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et CRitique de l'
Encyclopédie
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Sources, réception et suites de l'Encyclopédie / Le Supplément à l’Encyclopédie (1776-1777)

Le Supplément à l’Encyclopédie
(1776-1777)

Les volumes du Nouveau Dictionnaire pour servir de Supplément aux Dictionnaires des Sciences des arts et des métiers, ou le Supplément, comme on l’appelle le plus souvent, font traditionnellement partie d’un exemplaire complet de 35 volumes de l’Encyclopédie. Il s’agit néanmoins d’un ouvrage tout à fait distinct, financé par un groupe européen et édité à Bouillon par Jean Baptiste René Robinet, écrivain, traducteur et associé de la Société typographique de la même ville. Les quatre volumes in-folio de discours et un volume de 244 planches parurent de 1776 à 1777 après plus de cinq ans de travail éditorial.

La genèse du Supplément remonte à 1768 quand le jeune imprimeur et éditeur Charles Joseph Panckoucke annonça un projet audacieux : une révision complète de l’Encyclopédie avant même que la première édition ne soit terminée. Auparavant, dès 1767, il avait entamé la publication du Grand vocabulaire français projet également encyclopédique mais dépourvu de planches.

La réaction du public à cette révision complète de l’Encyclopédie fut tiède et le chancelier Maupeou refusa de donner son approbation. Panckoucke s’adapta aux exigences du marché : il se décida pour une réimpression in-folio de la première édition, accompagnée de six à sept volumes supplémentaires. Il comptait sur des ventes à de nouveaux abonnés aussi bien qu’aux possesseurs de la première édition, qui pouvaient à un prix relativement modéré mettre à jour et corriger une collection coûteuse.

La réimpression et le supplément furent organisés et financés indépendamment. La réimpression, qui encourut maint obstacle, fut pour finir effectuée à Genève. Pour rédiger et publier le Supplément, Panckoucke rassembla un groupe d’investisseurs qui signèrent un acte à Bouillon en avril 1771. L’association comprenait Pierre Rousseau, éditeur et directeur de la Société typographique de Bouillon (25%) et responsable du Journal encyclopédique ; Gabriel Cramer et Detournes, imprimeurs genevois (25%) ; Panckoucke (16,67%) ; Marc Michel Rey, imprimeur à Amsterdam (12,5%) ; Robinet (12,5%) ; et Pierre Brunet, imprimeur parisien (8,33%). Bien que partenaire minoritaire, Panckoucke joua le rôle de chef dans l’affaire mais il n’arriva pas toujours à résoudre les conflits qui naquirent au sein du groupe, par exemple sur la question du contrat lucratif pour l’impression des 5250 exemplaires. Les Genevois, mécontentés, abandonnèrent bientôt. Une autre démission allait surprendre les associés juste avant la publication des premiers volumes. Pierre Rousseau avait perdu confiance en Robinet, qu’il jugeait coupable de manigances touchant ses journaux. Il patienta pendant plusieurs années, mais, exaspéré, quitta le groupe en 1776.

D’autre part, une menace redoutable, cette fois externe à l’association, avait surgi en 1775. Fortunato Bartolomeo De Felice, homme de lettres et éditeur établi à Yverdon (Suisse), publiait régulièrement depuis 1770 une révision in-quarto de l’Encyclopédie. Il annonça en 1775 son propre supplément in-quarto – et il promettait de le publier aussi in-folio, ce qui visait évidemment le marché des associés de Bouillon. Panckoucke riposta à ce défi en déclarant publier son propre supplément dans les deux formats. Un compromis singulier mit fin à la guerre : chaque équipe devait publier son supplément dans le format assorti à son édition, et Robinet et De Felice devaient partager leur copie. C’est ainsi qu’Albert de Haller, qui ne contribua au Supplément que jusqu’à la lettre « E », retrouva dans les volumes ultérieurs des articles qu’il avait rédigés pour De Felice.

Panckoucke réussit à obtenir un privilège et la plupart des exemplaires s’imprimèrent finalement à Paris chez Jean Georges Stoupe, qui avait acheté une part dans l’association. Rey en imprima aussi un nombre inconnu à Amsterdam, peut-être pour assurer le débit hors de France au cas où les autorités réagiraient. Les bénéfices se montèrent finalement à près de 300 000 livres.

Les contributeurs du Supplément qui signent par des initiales sont identifiés à la fin du volume 4, à l’exception de certains qui préféraient l’anonymat et de ceux dont les articles provenaient de l’édition d’Yverdon. Le nom de Robinet, auteur d’un livre condamné (De la nature, 1761), ne paraît nulle part dans des volumes que l’association tenait à distribuer tranquillement. Comme Diderot, Robinet rédigea de nombreux articles lui-même et les signa avec un astérisque. Il disposait d’un budget ample, 15 000 livres pour chaque volume dont 8 000 livres au moins furent obligatoirement consacrés à l’achat du texte. Les collaborateurs les plus réputés recevaient 50 livres par feuille, les moins connus touchaient 40 livres. Plus de 50 spécialistes contribuèrent directement au Supplément et une quinzaine d’autres indirectement à travers l’édition d’Yverdon. Le Supplément comprend aussi des articles extraits de mémoires, de journaux et d’autres écrits. La décision de réduire le nombre de volumes à quatre est probablement responsable de la mauvaise répartition alphabétique (le premier volume ne va que de A à BL alors que le dernier couvre les lettres N à Z).

