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Encyclopédie
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Sources, réception et suites de l'Encyclopédie / Peter van Musschenbroek et son Essai de physique (dans l'Encyclopédie)

Peter van Musschenbroek
et son Essai de physique
(dans l'Encyclopédie)

À la page xliij du « Discours préliminaire », D'Alembert écrit :

J'ai fait ou revû tous les articles de Mathématique & de Physique, qui ne dépendent point des parties dont il est parlé ci-dessus.

Le terme « Physique » désigne, dans cette phrase, à peu près la même chose que pour nous. Au sein de l'Encyclopédie, D'Alembert n'intervient pratiquement pas dans les domaines non mathématiques, voisins de la physique, comme la chimie, la pharmacie ou la médecine. La chimie est traitée par Malouin dans les premiers volumes, puis par Venel et d'Holbach. Les matières médicales sont à la charge de Vandenesse, qui va bientôt être remplacé, après sa mort, par d'Aumont, puis par Menuret de Chambaud.

À la fin de la décennie 1740, D'Alembert a déjà derrière lui une œuvre considérable dans les sciences physico-mathématiques, c'est-à-dire en mécanique du point, du ciel, des solides et des fluides, en acoustique, mais pas encore en optique. Il est intervenu, de façon créative, dans la plupart de ceux des domaines physiques où les phénomènes ont pu être mis en équation, ce qui se retrouve dans les articles correspondants de l'Encyclopédie.

Bien entendu, il a dû, pour cela, réfléchir aux fondements scientifiques et philosophiques de la physique : les corps, les liens entre théorie et expérience, le rôle des principes, la question des « causes » et des « effets », la contingence et la nécessité, voire l'instrumentation. Il s'est exprimé sur ces sujets dans les préfaces de ses grands traités, à commencer par celle du Traité de dynamique (1743) et du Traité des fluides (1744), mais, en 1751, quand sort le premier tome, il n'a encore écrit aucun essai ou ouvrage séparé à cet égard : son « Essai sur les élémens de philosophie » paraîtra seulement en 1759, dans le tome IV de ses Mélanges. Le « Discours préliminaire » de l'Encyclopédie, puis quelques grands articles comme CARTÉSIANISME, CORPS, DYNAMIQUE, ELÉMENS DES SCIENCES, EXPÉRIMENTAL, FEU, FLUIDE, vont soit reprendre des préfaces de ses travaux antérieurs, soit constituer sa première expression publique sur de nombreuses grandes questions de physique. En optique, ce dictionnaire est aussi l'occasion d'aborder pour la première fois la lumière et la vision. Il va s'y pencher de façon plus approfondie dans les Opuscules, en particulier dans le tome I (1761), dans le tome III (1764) pour les lunettes achromatiques, puis dans divers autres tomes.

Sciences physico-mathématiques et philosophie des sciences, ou métaphysique, ne constituent qu'une partie de ce qu'on peut et doit dire de « la physique » dans un dictionnaire encyclopédique. Il reste tout l'aspect concret, notamment de physique expérimentale et qualitative : le chaud et le froid, le feu, la lumière, l'électricité, le magnétisme, les frottements, l'élasticité, qui à l'époque sont très peu mathématisés. D'Alembert, qui ne méprise pas l'expérience, n'en a pratiquement jamais exécuté lui-même. Comment va-t-il donc s'y prendre ? Avant d'y répondre, il nous faut évoquer brièvement quelques autres collaborateurs de l'Encyclopédie.

Les autres auteurs de physique

Le principal d'entre eux est Samuel Formey (1711-1797), secrétaire de l'Académie de Berlin, auteur prolixe, à qui les directeurs de l'Encyclopédie ont acheté de nombreux manuscrits, qu'ils ont utilisés à leur façon. Beaucoup de ces textes traitent de physique et de métaphysique, sachant introduire des idées de Wolff ou de la marquise du Châtelet, par exemple. Outre Formey, il existe d'autres collaborateurs importants qui ont rédigé plusieurs articles de physique : Le Roy, Le Monnier (médecin), Étienne Hyacinthe de Ratte, Louis Necker, Barthez... Ils sont proches de D'Alembert et citent en général à peu près les mêmes sources.

