Edition Numérique Collaborative
et CRitique de l'
Encyclopédie
Retour en haut
Sources, réception et suites de l'Encyclopédie / Les Institutions astronomiques de Le Monnier et l'Encyclopédie

Les Institutions astronomiques
de Pierre Claude Charles Le Monnier
et l'Encyclopédie

D'Alembert et l'astronomie

La page de titre du tome I de l'Encyclopédie stipule que cet ouvrage a été « mis en ordre & publié [...] quant à la PARTIE MATHEMATIQUE, par M. D'ALEMBERT ». Mais, page xliij du « Discours préliminaire », celui-ci écrit :

J'ai fait ou revû tous les articles de Mathématique & de Physique, qui ne dépendent point des parties dont il est parlé ci-dessus.

Comme le terme « Physique » désignait à cette époque soit à peu près ce que nous entendons par là aujourd'hui, soit un domaine beaucoup plus vaste recouvrant toutes les sciences de la nature, dont la chimie, la botanique, etc., il convient de voir concrètement à quoi D'Alembert se référait ici. Or, les « parties dont il est parlé ci-dessus » (c'est-à-dire dans les paragraphes précédents du « Discours préliminaire ») et qui ont quelque rapport avec la physique au sens large, sont :
   – l'arithmétique et la géométrie élémentaire, traitées par l'abbé de La Chapelle (p. xlij),
   – la chimie, alors traitée par Malouin,
sans compter l'histoire naturelle et les matières médicales. D'Alembert ajoute que les articles Aiguille aimantée, AIMANT et ELECTRICITÉ sont de M. Le Monnier, médecin, c'est-à-dire Louis Guillaume, le frère cadet de l'astronome.

On ne voit pas d'allusion à l'astronomie dans les passages des pages xlj-xliij du « Discours préliminaire », qui présentent les collaborateurs de l'Encyclopédie. Au xviiie siècle, cette science est régulièrement classée dans les mathématiques, il est donc naturel que D'Alembert s'en charge directement. Toutefois ce géomètre n'est nullement « astronome », au sens qu'il n'observe pas et qu'il se livre peu à des calculs numériques d'astronomie. En revanche, il est l'un des grands noms de ce qu'on va appeler couramment peu après la « mécanique céleste » : calculs théoriques des mouvements de la Terre, des planètes, des comètes, etc.

Quand paraît le tome I de l'Encyclopédie, D'Alembert a notamment à son actif divers passages du Traité des fluides relatifs à la figure de la Terre (1744), les Réflexions sur la cause des vents (1747) et les Recherches sur la précession des équinoxes et la nutation de l'axe de la Terre (1749). Il a aussi, en manuscrits, de nombreux matériaux (notamment sur la théorie de la Lune) de ce qui constituera les Recherches sur le systême du monde en trois volumes (1754-1756). Pendant sa période active au sein de l'Encyclopédie, qui commence au milieu de la décennie 1740 et s'achève au début des années 1760, il continue de façon échelonnée diverses recherches de mécanique céleste, qui vont se trouver publiées dans les volumes des Opuscules, en particulier dans le tome II (1761), et parfois dans les volumes de l'Académie. Certains de ces travaux vont donner lieu à des tables, mais D'Alembert n'est pas pour autant un calculateur comme Lalande.

Les sources des articles d'astronomie

On peut donc s'attendre à ce que les articles de l'Encyclopédie qui traitent des grandes questions de mécanique céleste soient assez originaux et personnels, et que ceux qui concernent l'astronomie plus descriptive soient largement de seconde main. Quelles sont donc ses sources pour cette seconde catégorie ? Réponse : Chambers et Le Monnier, puis quelques autres. Voici un passage assez caractéristique, au milieu de l'article LUNE :

Jusqu'ici nous n'avons presque fait que traduire l'article lune tel qu'il se trouve à peu-près dans l'encyclopédie angloise, & nous y avons joint quelques remarques tirées de différens auteurs, entr'autres des institutions astronomiques de M. le Monnier. Il s'agit à présent d'entrer dans le détail de ce que les savans de notre siecle ont ajouté à la théorie de M. Newton. (Enc., IX, p. 735a)