Le Supplément était censé corriger des erreurs dans l’Encyclopédie, combler ses lacunes, et rapporter les découvertes récentes, surtout dans les sciences. Si Diderot refusa catégoriquement d’y participer, plusieurs scientifiques renommés signèrent en effet des articles : Michel Adanson en botanique, D’Alembert et Condorcet en mathématiques, Jean Bernoulli III et Joseph Jérôme de Lalande en astronomie, Louis Bernard Guyton de Morveau en chimie, et Haller en physiologie. Jean François Marmontel continua les articles sur la littérature et les beaux-arts qu’il avait rédigés pour l’Encyclopédie jusqu’au volume 7, auxquels Robinet ajouta 66 articles traduits de la Théorie générale des beaux-arts de Johann Georg Sulzer. La musique est omniprésente dans le Supplément avec près de 500 articles par Fréderic de Castillon, plus environ 350 entrées empruntées au Dictionnaire de musique de Jean-Jacques Rousseau. L’histoire ancienne et l’histoire de l’Europe sont privilégiées, particulièrement dans de longs articles sur des monarques, articles qui furent critiqués pour leur surabondance de détails. La géographie est désignée dans plus de 2600 entrées, dont de nombreuses corrections de l’Encyclopédie. Sur la religion, la circonspection étant indispensable, Robinet ne fournit qu’une poignée d’articles historiques. Plusieurs autres sujets ont donné lieu à des articles ou à des corpus d’articles importants : la question controversée de la réforme de l’artillerie ; la médecine légale, peu traitée dans l’Encyclopédie ; l’hippiatrie, sujet de l’article le plus long du Supplément (54 pages) ; le jardinage, dans une centaine d’articles par Jean Baptiste Théodore de Tschoudi. Robinet favorisa donc certaines matières mais peu de branches de l’arbre encyclopédique de l’Encyclopédie furent entièrement négligées.

Les 244 planches dont 29 doubles furent gravées à Paris sous la direction de Robert Benard. Une trentaine de sujets sont illustrés. Ceux qui possèdent plus de dix planches sont les antiquités (28), l’architecture (34), l’art militaire (24, plus huit sur la fabrique des armes, des cartes géographiques (10) et la musique (16). Plusieurs arts s’ajoutent à ceux déjà décrits dans l’Encyclopédie (CHAUFOURNIER). Il est intéressant de noter que neuf planches concernent la fabrication de l’habillement (CORDONNIER, LINGERE). Les explications sont sommaires, les articles auxquels les planches sont liés fournissant déjà les descriptions.

Le Supplément était moins polémique que l’Encyclopédie et évidemment moins étendu ; mais son contenu scientifique représente en général un travail intellectuel sérieux. Dans l’histoire de l’encyclopédisme français, c’est un chaînon essentiel entre les premières révisions et réimpressions de l’Encyclopédie et son ultime avatar, l’Encyclopédie méthodique.

Kathleen Hardesty Doig

Notice mise en ligne le 27 juin 2016

Sources, réception et suites de l'Encyclopédie

Indications bibliographiques :

Raymond F. Birn, Pierre Rousseau and the Philosophes of Bouillon, SVEC 29, Geneva, Institut et Musée Voltaire, 1964, p. 119-142. [Ce chapitre donne l’histoire la plus détaillée à ce jour de la publication du Supplément.]

Alain Cernuschi, « Les avatars de quelques articles de musique de Rousseau entre Encyclopédies et Dictionnaires thématiques ou de la polyphonie encyclopédique », Recherches sur Diderot et l’Encyclopédie, 12, avril 1992, p. 113-134.

Anne-Marie Chouillet, « Les signatures dans le Supplément de l’Encyclopédie », Recherches sur Diderot et l’Encyclopédie, 5, octobre 1988, p. 152-158.

Fernand Clément, « Pierre Rousseau et l’édition des suppléments à l’Encyclopédie », Revue des sciences humaines, avril-juin 1957, p. 133-142.

Kathleen Hardesty Doig, « Notices sur les auteurs des quatre volumes de ‘Discours’ du Supplément à l’Encyclopédie », Recherches sur Diderot et l’Encyclopédie, 9, automne 1990, p. 157-170.

Kathleen Hardesty, The Supplément to the Encyclopédie, The Hague, Martinus Nijhoff, 1977.

Pierre Sergescu, « La contribution de Condorcet à l’Encyclopédie », Revue d’histoire des sciences et de leurs applications 4, juillet-décembre 1951, p. 233-237.

Suzanne Tucoo-Chala, Charles-Joseph Panckoucke et la librairie française, 1736-1798, Paris et Pau, Marrimpouey Jeune et Touzot, 1977, p. 296-310 et passim.

George B. Watts, « The Supplément and the Table analytique et raisonnée of the Encyclopédie », The French Review, 28, octobre 1954, p. 4-19.

Pour citer cet article :

Kathleen Hardesty Doig, « Le Supplément à l’Encyclopédie (1776-1777) », Les suites de l'Encyclopédie, projet d'Edition Numérique Collaborative et CRitique de l'Encyclopédie, http://enccre.academie.sciences.fr (23-03-2017)

À propos de l'auteur de cet article :

Kathleen Hardesty Doig est Professeure émérite de l'université Georgia State et membre de l'Atelier Pancoucke et l'Encyclopédie méthodique (APEM).

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