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Encyclopédie
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Sources et suites de l'Encyclopédie / La Cyclopædia d'Ephraïm Chambers

La Cyclopædia
d'Ephraïm Chambers

Cyclopædia, or, an Universal Dictionary of Arts and Sciences: Containing the Definitions of the Terms, and Accounts of the Things Signify'd Thereby, in the Several Arts, both Liberal and Mechanical, and the Several Sciences [...]. La première édition de la Cyclopædia éditée par Ephraïm Chambers est publiée à Londres en 1728 en deux volumes in-folio. Elle offre un prototype d'encyclopédie moderne tant dans son contenu que dans sa forme.

La Cyclopædia de Chambers connaît plusieurs rééditions à Londres et Dublin (1738, 1740, 1741, 1741-1743, 1742, 1750, 1751-1752) suivies par un supplément publié à Londres en 1753. Le nombre élevé de rééditions pendant une période assez courte témoigne du succès du dictionnaire anglais dans les milieux intellectuels d'outre-Manche.

La réputation de la Cyclopædia ne laisse pas d'atteindre rapidement le continent européen et bien des libraires trouvent dans ce dictionnaire novateur une veine commerciale. Une traduction italienne (1748-1749) est ainsi publiée à Venise. On a aussi tenté une traduction en français avant la parution de la traduction italienne. Mais cette traduction française de la Cyclopædia, qui ne verra finalement pas le jour, inspirera pourtant l'Encyclopédie, ce dictionnaire encyclopédique d'une tout autre envergure.

La traduction de Chambers,
point de départ de l'Encyclopédie

En 1745, un traducteur nommé Gottfried Sellius propose à l'important libraire parisien Le Breton de traduire la Cyclopædia en français avec l'aide d'un certain John Mills. Les deux traducteurs signent le contrat, mais ils s'avèrent rapidement incompétents. Le Breton rompt avec eux et, s'associant avec Briasson, David et Durand, il confie la direction scientifique de l'Encyclopédie d'abord à l'abbé De Gua de Malves et finalement, en 1747, à Diderot et D'Alembert. Le reste de l'histoire est bien connu...

L'Encyclopédie dépasse de très loin une simple traduction de la Cyclopædia. Il est probable que Diderot et D'Alembert aient eu à leur disposition une première traduction des articles de la Cyclopædia et qu'ils aient fait retraduire ou retraduire eux-mêmes ceux qu'ils jugèrent inacceptables. Le livre de comptes des libraires associés (publié par Louis-Philippe May en 1938 et conservé aux Archives nationales, Paris) fait apparaître de nombreux paiements à divers savants à partir de 1745. Dans ses deux lettres à Adhémar d'avril et mai 1746 (lettres 46.03 et 46.04 dans l'édition des Œuvres complètes de D'Alembert), D'Alembert décrit explicitement son travail :

« si je n'avois tous les jours une certaine tâche d'ecriture a faire, qui est la traduction d'une colomne par jour du dictionnaire anglois des arts (c'est ce que je vous ay dit qui me vaut trois louis par mois) je serois actuellement homme de lettres sans plume ny ancre » (Lettre de D'Alembert à Adhémar, mi-mai 1746).

Quelle édition de la Cyclopædia
a été utilisée par les encyclopédistes ?

L'identification de l'édition ou des éditions qui servirent à la traduction est une tâche extrêmement séduisante mais délicate, la première traduction de la Cyclopædia, que Diderot appelle « un rouleau de papiers, qu'il ne s'agissoit que de revoir, corriger, augmenter » (art. ENCYCLOPÉDIE, Enc., t. V, p. [644b]), étant introuvable, voire perdue. Yoichi Sumi, en s'appuyant sur une comparaison rigoureuse de plusieurs éditions de la Cyclopædia portant sur un certain nombre d'articles, estime que l'édition la plus probablement employée pour la traduction est la cinquième édition, de 1742. La question reste complexe : il se pourrait, par exemple, que les traducteurs employés par les libraires et nos deux éditeurs se soient servis de plusieurs éditions à la fois et, selon la disponibilité, des nouvelles éditions ou suppléments. Nous vous renvoyons à l'article d'Irène Passeron (2006) qui effectue une petite synthèse sur ces questions en donnant l'état présent des travaux sur le sujet.