Plusieurs articles précisent les autres sources usuelles, notamment à ETOILE, qui se termine ainsi (Enc., VI, p. 64b) :

Voyez les élémens d'Astronomie de Wolf ; les dictionnaires d'Harris & de Chambers ; les mémoires de l'académie des Sciences ; les institutions astronomiques de M. le Monnier, d'où nous avons tiré une grande partie de cet article. (O)

Une remarque s'impose ici. La Cyclopædia de Chambers paraît en 1728 et elle est assez à la page de l'astronomie européenne, en particulier britannique. Chambers connaît l'Introductio ad veram astronomiam de John Keill (1718) et s'en inspire. Or, les Institutions astronomiques de Le Monnier sont, pour la majeure part, une traduction française de cet ouvrage de Keill. Donc, dans les articles de D'Alembert, les mêmes informations peuvent se trouver issues de deux sources formellement indépendantes mais de fait convergentes.

Il convient maintenant de voir de plus près les publications de Pierre Charles Le Monnier en astronomie et les relations de celui-ci avec D'Alembert.

Le Monnier

Nous nous appuyons ici sur l'article de Michelle Chapront-Touzé : voir « Aspects de l'œuvre et de la vie de Pierre-Charles Le Monnier… ». D'après tous les dictionnaires biographiques et l'index de l'Académie des sciences, Pierre Charles Le Monnier est né le 20 novembre 1715 à Paris. Mais, comme nous l'a fait remarquer Françoise Launay, il s'appelle Pierre Claude et est né le 23 novembre, même s'il se faisait appeler Pierre Claude Charles, d'après une déclaration autographe signée du 31 [sic] novembre 1779 (AN, O1680, f° 617). Pierre Claude Le Monnier, né de la veille, a été baptisé le 24 novembre 1715 en l'église Saint-Cosme-et-Saint-Damien de Paris, comme l'indique l'acte de baptême, dont F. Launay a retrouvé un extrait signé de Christophe de Beaumont lui-même. Son frère Louis Guillaume, né le 27 juin 1717, collaborateur de l'Encyclopédie (essentiellement pour l'électricité et le magnétisme médicaux), a été élève du Collège des Quatre-Nations en même temps que D'Alembert (mais nous n'avons pas trouvé d'informations précises sur leurs relations de jeunesse). Leur père, Pierre Le Monnier (1675-1757), était déjà académicien. Pierre Charles devient membre de l'Académie des sciences le 23 avril 1736, comme adjoint géomètre (en remplacement de son père, nommé associé vétéran), puis associé géomètre le 8 mars 1741, puis pensionnaire astronome le 11 février 1746. Il est directeur annuel en 1752 et 1765. Il meurt le 3 avril 1799.

Observateur dès le plus jeune âge, protégé de Grandjean de Fouchy, il a déjà de nombreux ouvrages à son actif lorsque commence l'aventure encyclopédique et pendant la poursuite de celle-ci. Il fait partie de l'expédition en Laponie (1736-1737). Les observations qu'il effectue entre mai 1733 et juin 1746 donnent lieu à quatre volumes appelés Observations de la Lune, du Soleil et des étoiles fixes (1751, 1754, 1759, 1773). Il existe aussi d'autres cahiers manuscrits d'observations conservés à l'Observatoire de Paris. Avant cela, il a publié une Histoire céleste en 1741, faisant partie d'un projet plus vaste mais abandonné. Le Monnier est Fellow de la Royal Society dès 1739, il a voyagé à Londres en novembre 1742 et en Écosse en 1748, il cultive des relations avec les savants britanniques. En 1746, il publie ses Institutions astronomiques, traduction enrichie de J. Keill, dont il sera question ci-dessous. Fin 1749, il envisage une traduction française des Tables astronomiques de Halley ; il en sortira une première partie, mais par Chappe d'Auteroche en 1754 (avec des additions de Le Monnier) et une deuxième partie par Lalande en 1759.