D'Alembert ajoute, dès le « Discours préliminaire », que les articles Aiguille aimantée, AIMANT et ELECTRICITÉ sont de « M. Le Monnier », médecin, c'est-à-dire Louis Guillaume, le frère cadet de l'astronome Pierre Charles. Et, bien entendu, Jaucourt en rédige de nombreuses entrées, soit pour boucher les trous, soit parce qu'il a quelque chose de particulier à exprimer. Néanmoins, D'Alembert reste l'auteur principal des articles de physique.

Les sources des articles de physique expérimentale

Les articles de l'Encyclopédie qui traitent des grandes questions physico-mathématiques sont en général de D'Alembert, originaux et personnels ; ceux qui concernent la physique plus qualitative sont largement de seconde main et les deux sources principales sont Chambers et Musschenbroek. Pour Chambers, il s'agit, dès le départ, d'une constante de toute l'Encyclopédie ; pour Musschenbroek, divers collaborateurs de l'ouvrage puisent chez le savant hollandais, mais c'est D'Alembert qui détient le record. Celui-ci en dit souvent le plus grand bien, comme nous le verrons plus loin. Il convient maintenant de dire quelques mots du savant hollandais et de présenter son Essai de physique.

Musschenbroek

Pieter van Musschenbroek ou Musschenbroeck (mais il existe au xviiie siècle peut-être dix autres façons de l'écrire, en général par des gens qui ne connaissent pas un mot de néerlandais et ne cherchent pas à l'apprendre) est né le 14 mars 1692 à Leyde, où il est mort le 19 septembre 1761. Il a un frère, Jan, avec lequel il travaille et qui l'aide en particulier pour les machines et instruments. C'est un produit de l'école hollandaise de physique et de médecine, qui a donné Herman Boerhaave (1668-1738), Willem Jacob ‘s Gravesande (1688-1742). Musschenbroek était l'élève et l'ami de ce dernier. Il diffuse les idées de Newton aux Pays-Bas et sur le Continent, surtout en matière de physique expérimentale. Ses travaux les plus connus portent sur la résistance des matériaux, le frottement, la raideur des cordes, l'électricité (la fameuse bouteille de Leyde, c'est-à-dire les condensateurs), etc. Il a publié de nombreux ouvrages, en latin, aux titres et aux contenus voisins : Epitome elementorum physico-mathematicorum (1726), Elementa Physicae (1734), Beginselen der natuurkunde (1736), Beginsels der natuurkunde (1739). C'est visiblement la traduction française, intitulée Essai de physique (1739) que D'Alembert utilise dans l'Encyclopédie. Il en existe d'autres en latin et en français.

Musschenbroek n'est pas sans lien avec la France : en particulier, il devient correspondant de l'Académie des sciences, son académicien de référence étant d'abord Dufay (1734), puis Réaumur (1740), enfin l'abbé Nollet (20 décembre 1757). Aucun de ces académiciens n'est proche de D'Alembert. Ajoutons que Jaucourt, ayant fait ses études sous Boerhaave à Leyde, ne peut pas ignorer les œuvres de 's Gravesande et de Musschenbroek. Ce physicien hollandais, si célèbre, reste pourtant un peu méconnu et n'a pas bénéficié, à notre connaissance, surtout hors des Pays-Bas, d'études à la hauteur de son importance. L'une des meilleures sources reste une notice bien documentée de Michaud, par Jan Hendrik van Swinden (1746-1823), auteur trilingue (latin, néerlandais, français), lui-même remarquable physicien, ayant travaillé sur tous les sujets dont parle l'Essai de physique. Le journaliste et biographe intéressant et original Georges-Bernard Depping le souligne d'ailleurs dans sa notice de la même Biographie universelle sur Van Swinden : « Ce savant professeur nous a aidés pour plusieurs articles de la Biographie, et il a rédigé seul celui de Musschenbroek » (t. 44, p. 291a). Il faut aussi noter les travaux récents de S. Ducheyne, nous espérons qu'une thèse d'histoire des sciences nous livrera bientôt un travail approfondi sur ces physiciens hollandais.

L'Essai de physique

Le titre complet de l'ouvrage, en français, est : Essai de physique par Mr. Pierre van Musschenbroek, Professeur de Philosophie & de Mathématiques à Utrecht ; Avec une Description de nouvelles sortes de machines pneumatiques, et un Recueil d'Expériences par Mr. J. V. M. [Jan van Musschenbroek, son frère] Traduit du Hollandois par Mr. Pierre Massuet, Docteur en Médecine. Il est publié chez Samuel Luchtmans à Leyde en 1739, en deux tomes, numérotés en continu (XXV + 945 + 63 + 10 + pl.).

