Edition Numérique Collaborative
et CRitique de l'
Encyclopédie
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L'Encyclopédie :
entre héritages et innovations

I. Les Héritages

Pour mieux percevoir quelles en furent les innovations, il faut d'abord situer l'Encyclopédie dans son histoire, c'est-à-dire dans celle des recueils de savoirs qui lui sont antérieurs. Le souci de transmettre et de classer les connaissances humaines remonte à l'Antiquité, traverse le Moyen Age, la Renaissance (le mot « encyclopédie » apparaît dans Rabelais), renouvelé par l'essor de l'imprimerie. De nombreux ouvrages d'histoire naturelle, mais aussi des encyclopédies en latin voient le jour, notamment l'Encyclopaedia d'Alstedius en 1630. Il faut également relever, en France en particulier, les enquêtes et les traités techniques concernant les différents métiers, réalisés sous Louis XIV à l'instigation de Colbert, et avec la création des Académies, l'apparition des vastes recueils de travaux collectifs, les Mémoires académiques. Proches et féconds, aussi, dans leur esprit, les projets et les réflexions de Locke et Leibniz, que les encyclopédistes ont lus et médités ; mais sans doute, en amont, est-ce à la pensée de Bacon, que l'Encyclopédie doit le plus. Diderot a rendu plusieurs fois hommage (dans le Prospectus, dans l'article ART) à celui qui fut le fondateur des sciences expérimentales modernes: unité et enchaînement des connaissances, confiance en l'observation et en l'expérimentation, croyance au développement des sciences au profit de l'humanité, reconnaissance de l'importance à accorder aux arts mécaniques et aux découvertes, défiance, enfin, ou d'abord, à l'égard du surnaturel, des préjugés et des dogmes religieux, de là procède en large part l'esprit de l'Encyclopédie ; et, on l'a dit, le « système figuré des connaissances humaines » qui indique ce que pourrait être la structure épistémologique de l'ouvrage est, renouvelé, celui du Chancelier Bacon.

L'âge d'or des dictionnaires

Cependant d'autres héritages apparaissent également : d'abord celui de la Cyclopaedia de Chambers, (publié à Londres1en 728, augmentée en 1743) dont l'Encyclopédie ne devait être que la traduction et dont on retrouve effectivement de nombreux articles dans l'ouvrage français ; on aperçoit, toutefois, en lisant le Prospectus ou l'article Encyclopédie quelles furent les limites de l'apport de Chambers. En fait, il est nécessaire de situer la Cyclopaedia et l'Encyclopédie elle-même dans un parcours plus large qui est celui du développement et de la prolifération des dictionnaires à l'âge classique : citons le Dictionnaire historique de Moréri, le Dictionnaire historique et critique de Bayle, le Dictionnaire oeconomique de Chomel, le Dictionnaire universel du commerce de Savary-Desbrulons, celui de Médecine de James, parmi tant d'autres. Sans oublier le pur dictionnaire de langue que fut le Dictionnaire de l'Académie publié en 1694.

Les dictionnaires universels

Mais une place particulière est à réserver à une forme alors neuve de recueils alphabétiques de savoirs, les “Dictionnaires universels”. Les Dictionnaires universels, en effet, composèrent alors un genre en pleine expansion, dont l'origine fut le Dictionnaire Universel contenant généralement tous les mots français et les termes de toutes les sciences et des arts [...], en trois volumes, d'Antoine Furetière, qui parut en 1690, en Hollande. Pour la première fois dans l'histoire du français et dans l'histoire qui était alors très récente des dictionnaires monolingues, un recueil alphabétique visait à la fois l'universalité de l'idiome et le savoir sur les choses. La continuation du Dictionnaire de Furetière produisit la grande série des Dictionnaires universels de Trévoux, d'obédience jésuite. Très vaste répertoire à la fois des mots de la langue courante et des termes techniques, le Dictionnaire Universel de Trévoux fut mis à contribution par Chambers, puis par les encyclopédistes eux–mêmes, pour lesquels il constitua non seulement une source d'informations mais aussi un véritable instrument de travail. La nomenclature de l'Encyclopédie, en particulier, c'est-à-dire la liste des mots à définir provient, moyennant des tris, des exclusions et des apports originaux, de celle des éditions du Trévoux de 1743 puis 1752.

II. Les innovations encyclopédiques

En regard de ces recueils antérieurs, dictionnaires ou encyclopédies, les traits parfaitement novateurs de l'Encyclopédie se marquent essentiellement sur quatre plans.

Des savoirs vivants

Elle est d'abord une entreprise collective qui, à l'opposé des corps académiques, fait appel aux “talents épars”. Les auteurs antérieurs, d'Alstedius à Furetière, ou du père Souciet, du Dictionnaire de Trévoux, à Chambers, avaient été essentiellement des solitaires qui recueillaient, copiaient, rapportaient des savoirs hétérogènes, produits de la seconde main. L'Encyclopédie, elle, a recours directement aux savants, c'est-à-dire aux savoirs vivants et non plus, comme ses prédécesseurs, à la seule compilation livresque.

«  Quand on vient à considérer la matiere immense d'une encyclopédie, la seule chose qu'on aperçoive distinctement, c'est que ce ne peut être l'ouvrage d'un seul homme [...] ; qui est-ce qui définira exactement le mot conjugué, si ce n'est un géomètre ? le mot conjugaison, si ce n'est un grammairien ? [...] le mot hypostase, si ce n'est un théologien ? le mot métaphysique, si ce n'est un philosophe ?” écrit Diderot dans l'article Encyclopédie.