Quelles sont les découvertes et caractéristiques essentielles des travaux de Le Monnier ? Il a publié environ 140 mémoires dans les volumes de l'Académie, c'est un record. Pour la période qui nous intéresse, on en trouvera la liste dans la Nouvelle Table des articles contenus dans les volumes de l'Académie royale des sciences de Paris [...] (Paris, Ruault, 1776, t. IV, p. 261-265, 2e pagination) de l'abbé Rozier. Les points saillants de ses recherches concernent :
   – la nutation de l'axe de la Terre (découverte par Bradley, avec lequel Le Monnier est en contact),
   – les observations de la Lune,
   – les variations de l'obliquité de l'écliptique,
   – le mouvement de Saturne,
   – les observations du Soleil (polémiques avec La Caille).
On ne s'étonnera pas d'en retrouver quelques morceaux entiers dans les articles que D'Alembert consacre à ces sujets au sein de l'Encyclopédie. Nous l'avons dit, Le Monnier est d'abord un observateur ; il est moins calculateur que Lalande, même si nombre de ses publications débouchent sur un enrichissement des tables existantes ; il ne semble pas très intéressé par la mécanique céleste théorique, même s'il est défenseur de la théorie newtonienne et proche de D'Alembert et s'il a rédigé, comme nous allons le voir, un essai historique, abondamment utilisé par D'Alembert dans l'Encyclopédie. Un autre rôle important dans son activité est celui de diffuseur des connaissances et des travaux britanniques.

On remarquera que de nombreux travaux de D'Alembert en mécanique céleste et de Le Monnier en astronomie d'observation et de calcul se déroulent pendant les années de rédaction de l'Encyclopédie, entre 1746 et 1765. Les relations sont très conflictuelles au sein de l'Académie des sciences, entre Clairaut et D'Alembert (surtout à partir de 1756, mais déjà auparavant), entre Le Monnier et Lalande (à partir de 1751), La Caille, etc. Il convient donc de porter une attention méticuleuse à l'ordre alphabétique, donc à la date de rédaction et de publication des articles d'astronomie dans l'Encyclopédie.

Les Institutions astronomiques

Le titre complet de l'ouvrage est : Institutions astronomiques, ou Leçons élémentaires d'astronomie, Pour servir d'introduction à la Physique Céleste, & à la Science des Longitudes, Avec de nouvelles Tables d'Equation corrigées ; et particulierement les Tables du Soleil, de la Lune & des Satellites ; précedées d'un Essai sur l'Histoire de l'Astronomie Moderne. Il est publié chez Hippolyte-Louis et Jacques Guerin en 1746. L'ouvrage a bénéficié d'un rapport favorable de l'Académie des sciences par Clairaut et Grandjean de Fouchy, comme « Traduction des Leçons d'Astronomie de Keill, avec des Additions », le 5 septembre 1744, le certificat du secrétaire étant du 18 mars 1746 (p. 655).

Après une dédicace au curé de Saint-Sulpice qui « a fait placer tant pour l'exactitude du comput ecclésiastique, que pour le progrès de l'astronomie, un gnomon et un obélisque sur la ligne méridienne, en M. DCC. XLIV. » (1 page), il se compose d'une « Table des chapitres » et d'un « Avis au relieur pour placer les Figures » (3 pages), d'un « Essai sur l'histoire et sur le progrès de l'Astronomie [...] » (p. j-lxiij), de « Remarques sur les Appulses de la Lune & des Planetes aux Etoiles Fixes » (p. lxiv), de 30 chapitres (p. 1-621), d'une « Table des Logarithmes logistiques de Street » (p. 622-625), avec un « Usage des Logarithmes Logistiques [...] » (p. 626-627), d'« Avertissemens pour le Calcul des Lieux du Soleil & de la Lune » (p. 627-629), de plusieurs calculs relatifs aux années 1739-1740 (p. 630-633), de « Formules pour calculer les Aberrations des Etoiles fixes [...] démontrées par M. Clairaut dans les Mém. de l'Académie des Sciences de l'année 1737 » (p. 633-634). Il se termine par une « Table des matieres », c'est-à-dire d'un index, (p. 635-655) et enfin par l'« Extrait des Registres de l'Académie Royale des Sciences » et le « Privilege du Roi » (p. 655-656).

