Edition Numérique Collaborative
et CRitique de l'
Encyclopédie
Retour en haut
Sources et suites de l'Encyclopédie / Le Dictionnaire universel de Trévoux

Le Dictionnaire universel
de Trévoux

L'origine de l'Encyclopédie est à chercher dans le Dictionnaire universel d'Antoine Furetière, publié en 1690, à La Haye et Rotterdam, grâce aux soins de Pierre Bayle, réfugié en Hollande, après la révocation de l'Édit de Nantes (voir A. Rey, Antoine Furetière).

L'ouvrage de Furetière a constitué en son temps une totale innovation : recueil « universel », c'était un dictionnaire de langue, de grande ampleur, intégrant la langue populaire et la langue ancienne, mais aussi un dictionnaire des sciences et des arts, pour la première fois dans l'histoire du français – et dans l'histoire alors très récente des dictionnaires monolingues – et, plus largement encore, dans l'histoire des langues en Europe (Voir Dictionnaires en Europe, éd. M. Leca-Tsiomis).

Le Dictionnaire universel de Furetière obtient un succès considérable en France ; il est continué et augmenté d'abord en Hollande, en 1701, par l'ami de Bayle, Henri Basnage de Bauval. Côté français, des jésuites, soutenus par le duc du Maine dans sa juridiction de Trévoux, organisent anonymement le rapt de cet ouvrage de grande diffusion : le Dictionnaire universel de Furetière continué par Basnage de Bauval est donc catholicisé et, moyennant l'ajout de mots latins, publié, en 1704, sous le titre de Dictionnaire universel français-latin. Comme les jésuites ont nié en être auteurs, on nomme donc les éditions successives du dictionnaire par son premier lieu d'édition : « Trévoux ». (Sur l'histoire des Universels en Hollande et sur l'histoire des Trévoux, voir M. Leca-Tsiomis, Écrire l'Encyclopédie, 1re partie).

Débute alors, sur fond de guerre entre la France et les Provinces-Unies, une guerre entre dictionnaristes protestants et jésuites, engendrant elle-même une guerre entre libraires éditeurs des deux côtés. De part et d'autre, les éditions se répondent : à l'Universel de Trévoux de 1704 réplique l'Universel de Basnage de 1708 ; puis paraissent le Trévoux de 1721, considérablement augmenté et qui ouvre la voie aux grandes éditions suivantes, et enfin, en 1727, le dernier Universel hollandais, du pasteur Brutel de La Rivière (voir M. Leca-Tsiomis, « De Furetière à Panckoucke... »). Après 1727, le Trévoux demeure donc maître de la lexicographie universelle en langue française.

Avant la publication de l'Encyclopédie en 1751, le Trévoux a connu notamment trois éditions importantes, chacune augmentée – 1721 (5 vol.), 1743 (7 vol.), 1752 (8 vol.) –, dont le principal auteur est le jésuite Étienne Souciet, bibliothécaire du collègue Louis le Grand (voir les Dictionnaires universels). Le seul autre « Dictionnaire universel » à voir le jour dans l'espace européen est la Cyclopædia, or, an Universal Dictionary de Chambers, en 1728 ; cependant, non seulement il est de moindre ampleur (2 volumes in folio contre 5 pour le Trévoux de 1721) mais aussi, malgré son nom, il s'agit d'un ouvrage réservé à la seule terminologie des sciences et des arts (voir M. Leca-Tsiomis, Écrire l'Encyclopédie, 2e partie, chap. 2).

Dans les années 1750, la circulation du Trévoux est si vaste, et son usage si répandu, que D'Alembert, dans l'Avertissement du tome VI de l'Encyclopédie, le désigne d'une périphrase : « un Dictionnaire qui est entre les mains de tout le monde » (Enc., VI, p. v, n.**). La parution de l'Encyclopédie – qui a d'abord comme second titre « Dictionnaire universel » – change la donne en 1751, et donne lieu à une nouvelle bataille dans la longue guerre des dictionnaires (voir La bataille de la publication).

Très vaste répertoire tant de termes techniques que de mots du lexique courant, traversé par la plupart des conflits religieux et politiques du temps, le Dictionnaire universel de Trévoux est mis à contribution par Chambers d'abord, puis par les encyclopédistes eux-mêmes pour lesquels il constitue non seulement une source d'informations mais aussi un véritable instrument de travail sur la critique duquel se construit l'Encyclopédie. La nomenclature de l'Encyclopédie, en particulier, c'est-à-dire la liste des mots à définir, provient, moyennant des exclusions et des apports originaux, de celle des éditions du Trévoux de 1743 puis 1752. (Sur le détail des usages encyclopédistes du Trévoux, voir M. Leca-Tsiomis, Écrire l'Encyclopédie, 2e partie, chap. 1). C'est qu'à l'horizon des dictionnaires, au milieu du XVIIIe siècle, la place occupée par le Trévoux en fait à la fois, pour les auteurs du Dictionnaire raisonné, une source incontournable (voir La place de la compilation), mais aussi une cible intellectuelle et quelque chose comme une étape déjà dépassée…

Comme il est de bonne (ou de mauvaise) guerre, le jésuite Berthier dans ses Mémoires de Trévoux, accuse, dès 1751, les encyclopédistes d'avoir copié le Trévoux, à quoi les éditeurs répondent, dans l'Avertissement du tome III de l'Encyclopédie, que le Trévoux lui-même n'était que le fruit d'un plagiat... Il est amusant de voir aujourd'hui des recherches très informatisées mais fort peu informées relayer l'accusation jésuite ! (voir M. Leca-Tsiomis, « Du bon usage de l'informatique... »).