Après la dédicace à Avid van Mollem (1 page), il se compose d'une « Préface » (p. V-XXV), d'une « Table des Chapitres » (3 pages), de 41 chapitres (chap. I-XXVI, t. I, p. 1-500 ; et chap. XXVII-XLI, t. II, p. 501-914). Il y a ensuite une table des matières (nous dirions index) [p. 915-945], puis divers ajouts, notamment sur les machines.

Les chapitres I-XLI, qui forment le corps principal de l'ouvrage, peuvent être synthétisés ainsi :

Chap. I-III : Généralités
Chap. IV-XIV : Mécanique
Chap. XV-XIX : Technologie, mécanique et électricité
Chap. XX-XXVI : Fluides
Chap. XXVII-XXXV : Optique
Chap. XXXVI-XXXVII : Pneumatique et acoustique
Chap. XXXVIII-XL : Météores
Chap. XLI : Vents

Musschenbroek est-il cité
dans la Cyclopædia de Chambers ?

L'Encyclopédie n'était au départ qu'une version française corrigée et augmentée de la Cyclopædia de Chambers ; l'ouvrage principal de Musschenbroek étant antérieur aux éditions de la Cyclopædia et le savant hollandais étant considéré comme « newtonien », on pourrait s'attendre à ce que Chambers le cite abondamment et que les références à Musschenbroek dans l'Encyclopédie ne soient que des références par ricochet. Tel n'est pas le cas. D'abord parce que l'édition latine originale des Elementa (1726) est de très peu antérieure à la première édition de la Cyclopædia, et que les rééditions des années 1730 et 1740 changent peu sur les sciences. En outre, sur les matières de physique, Chambers a déjà ses auteurs : Newton, mais aussi Boyle, Hook(e), etc.

D'Alembert n'a pas nécessairement boudé Chambers en physique pour le remplacer par Musschenbroek. En voici un exemple, dans l'article Echo (Enc., V, p. 264b) :

Voyez les dictionnaires de Harris & de Chambers, d'où une partie de cet article est tirée, & l'essai de physique de Musschenbroeck, §. 1460 & suiv. Voyez aussi Cornets & Porte-voix. (O)

On sait que D'Alembert a rédigé un très célèbre article ELÉMENS DES SCIENCES. Mais on oublie souvent que l'abbé de la Chapelle l'a complété par une sorte de bibliographie commentée de ces éléments. Voici ce qu'il en dit, pour terminer, à propos de la physique (Enc., V, p. 497b) :

Les meilleurs élémens de Physique sont l'essai de Physique de Musschenbroeck, les élémens de s'Gravesande, les leçons de Physique de M. l'abbé Nollet, & plusieurs autres. Voyez Physique. (E)

Par le moteur de recherche du CD-Rom de Redon, nous avons trouvé (avec leurs variantes orthographiques) des mentions de 's Gravesande (28 fois), Nollet (26), Desaguliers (14), souvent dans les mêmes articles inspirés de Musschenbroek. Si D'Alembert et ses collaborateurs ont privilégié ce dernier savant, ils n'ont pas rejeté les autres, dont les expériences convergent d'ailleurs en général. Voici l'exemple, parmi tant, de l'article ARÉOMETRE (Enc., I, p. 664a) :

Nous devons ces remarques à M. Formey, qui les a tirées de M. l'abbé Nollet, Lect. Phys. (O)

La centaine d'articles citant Musschenbroek

À l'aide des moteurs de recherche, en tapant « Musschenbroek », « Essai », « Physique » et leurs diverses variantes orthographiques ou abréviations, et en utilisant la Table de Mouchon, nous avons dénombré 94 articles citant ou utilisant l'Essai de physique de Musschenbroek, ou quelquefois d'autres allusions à l'auteur.

Plus de la moitié de ces articles sont signés (O) et se situent majoritairement jusqu'à la lettre M, mais on en dénombre aussi une dizaine du chevalier de Jaucourt, une dizaine signés ou cosignés par Formey, cinq d'E. H. de Ratte, une dizaine de divers auteurs (Diderot, Venel, d'Aumont, Roux, les frères Le Roy, Turgot, L. Necker, d'Holbach, L.-G. Le Monnier, Perronet) et enfin une dizaine sans signature dont l'attribution à D'Alembert est probable pour la majorité d'entre eux, surtout dans les premiers volumes.