Les chapitres I-XXX, qui forment le corps principal de l'ouvrage, constituent une traduction assez fidèle de l'Introductio ad veram astronomiam, publiée en latin par John Keill en 1718, rééditée ensuite plusieurs fois dans la même langue. Nous n'en avons trouvé en ligne une édition anglaise qu'en 1778, à Londres, sous le titre An Introduction to the true Astronomy (« The Sixth Edition, Corrected »).

Les Institutions astronomiques ne sont éclipsées que par l'Astronomie de Lalande, dont la première édition paraît en 1764. En d'autres termes, pendant toute la période de rédaction de l'Encyclopédie, l'ouvrage de Le Monnier est considéré comme la référence en matière d'observations et de tables (certes non de mécanique céleste), même si d'autres ouvrages sont meilleurs que le sien (ou plutôt que sa variante de Keill) sur divers points fondamentaux de la science astronomique.

Paraissant en 1746, un an avant les débuts de l'Encyclopédie, les Institutions astronomiques sont une chance inespérée pour D'Alembert. D'une part, il s'agit d'un ouvrage au caractère pédagogique marqué : le livre de Keill était un recueil de leçons. Le Monnier est resté fidèle à l'esprit et a rédigé des « Elémens d'astronomie » destinés aux « commençans », pour reprendre ses propres termes. D'autre part, il s'agit d'un ouvrage moderne : les synthèses précédant celle de Le Monnier remontaient au XVIIE siècle et s'arrêtaient, au mieux, aux travaux de Newton. Dans les Institutions astronomiques, les dernières découvertes (aberration, figure de la Terre, parallaxes...) trouvent leur place.

Les 65 articles citant Pierre Charles Le Monnier

A l'aide des moteurs de recherche, en effectuant des requêtes sur les mots « Monnier », « Institutions », « Astronomiques » et leurs diverses variantes et en utilisant la Table du pasteur Mouchon, nous avons dénombré 65 articles citant ou utilisant, soit les Institutions astronomiques de Le Monnier, soit quelques autres de ses publications : l'Histoire céleste de 1741, « une théorie des comètes » (la traduction de la cométographie de Halley) et des mémoires dans les volumes de l'Académie, voire des allusions plus vagues.

La plupart de ces articles sont signés (O), mais on en dénombre aussi 6 du chevalier de Jaucourt, pour des mesures d'altitude, de longitude et de latitude : Isle de Fer, LISBONNE, MONT-D'OR, PEKING, PONDICHERY ou PONTICHERY et TOULON (t. VIII-XVI, tous publiés en 1765). Il reste 59 articles attribuables à D'Alembert (57 signés (O) et deux non signés à leur endroit mais visiblement de lui, à savoir EQUINOXE et Racine). Dans deux d'entre eux, GLACÉ et PENDULE, il s'agit juste d'une allusion à l'expédition de Laponie ; cette aventure est également évoquée dans Figure de la Terre, qui cite aussi l'Histoire céleste. Tous les autres articles sont explicitement relatifs aux Institutions astronomiques, sauf Ascension (qui renvoie à la théorie des comètes) et REFRACTION (l'Histoire céleste). Certains citent, en plus, également une autre œuvre : ASTRONOMIQUE (l'Histoire céleste), COMETE (la théorie des comètes), MERCURE (les MARS, 1747), Méridien (les MARS, 1742), Passage (l'Histoire céleste). Notons enfin que ANNUEL et CONSTELLATION évoquent Le Monnier de façon vague.