En 1771, donc après l'interdiction des jésuites et la fin des volumes de discours de l'Encyclopédie, paraît une dernière édition du Trévoux ; et, comme le veut la logique lexicographique, elle est elle-même très largement inspirée par... l'Encyclopédie ! (Voir M. Leca-Tsiomis, « L'Encyclopédie et ses premiers épigones ».)

Marie Leca-Tsiomis

Principales éditions du Dictionnaire de Trévoux

On retiendra ici, outre la première qui n'est guère qu'un plagiat de Basnage de Bauval, mâtiné de latin, les éditions qui constituent, à partir de 1721, la série des grands Trévoux parisiens. Il existe des éditions intermédiaires comme celles qui parurent à Nancy en 1734 et en 1740, et qui, conformes aux éditions parisiennes ont déclenché une guerre entre les possesseurs parisiens du privilège et le libraire de Nancy (voir P. Rétat, « L'âge des dictionnaires »).

1704

Dictionnaire universel français et latin, à Trévoux, chez Estienne Ganeau, 1704, 3 vol.

1721

Dictionnaire universel français et latin, imprimé à Trévoux se vend à Paris, chez Florentin Delaulne, Hilaire Foucault, Michel Clousier, Jean-Geoffroy Nyon, Estienne Ganeau, Nicolas Gosselin, 5 vol.

1743

Dictionnaire universel français et latin (vendu par souscription), à Paris, chez Veuve Delaulne, veuve Ganeau, Gandoin, Le Gras, Cavelier, Vincent, Coignard, Mariette fils, Giffart, Guérin, Rollin fils, Le Mercier et Boudet, 6 vol.

1752

Dictionnaire universel français et latin, vulgairement appelé Dictionnaire de Trévoux, à Paris, Vve Gandouin, Le Gras, Vve Cavelier, Vincent père, Gillart père, Le Mercier, Gissey, Desaint et Saillant, Hérissant, Bordelet, Savoye, Ganeau, Bauche fils, Durand, D'Houry, Le Prieur, 7 vol. + 1 vol. de supplément (contenant les ajouts déjà intégrés dans le corps du dictionnaire).

1771

Dictionnaire universel français et latin, vulgairement appelé Dictionnaire de Trévoux, à Paris, par la Compagnie des Libraires associés, 8 vol.

Notice mise en ligne le 15 juin 2015.
Dernière mise à jour le 17 octobre 2015.

Sources, réception et suites de l'Encyclopédie

Liens vers les deux éditions du Trévoux les plus utilisées par les encyclopédistes :

Dictionnaire universel français et latin, Paris, 1743 :
tome 1 ; tome 2 ; tome 3 ; tome 4 ; tome 5 ; tome 6.

Dictionnaire universel français et latin, Paris, 1752 :
tome 1 ; tome 2 ; tome 3 ; tome 4 ; tome 5 ; tome 6 ; tome 7.

Indications bibliographiques sur cet article :

Dictionnaires en Europe, éd. M. Leca-Tsiomis, Dix-huitième siècle, 38, 2006.

Marie Leca-Tsiomis, Écrire l'Encyclopédie. Diderot, de l'usage des dictionnaires à la grammaire philosophique, Studies on Voltaire and the Eighteenth Century, 375, Oxford, Voltaire Foundation, 1999, rééd. 2008.

Marie Leca-Tsiomis, « De Furetière à Panckoucke : les joutes confessionnelles des dictionnaires et encyclopédies », L'Encyclopédie d'Yverdon et sa résonance européenne : contextes, contenus, continuités, éd. A. Cernuschi, J.-D. Candaux, C. Donato et J. Häseler, Genève, Slatkine, 2005, p. 13-29.

Marie Leca-Tsiomis, « L'Encyclopédie et ses premiers épigones. Le Dictionnaire de Trévoux de 1771 et le Grand vocabulaire français », Le Travail des Lumières. Hommage à G. Benrekassa, éd. Y. Séité et al., Paris, H. Champion, 2002, p. 455-472.

Marie Leca-Tsiomis, « Du bon usage de l'informatique dans la recherche littéraire et historique », Dix-huitième siècle, 46, 2014, p. 189-202.

Jean Macary, « Les Dictionnaires universels de Furetière et de Trévoux, et l'esprit encyclopédique moderne avant l'Encyclopédie », Diderot Studies, 16, 1973, p. 145-158.

Bernard Quemada, Les Dictionnaires du français moderne (1539-1863), Paris, Didier, 1968.

Pierre Rétat, « L'âge des dictionnaires », Histoire de l'édition française, t. II : Le livre triomphant 1660-1830, éd. Roger Chartier et Henri-Jean Martin, Paris, 1984.

Alain Rey, Antoine Furetière. Un précurseur des Lumières sous Louis XIV, Paris, Fayard, 2006.

Daniel Teysseire, Pédiatrie des Lumières. Maladies et soins des enfants dans l'Encyclopédie et le Dictionnaire de Trévoux, Paris, Vrin, 1982.

Chantal Wionet, « L'esprit des langues dans le Dictionnaire universel de Trévoux (1704-1771) », Dictionnaires en Europe, éd. M. Leca-Tsiomis, Dix-huitième siècle, 38, 2006, p. 283-302.

Pour citer cet article :

Marie Leca-Tsiomis, « Le Dictionnaire universel de Trévoux », Les sources de l'Encyclopédie, projet d'Edition Numérique Collaborative et CRitique de l'Encyclopédie, http://enccre.academie.sciences.fr (21-08-2017)

À propos de l'auteur de cet article :

Marie Leca-Tsiomis est professeur émérite à l'Université Paris-Ouest Nanterre, membre du CSLF et rédactrice en chef de la Revue sur Diderot et sur l'Encyclopédie.

ENCCRE | Intranet
© 2014-2017 | Crédits