Voici donc la liste, avec les auteurs...

D'Alembert : ADHERENCE, AIR, ALISÉ, Arc-en-ciel, Arquebuse, ATTRACTION, BAROMETRE, BROUILLARD, Caves, COHESION, CORPS, COULEUR, Degré, Diables Cartésiens, DIGESTOIRE, DILATATION, EAU, Ebullition, Echo, ECLAIR, ELASTICITÉ, EOLIPYLE, Etoile tombante, FEU, Figure de la Terre, Fini, Fleuve, FLEXIBLE, FLUIDITÉ, Fontaine artificielle, FOUDRE, FUMÉE, HALO, HYGROMETRE, Magnétisme, Mercure, MIROIR, PHYSIQUE, PYROMETRE, TEMPÊTE, THERMOMETRE, TRIBOMETRE

D'Alembert et Formey : Aurore boréale, Balance Hydrostatique, BRUINE, ESPACE, SYPHON

D'Alembert et Venel : FLAMME

Formey : MOUSSONS, OBSTACLE, PLUIE, REPOS, ROSÉE

Jaucourt : Colonne, ETANÇON, FEUILLE, MULOT, PESANTEUR, Rouille du froment, VUE

De Ratte : Froid, GELÉE, GLACE, GRÊLE, NEIGE

L.-G. Le Monnier : AIMANT

Venel : Chaleur, EFFERVESCENCE

* (Diderot) : COLLE, Corderie

J. B. Le Roy : Coup foudroyant

La Chapelle : ELÉMENS DES SCIENCES

D'Aumont : Emission

Ch. Le Roy : EVAPORATION

Turgot : EXPANSIBILITÉ

L. Necker : FROTTEMENT

Perronet : PIEUX

Roux : Refroidissement

D'Holbach : SABLE

Non signés : Castor & Pollux, Globe de Feu, NUÉE, Pneumatique, machine, PORE, PORTE-VOIX, Tamise, TONNERRE, TROMBE, VAPEURS, Variation, VISION.

NB : Il n'est pas toujours évident, comme on sait, d'identifier ce qui appartient à tel ou tel contributeur dans les articles explicitement ou implicitement cosignés. Par exemple, l'article Aurore boréale, en fait largement tiré de Musschenbroek, se termine par cette expression sibylline : « Presque tout cet article est de M. Formey. (O) » (Enc., I, p. 889a)

Les deux-tiers des emprunts à Musschenbroek se situent dans les sept premiers volumes (t. I-VII) et la signature de D'Alembert y est prépondérante ; il n'y en a qu'un tiers dans les dix derniers (t. VIII-XVII) et la signature de D'Alembert s'y raréfie. Cela s'explique aisément : D'Alembert s'engage beaucoup moins après l'interdiction : non seulement il s'abstient d'articles philosophiques, mais il y diminue sa contribution en mathématiques et surtout en physique.

Dans sa Table, le pasteur Mouchon donne une entrée « MUSSCHENBROECK, (Pierre de) » (t. II, p. 270a), où il indique que celui-ci est « cité dans la plupart des articles de physique ». Il se contente ensuite de souligner « son sentiment sur l'espace. V. 952. a. » (ce que nous citons plus bas). Il ajoute que dans le Supplément, ce savant est aussi « considéré comme physiologiste. Suppl. IV. 355. b. », au sein de l'article PHYSIOLOGIE de Haller.

L'opinion de D'Alembert, Formey, etc.
sur Musschenbroek dans l'Encyclopédie

À l'article PHYSIQUE, juste après le début, qui est tiré de Chambers, D'Alembert se situe immédiatement dans le sillage de Musschenbroek :

La Physique, dit M. Musschenbroeck, a trois sortes d'objets qui sont le corps, l'espace ou le vuide, & le mouvement. (Enc., XII, p. 539a)

On trouve, dans le dictionnaire, beaucoup d'éloges et quelques réserves ou critiques, en général ponctuelles, sur le savant hollandais. C'est le cas dans l'article Balance Hydrostatique :

Au reste on sera sans doute bien-aise de trouver ici une table dressée sur des expériences fort exactes. Il suffit de dire qu'elles sont de M. Musschembroek. (Enc., II, p. 27a)

Il donne souvent Musschenbroek en exemple, à la fois sur sa méthode et sur ses explications face aux hésitations, erreurs et paradoxes, par exemple à propos de la température des caves (Caves). Voici un autre compliment sur la méthode, à l'article ESPACE :