Voici donc la liste des 52 articles qui renvoient explicitement aux Institutions astronomiques : ABERRATION ; ACRONYQUE ; ALMAGESTE ; AN, ou ANNÉE ; APHÉLIE ; APOGÉE ; APSIDE ; ASTRONOMIE ; ASTRONOMIQUE ; Aurore boréale ou Lumiere septentrionale ; AZIMUTH ; Bandes de Jupiter ; CIEL ; COMETE ; Conique ; CREPUSCULE ; CYCLE ; Déclinaison ; Diametre ; DICHOTOMIE, BISSECTION ; ECLIPSE ; ECLIPTIQUE ; ECU de Sobieski ; Ellipse de M. Cassini ; ELONGATION ; Equation du mouvement des Planetes ; EQUINOXE ; ETOILE ; GALAXIE ; GÉOCENTRIQUE ; Globe ; GNOMON ; INÉGALITÉ ; Julienne (Année) ; JUPITER ; LIBRATION ; LOGISTIQUE ; LUNE ; MARS ; MERCURE ; Méridien ; Optique ; PARALLAXE ; Parallelisme de l'axe de la terre ; Passage ; Racine ; SATELLITE ; SATURNE ; Station ; Tables astronomiques ; Taches ; VENUS.

D'Alembert et Le Monnier dans l'Encyclopédie

Comme nous l'avons dit, D'Alembert n'a pas de bonnes relations avec La Caille et Lalande, proches de Clairaut, mais il s'entend en général très bien avec Le Monnier leur ennemi. Il ne manque jamais une occasion de le louer. Voici par exemple le passage terminal de l'article MERCURE (Enc., X, p. 371a) :

M. le Monnier, dans l'assemblée publique de l'académie des Sciences d'après Pâques 1747, a lu un mémoire qui contient les élémens de la théorie de Mercure, déterminés avec l'exactitude qu'on sait qu'il apporte dans l'Astronomie. (O)

D'Alembert donne d'ailleurs une présentation globale et synthétique de l'ouvrage principal de Le Monnier à l'article ASTRONOMIE :

Au reste les ouvrages les plus proportionnés à la capacité des commençans, sont les Instructions astronomiques de Mercator, publiées en 1606 : elles contiennent toute la doctrine du ciel, tant ancienne que moderne ; & l'Introduction à la vraie Astronomie de Keill, publiée en 1718, où il n'est question que de l'Astronomie moderne. Ces deux ouvrages sont également bien faits l'un & l'autre, & également propres au but de leurs auteurs. Le dernier de ces traités a été donné en françois par M. le Monnier en 1746, avec plusieurs augmentations très-considérables, relatives aux nouvelles découvertes qui ont été faites dans l'Astronomie ; il a enrichi cet ouvrage de nouvelles tables du soleil & de la lune, & des satellites, qui seront d'une grande utilité pour les Astronomes. Enfin, il a mis à la tête un essai en forme de préface, sur l'histoire de l'Astronomie moderne, où il traite du mouvement de la terre, de la précession des équinoxes, de l'obliquité de l'écliptique, & du moyen mouvement de Saturne. (Enc., I, p. 792b)

Il annonce aussi divers ouvrages de Le Monnier en préparation, par exemple à l'article ASTRONOMIQUE :

M. le Monnier fils, de l'Académie royale des Sciences, & des Sociétés royales de Londres & de Berlin, a publié en 1741 un excellent recueil des meilleures observations astronomiques, faites par l'Acad. royale des Sciences de Paris, depuis son établissement. On n'en a encore qu'un volume qui doit être suivi de plusieurs autres : l'ouvrage a pour titre, Histoire céleste ; il est dédié au Roi, & orné d'une préface très-savante. (Enc., I, p. 793b)

La nature des emprunts à Le Monnier

Quels sont alors les emprunts de D'Alembert à Le Monnier ? Ils concernent
   – soit des données (tables, déclinaison, ascension droite, etc.),
   – soit des développements historiques,
   – soit des descriptions d'objets célestes,
   – soit des explications plus théoriques en général assez physiques, c'est-à-dire qualitatives.
En général, il s'agit essentiellement de renvois pour de plus amples détails, mais plusieurs articles reproduisent des paragraphes entiers : ABERRATION, COMETE, Parallelisme de l'axe de la terre. Les pages des Institutions sont souvent précisées ou faciles à trouver d'après le thème. L'« Essai sur l'histoire » est mentionné en général sous le nom de « Préface ». Voici quelques exemples.