L'originalité de l'Encyclopédie par rapport à la Cyclopædia

Dans le Prospectus de l'Encyclopédie, Diderot, en admettant tout ce qui est dû à Chambers (ordre alphabétique, arbre de la connaissance humaine et système de renvois, etc.) souligne qu'une simple traduction de la Cyclopædia aurait été inutile. La raison en est que Chambers lui-même avait beaucoup emprunté à des dictionnaires et des ouvrages français tels que le Furetière, le Trévoux et le Dictionnaire de commerce de Savary, etc. (voir Marie Leca-Tsiomis, Écrire l'Encyclopédie, « L'Encyclopédie et la Cyclopædia », p. 184-229). En analysant la traduction de la Cyclopædia, Diderot identifie de nombreuses lacunes dans les articles sur les sciences et les arts libéraux. Chambers n'ayant puisé ses sources que dans des livres, Diderot juge aussi nécessaire de refaire la totalité des articles sur les métiers qui demandaient à être complétés par l'exposé des connaissances pratiques provenant des artistes eux-mêmes, ainsi que par des planches. Tout en s'inspirant de l'arbre de la connaissance humaine de Francis Bacon employé par Chambers, il invente le Systême figuré des connoissances humaines qui permet d'ordonner les connaissances humaines selon l'ordre métaphysique des opérations de l'esprit en les attachant aux embranchements des trois facultés de l'entendement humain (mémoire, raison et imagination), ce qui constitue une des originalités de l'Encyclopédie, sous-titrée « dictionnaire raisonné des sciences et des arts ».

L'usage de la Cyclopædia dans l'Encyclopédie

Pour savoir dans quelle mesure l'Encyclopédie emprunte à la Cyclopædia, il faut entreprendre de comparer les deux dictionnaires tome par tome et mot par mot, en commençant par les articles homonymes ou correspondants. L'ingratitude apparente de cette lourde tâche explique peut-être pourquoi, comme Marie Leca-Tsiomis le remarque après John Lough, « il n'existe, à notre connaissance du moins, aucun travail de comparaison systématique des contenus des deux ouvrages » (Écrire l'Encyclopédie, p. 184-185). Nous pouvons néanmoins dessiner une première esquisse de la façon dont certains encyclopédistes ont utilisé Chambers grâce à de nombreux cas concrets d'emprunt étudiés par les chercheurs au cours des dernières décennies.

Les emprunts de la Cyclopædia dans l'Encyclopédie sont de deux types, explicites ou non selon que le collaborateur réfère ou non à Chambers ou non dans l'article (les emprunts explicites portent souvent la mention « Chambers » en fin d'article ou de paragraphe). Mais on peut également noter différents degrés d'emprunt. Ce peut être la traduction entière d'un article, l'ajout de quelques phrases de commentaire, la traduction de la seule définition du mot accompagnée d'arguments originaux, ou encore le résumé d'un article, avec renouvellement des informations par des faits et des références récents.

D'Alembert, qui se charge des domaines mathématiques et physico-mathématiques, fait beaucoup d'emprunts explicites ou implicites à Chambers. Dès qu'il s'agit néanmoins de questions sur lesquelles il a travaillé, le savant donne son point de vue et l'argumente en ajoutant des informations nouvelles. Ainsi, l'article ATTRACTION, ATTRACTIO OU TRACTIO est pour une large part tiré de Chambers qui fournit un résumé de la philosophie naturelle newtonienne. Mais D'Alembert complète Chambers en y résumant des expériences tirées de l'Essai de physique de Musschenbroek favorables à la thèse de l'attraction newtonienne. Il n'hésite pas, par ailleurs, à s'engager dans des controverses scientifiques en ajoutant au texte anglais des éléments polémiques, comme cette critique des tourbillons cartésiens, système auquel il juge préférable de renoncer au profit de celui de Newton.

Le cas de Diderot est un peu différent. Il ne se contente pas de traduire tels quels les articles de Chambers, mais remonte souvent aux dictionnaires français comme le Trévoux et le Furetière, voire le Moréri auxquels Chambers avait puisé, ou renouvelle les informations en utilisant des monographies ou traités de différents auteurs. Les articles CERTITUDE ou INCORPOREL, entre autres, nous montrent la difficulté d'identifier les « sources » d'un article dans la mesure où ils sont composés d'emprunts d'origines diverses et à divers degrés. Le cycle d'emprunts remontant par exemple de Chambers au Trévoux, etc., et le caractère hybride des emprunts faits par Diderot dans ses articles sont de nature à remettre en question la définition du « pillage » imputé à l'Encyclopédie par ses adversaires comme le P. Berthier, rédacteur des Mémoires de Trévoux (voir M. Leca-Tsiomis, Écrire l'Encyclopédie, p. 206).