Je finirai cet article par une remarque judicieuse d'un grand physicien, c'est M. Musschembroeck, qui s'exprime ainsi : « A quoi bon toutes ces disputes sur la possibilité ou l'impossibilité de l'espace ? [...] » (Enc., V, p. 956a)

Il est vrai que, dans cet article, on a peine à démêler ce qui est issu de Formey ou de D'Alembert, mais cette indication terminale de signature, visiblement de D'Alembert, montre bien que la qualification de « judicieuse » pour Musschenbroek correspond à son jugement :

Cet article est tiré des papiers de M. Formey, qui l'a composé en partie sur le recueil des Lettres de Clarke, Leibnitz, Newton, Amsterd. 1740, & sur les inst. de Physique de madame du Châtelet. Nous ne prendrons point de parti sur la question de l'espace ; on peut voir, par tout ce qui a été dit au mot Élémens des Sciences, combien cette question obscure est inutile à la Géométrie & à la Physique. (Enc., V, p. 956a)

Toutefois, un auteur peut contester un raisonnement ou des conjectures de Musschenbroek ; ainsi Charles Le Roy, dans l'article EVAPORATION :

Essais de Physique, pag. 739. Mais il est clair que ce célebre physicien s'est trompé dans cet endroit [...]. (Enc., VI, p. 126a)

Ainsi également Turgot dans son célèbre article très travaillé, non signé, EXPANSIBILITÉ :

On lit dans les essais de physique de Musschenbroeck, §. 1330, que des vapeurs élastiques produites par la pâte de farine, comprimées par un poids double, ont occupé un espace quatre fois moindre. Mais j'avoue que j'ai peine à imaginer comment ce célebre physicien a pû exécuter cette expérience avec les précautions nécessaires pour la rendre concluante [...]. (Enc., VI, p. 280b)

Et D'Alembert lui-même, à l'article FEU :

Ce physicien prétend que partout où il y a lumiere, même sans chaleur, il y a feu. Il le prouve par la lumiere de la lune, qui rassemblée au foyer d'un verre ardent, éclaire beaucoup sans brûler. Mais il semble qu'on peut contester que cette lumiere, en ce cas, soit du feu. Il n'est pas démontré que la matiere qui produit la lumiere, soit la même que celle qui produit la chaleur. (Enc., VI, p. 599b)

Dans ce même article, il critique même un raisonnement sur une prétendue égalité de chaleur l'été sous diverses latitudes :

Mais malheureusement le fait n'est pas vrai, & il est certain qu'il y a des pays, tels que le Sénégal & plusieurs autres, où il fait beaucoup plus chaud en été que dans nos climats. Voyez les mém. de l'Acad. de 1739. (Enc., VI, p. 601a)

On peut voir d'autres contestations à Fini, FLAMME, FLUIDITÉ, etc., ce qui n'empêche pas D'Alembert de citer positivement le savant hollandais à quelques lignes d'intervalle.

La nature des emprunts à Musschenbroek

Quels sont alors les emprunts de D'Alembert et des autres encyclopédistes à Musschenbroek ? Ils concernent : soit des expériences et observations (par ex. dans AIMANT, (Arc-en-ciel), relatant éventuellement des tables ou données chiffrées (Balance Hydrostatique, DILATATION) ; soit des explications plus théoriques ou conjecturales, en général assez physiques (par ex. ADHERENCE, (Arc-en-ciel), qu'ils peuvent présenter, approuver ou discuter (par ex. ARÉOMETRE, ATTRACTION) ; plus rarement des développements historiques.

Il s'agit tantôt de simples renvois pour de plus amples détails (par ex. dans ALISÉ), tantôt – et même très souvent – de la reproduction de paragraphes, voire de chapitres entiers (Aurore boréale, BAROMETRE, etc.). Chez D'Alembert, l'article peut être entièrement tiré de Musschenbroek, il peut aussi avoir une première partie de Chambers et une seconde de Musschenbroek, le tout avec des modifications, suppressions et ajouts minimes ou majeurs. Les pages de l'Essai de physique sont souvent précisées ou faciles à trouver d'après le thème. Quand de longs passages de l'Essai de physique sont repris in extenso ou presque, l'auteur le signale explicitement lui-même. Ainsi, dans l'article Arquebuse :

Voici la description de l'arquebuse ou fusil à vent, donnée par M. Musschenbroeck. (Enc., I, p. 703a)

Ou encore, dans COHESION :

M. Musschenbroeck, dans son essai de Physique, nous a donné plusieurs recherches sur la cohésion ou adhérence des corps. En voici la substance ; c'est M. Musschenbroeck qui parle. (Enc., III, p. 606b)

L'examen des différences entre le véritable de texte du savant hollandais et celui de D'Alembert, même si aucune critique n'est formulée, reste à faire dans le détail au cas par cas : il peut y avoir allégement, ajout d'un exemple, adaptation, éventuellement prise de distance.