D'Alembert peut reprendre tels quels de longs passages des Institutions astronomiques, comme il le dit explicitement lui-même à l'article Parallelisme de l'axe de la terre :

Ce parallelisme, & les effets qui en résultent, ont été très-bien développés dans les instit. Astronomiques, & nous croyons ne pouvoir mieux faire que de transcrire ici tout cet endroit, quoiqu'un peu long, parce qu'il ne nous a pas paru possible de l'abréger, ni de nous expliquer plus clairement. (Enc., XI, p. 907b)

Cet article, comme nous l'avons déja annoncé, est entierement tiré de l'Astronomie de Keill, traduite par M. le Monnier. (p. 909b)

Plus souvent, il renvoie pour les détails à Le Monnier, après avoir expliqué succinctement le phénomène, comme à l'article Passage :

Les observations des passages de Mercure & de Vénus sur le soleil, sont très-utiles pour déterminer différens points de la théorie de ces planetes. On trouve dans les Institutions astronomiques de M. le Monnier, un mémoire de M. Picard sur ce sujet. Hist. acad. des Scienc. 1743, & les Inst. de M. le Monnier. Voyez Mercure & Vénus. (Enc., XII, p. 114b)

Fréquemment, D'Alembert reprend un paragraphe de l'ouvrage de Le Monnier mais en prenant la peine d'en modifier la rédaction. À titre d'exemple, voici un paragraphe de l'article ETOILE puis son jumeau dans les Institutions astronomiques.

Par exemple, Procyon, que Ptolomée regarde comme une étoile de la première grandeur, & que Tycho place dans la seconde classe, n'est rangé par Flamsteed ni dans l'une ni dans l'autre ; mais il le place entre la premiere et la seconde. (Enc., VI, p. 61a)

Par exemple le Petit chien, autrement nommé Procyon, n'est que de la seconde grandeur selon Tycho, quoique Ptolémée l'ait rangé dans la première classe. L'on pourroit donc ne compter cette Etoile, ni parmi celles de la premiere grandeur, ni parmi celles de la seconde, mais l'établir parmi celles qu'il faut regarder comme d'un genre intermédiaire. (Institutions astronomiques, chap. VI, p. 56)

Dans les articles portant le nom des planètes, ce sont surtout les données chiffrées qui font l'objet d'emprunts aux Institutions astronomiques.

Les considérations historiques proviennent systématiquement de l'« Essai sur l'histoire » qui sert de préface aux Institutions, il en est ainsi dans AN, ou ANNÉE :

Mais l'année dont tous les auteurs qui ont écrit en Arabe ou en Persan, ont fait usage dans leurs tables Astronomiques, est semblable aux années Egyptiennes, lesquelles sont toutes égales, étant de 365 jours sans intercalation. Inst. Astr. de M. le Monnier. (Enc., I, p. 391a)

Conclusion

Peut-on alors dire que D'Alembert a, en astronomie, le même rapport aux Institutions astronomiques de Le Monnier, qu'il a, en physique, aux Essais de physique de Musschenbroeck ? En première approximation, oui : dans les domaines où il n'est pas vraiment spécialiste, l'encyclopédiste comble ses lacunes en utilisant ce qu'il considère (assez à juste titre) comme le meilleur ouvrage de référence pour l'époque. Mais il y a au moins trois différences importantes.

D'abord, en astronomie, il a abordé – et de façon remarquable et originale – la plupart des sujets théoriques, par la voie physico-mathématique, c'est-à-dire en mécanicien céleste ; il lui manque les observations et l'aspect historique. Dans ce qu'on appelle la physique, disons générale et particulière, son œuvre personnelle n'a traité que des fluides et de la vision, il n'a guère touché au chaud et au froid, à l'électricité, au magnétisme, etc.