Pour un plus grand détail sur le cycle d'emprunts réciproques faits par l'Encyclopédie, la Cyclopaedia de Chambers, les éditions du Trévoux, du Furetière, etc., et sur la difficulté de déterminer leurs « sources », voyez l'étude fondatrice de Marie Leca-Tsiomis (1999) et les articles d'Alain Cernuschi (2010) et Motoichi Terada (2012) qui retracent les circuits d'emprunts qui relient l'Encyclopédie, Chambers et l'Histoire et mémoires de l'Académie royale des sciences.

Hisashi Ida

Notice mise en ligne le 9 mars 2015.
Dernière mise à jour le 17 octobre 2015.

Sources, réception et suites de l'Encyclopédie

Quelques liens utiles :

Cyclopaedia, or, an universal dictionary of arts and sciences, 1st éd., London, 1728 : vol. 1 ; vol. 2.

Cyclopaedia, or, an universal dictionary of arts and sciences, 5th éd., London : vol. 1 (1741) ; vol. 2 (1743).

Pour accéder à d'autres éditions de la Cyclopaedia, suivez ce lien.

Parmi les sources de la Cyclopaedia de Chambers, l'édition de 1721 du Dictionnaire universel de Trévoux : vol. 1 ; vol. 2 ; vol. 3 ; vol. 4 ; vol. 5.

Indications bibliographiques :

Lael Ely Bradshaw, « Ephraim Chambers's Cyclopædia », Notable encyclopedias of the seventeenth and eighteenth century: nine predecessors of the « Encyclopédie », Frank A. Kafker (éd.), Studies on Voltaire and the Eighteenth Century, 194, Oxford, Voltaire Foundation, 1981, p. 123-140.

Alain Cernuschi, « Un intermédiaire entre les Mémoires de l'Académie des sciences et l'Encyclopédie », Recherches sur Diderot et sur l'Encyclopédie, 45, 2010, p. 129-143. [consulter]

Marie Leca-Tsiomis, Écrire l'Encyclopédie. Diderot : de l'usage des dictionnaires à la grammaire philosophique, Studies on Voltaire and the Eighteenth Century, 375, Oxford, Voltaire Foundation, 1999.

John Lough, The Encyclopédie, London, 1971 (Slatkine Reprints, 1989).

Louis-Philippe May, Documents nouveaux sur l'Encyclopédie : histoire et sources de l'Encyclopédie d'après le registre de délibérations et des comptes des éditeurs, et un mémoire inédit, Revue de synthèse, 15, 1938, p. 7-110.

Irène Passeron, « Quelle(s) édition(s) de la Cyclopædia les encyclopédistes ont-ils utilisée(s) ? », Recherches sur Diderot et sur l'Encyclopédie, 40-41, 2006, p. 287-292.

Recherches sur Diderot et sur l'Encyclopédie, 37, décembre 2004, consacré à la préface de la Cyclopædia de Chambers, traduite par Michel Malherbe. [consulter]

Yoichi Sumi, « De la Cyclopædia à l'Encyclopédie : traduire et réécrire », Sciences, musiques, Lumières. Mélanges offerts à Anne-Marie Chouillet, Ulla Kölving et Irène Passeron (éd.), Ferney-Voltaire, Centre international d'étude du xviiie siècle, 2002, p. 409-419.

Motoichi Terada, « Une “façon” copiée-collée de l'Encyclopédie ? : avatars de texte des HMARS à l'Encyclopédie par l'intermédiaire de E. Chambers », Recueil d'études sur l'Encyclopédie et les Lumières, 1, 2012, p. 1-40.

Pour citer cet article :

Hisashi Ida, « La Cyclopædia d'Ephraïm Chambers », Les sources de l'Encyclopédie, projet d'Edition Numérique Collaborative et CRitique de l'Encyclopédie, http://enccre.academie.sciences.fr (26-02-2017)

À propos de l'auteur de cet article :

Hisashi Ida est professeur adjoint à l'Université Aoyama-gakuin (Japon), membre du Groupe d'Etudes sur l'Encyclopédie et les Lumières (GEEL)

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