Les emprunts sont presque toujours faits à l'Essai de physique, mais il peut arriver que d'autres textes du savant hollandais soient invoqués : J. B. Le Roy, dans (Coup foudroyant, parle d'une « lettre qu'il écrivit à M. de Reaumur » (Enc., IV, p. 337b) ; Jaucourt cite de façon vague « Musschenbroeck, Kundman, & autres » à l'article FEUILLE (Enc., VI, p. 655a). On peut aussi citer l'Essai, avec un titre plus qu'approximatif, comme à l'article MOUSSONS :

Article de M. Formey, qui l'a tiré de l'Histoire physique de M. Musschembrock, chap. des vents. (Enc., X, p. 825a)

Conclusion

En astronomie, D'Alembert a largement utilisé les Institutions astronomiques de Le Monnier, mais en général sans les recopier mot à mot. En physique, vis-à-vis des Essais de physique de Musschenbroek, la situation n'est pas identique. Ce sont des chapitres presque entiers qui sont repris, avec coupures, modifications ponctuelles ou commentaires. Musschenbroek (mort en 1761) est vivant pendant la rédaction des articles de l'Encyclopédie, D'Alembert ne le connaît pas et ne lui a pas demandé son avis, il puise comme un compilateur éclairé, voire critique. Bien entendu, l'examen des différences est instructif.

Pierre Crépel

Notice mise en ligne le 15 décembre 2015

Sources, réception et suites de l'Encyclopédie

[Plan de la notice]

Indications bibliographiques :

Douglas H. Gordon et Norman L. Torrey, The Censoring of Diderot's Encyclopédie and the re-established text, New York, Columbia University Press, 1947.

Essai de physique par Mr. Pierre van Musschenbroek, Professeur de Philosophie & de Mathématiques à Utrecht ; Avec une Description de nouvelles sortes de machines pneumatiques, et un Recueil d'Expériences par Mr. J. V. M. [Jan van Musschenbroek, son frère] Traduit du Hollandois par Mr. Pierre Massuet, Docteur en Médecine, Leyden, Samuel Luchtmans, 1739. Tome I [consulter] ; tome II [consulter].

Pierre Brunet, Les physiciens Hollandais et la méthode expérimentale en France au xviiie siècle, Paris, Albert Blanchard, 1926.

Pierre Crépel, « La “physique” dans l'Encyclopédie », Recherches sur Diderot et sur l'Encyclopédie 40-41 (octobre 2006), p. 251-283 [consulter].

Cornelis de Pater, Petrus van Musschenbroek (1692-1761) ; een Newtoniaans natuuronderzoeker, Rijksuniversiteit te Utrecht, 1979 (thèse).

Georges-Bernard Depping, « Van Swinden », Biographie universelle ancienne et moderne (1re éd.), Paris, Michaud, t. 44 (1826), p. 289a-291a [consulter].

Víctor Guijarro Mora, « Petrus van Musschenbroek y la fisica experimental del siglo XVIII », Asclepio, vol. 53-2, 2001, p. 191-212.

Dirk Jan Struik, « Musschenbroek », dans C. C. Gillispie, Dictionary of Scientific Biography, t. IX, p. 594-597.

Jan Hedrik Van Swinden, « Musschenbroek », Biographie universelle ancienne et moderne (1re éd.), Paris, Michaud, t. 30 (1821), p. 477b-482b [consulter].

Pour citer cet article :

Pierre Crépel, « Peter van Musschenbroek et son Essai de physique (dans l'Encyclopédie) », Sources et suites de l'Encyclopédie, projet d'Edition Numérique Collaborative et CRitique de l'Encyclopédie, http://enccre.academie.sciences.fr (26-06-2017).

À propos de l'auteur de cet article :

Pierre Crépel.

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