Ensuite, en « physique », D'Alembert recopie allègrement des chapitres presque entiers de Musschenbroeck, avec coupures, modifications ponctuelles ou commentaires. En astronomie, sauf exceptions, les renvois à Le Monnier le sont en général pour de plus amples précisions ; D'Alembert s'étant contenté de résumer les idées. Il est donc malveillant, comme le fait Lalande dans le tome IV de l'Histoire des mathématiques de Montucla en 1802, de prétendre : « Le Monnier étoit son ancien ami ; aussi dans l'Encyclopédie, les articles d'astronomie, qui étoient tous de d'Alembert, se réduisoient souvent à dire : voyez les Institutions astronomiques [...] » (t. IV, p. 71, n. (1)).

Enfin, si Musschenbroeck (mort en 1762) est vivant pendant la rédaction des articles de l'Encyclopédie, D'Alembert ne le connaît pas et ne lui a pas demandé son avis ; il puise comme un compilateur éclairé, voire critique. En revanche, il est lié de près à Le Monnier, le rencontre plusieurs fois par semaine, est impliqué dans ses travaux et dans ses polémiques (contre Clairaut, La Caille, Lalande...) ; il est donc fort possible que Le Monnier ait été consulté sur certains articles ou du moins que ceux-ci reflètent une pensée élaborée en commun. En ce sens, est-il impertinent de considérer Pierre Charles Le Monnier comme co-auteur de l'Encyclopédie ?

Pierre Crépel

Notice mise en ligne le 15 mars 2016

Sources, réception et suites de l'Encyclopédie

[Plan de la notice]

Indications bibliographiques :

Douglas H. Gordon et Norman L. Torrey, The Censoring of Diderot's Encyclopédie and the re-established text, New York, Columbia University Press, 1947.

Jean le Rond D'Alembert, Œuvres complètes, Premiers textes de mécanique céleste (1747-1749), Œuvres complètes, vol. I/6, Michelle Chapront-Touzé (éd.), Paris, CNRS Éditions, 2002.

Jean le Rond D'Alembert, Œuvres complètes, Précession et nutation (1749-1752), Œuvres complètes, vol. I/7, Michelle Chapront-Touzé et Jean Souchay (éd.), 2007.

Jérôme de Lalande, Bibliographie astronomique ; avec l'histoire de l'astronomie depuis 1781 jusqu'à 1802, Paris, De l'Imprimerie de la République, An XI – 1803, p. 819-826 [consulter].

Pierre Charles Le Monnier, Institutions astronomiques, ou Leçons élémentaires d'astronomie, Pour servir d'introduction à la Physique Céleste, & à la Science des Longitudes, Avec de nouvelles Tables d'Equation corrigées ; et particulierement les Tables du Soleil, de la Lune & des Satellites ; précedées d'un Essai sur l'Histoire de l'Astronomie Moderne, Paris, Hippolyte-Louis Guerin et Jacques Guerin, 1746 [consulter].

Jean-Étienne Montucla, et Jérôme de Lalande, Histoire des mathématiques, tome IV, Paris, Henri Agasse, An X (mai 1802) [consulter].

Michelle Chapront-Touzé, « Aspects de l'œuvre et de la vie de Pierre-Charles Le Monnier, astronome et académicien, collègue de Grandjean de Fouchy », Revue d'histoire des sciences, 61-1 (janvier-juin 2008), p. 89-103.

Pour citer cet article :

Pierre Crépel, « Les Institutions astronomiques de Le Monnier et l'Encyclopédie », Sources, réception et suites de l'Encyclopédie, projet d'Edition Numérique Collaborative et CRitique de l'Encyclopédie, http://enccre.academie.sciences.fr (26-06-2017).

À propos de l'auteur de cet article :

Pierre Crépel.

ENCCRE | Intranet
© 2014-2017 | Crédits