Ainsi, D'Alembert est responsable de la partie Mathématiques ; Daubenton s'occupe de l'histoire naturelle ; Bordeu, Tronchin, grands praticiens, de la médecine ; J.-J. Rousseau, de la musique ; Blondel, de l'architecture ; Marmontel, de la littérature ; Dumarsais, Beauzée, de la grammaire générale ; d'Holbach, de la minéralogie ; Boucher d'Argis, avocat, de la jurisprudence ; Voltaire, de l'histoire et des Lettres. Un nom prestigieux comme celui de Montesquieu est également attaché à l'entreprise, même si l'auteur de l'Esprit des Lois ne put offrir à l'Encyclopédie qu'un fragment, mais superbe, intégré dans l'article « Goût ». Parmi les collaborateurs, figurent également Turgot, Morellet, La Condamine, Saint-Lambert, Quesnay, D'Amilaville, le comte de Tressan, et tant d'autres, sans compter les artisans ou artistes demeurés anonymes. On a pu dénombrer autour de cent soixante noms, et d'autres découvertes restent sans doute à faire. Ces collaborateurs, techniciens ou praticiens, issus pour la plupart de la bourgeoisie d'Ancien Régime étaient tous liés à l'activité productive de leur temps.

La Description des arts et des métiers

L'Encyclopédie intègre ce qu'on appelait les “arts mécaniques” dans le cercle des connaissances, réhabilitant ces arts de la main, en les considérant « comme la branche la plus importante de la vraie Philosophie ». Cette description des arts et des métiers, impulsée par Diderot, unit l'inventaire des procédés de fabrication, des inventions techniques à la divulgation des secrets de fabrique. Loin de se limiter à un glossaire de termes techniques, elle inclut une collection sans précédent de définitions et de descriptions des procédés et des manœuvres du travail.

Un formidable recueil de planches

Elle offre 11 volumes d'illustrations : ces planches gravées dessinent l'anatomie, l'histoire naturelle, et elles sont le relais indispensable à la description des métiers : “un coup d'oeil sur l'objet ou sur sa représentation en dit plus qu'une page de discours”, souligne Diderot dans le Prospectus. Grâce aux planches, activité humaine et nature deviennent visibles, voire limpides. Par les dessins d'abord, dus entre autres à la main de L.-J. Goussier, puis par les gravures, les lieux, les gestes, les outils du travail, surtout de la manufacture, tous les secteurs de la technique, de la production sont montrés, outre l'anatomie et l'histoire naturelle.

Un dictionnaire « raisonné »

Elle est un dictionnaire, certes, mais « raisonné ». Un choix raisonné procède à l'établissement de sa nomenclature. Par ailleurs, l'ordre encyclopédique, le « système figuré des connaissances humaines », placé en tête de l'ouvrage, fonde l'entendement sur les trois facultés que sont la mémoire, la raison et l'imagination, aux multiples ramifications : à chaque article est, en principe du moins, mentionnée la « branche » du savoir (la science ou l'art) dont il relève. Cela permet d'obvier à l'arbitraire de l'ordre alphabétique par une lisibilité transversale, renforcée par un important système de renvois entre articles.

Mais ces quatre innovations fondamentales n'épuisent pas la définition de l'Encyclopédie. Au-delà encore de ces traits profondément novateurs, ce qui caractérise l'ouvrage est d'avoir été un recueil critique.

L'esprit des Lumières

L'Encyclopédie est avant tout en effet une critique des savoirs, dans leur élaboration, leur transmission et leur représentation, critique aussi du langage, dans ses préjugés véhiculés par l'usage, des interdits de pensée, critique de l'autorité surtout, et du dogme. Et de cette œuvre, à laquelle sceptiques, huguenots, athées, voire catholiques abbés ont collaboré, jaillit une véritable polyphonie.

En ce début de XXIe siècle, l'Encyclopédie, malgré son âge vénérable et tant de révolutions dans les connaissances, nous apparaît pourtant étrangement contemporaine : en effet, si aujourd'hui la voici numérisée et dûment informatisée, il y a plus de deux siècles qu'elle a mis en place ce que nous appelons un parcours interactif, grâce au jeu incessant des renvois, dont nos liens hypertextes sont l'avatar électronique. Contemporaine aussi, elle l'est dans sa volonté de questionner, de classifier et en même temps de décloisonner les savoirs. Disons plus : par bien des aspects, l'Encyclopédie est en avance sur notre temps, notamment par sa capacité à rendre, en une langue limpide, les savoirs accessibles à tous ceux qui les cherchent, et surtout par son projet didactique auquel seul donne sens et contenu le souci du « genre humain » et de son avenir.

Marie Leca-Tsiomis

Dernière mise à jour : le 23 décembre 2014

Qu'est-ce que l'Encyclopédie ?

Indications bibliographiques sur cet article :

Douglas H. Gordon et Norman L. Torrey, The Censoring of Diderot's Encyclopédie and the re-established text, New York, Columbia University Press, 1947.

Pierre Grosclaude, Malesherbes témoin et interprète de son temps, Paris, Fischbacher, 1961.

John Lough, The Encyclopédie, London, 1971.

John N. Pappas, Berthier's Journal de Trévoux and the philosophes, Studies on Voltaire and the Eighteenth Century, 3, Oxford, Voltaire Foundation, 1957.

Jacques Proust, Diderot et l'Encyclopédie (1962), Paris, Albin Michel, 1995.

Arthur M. Wilson, Diderot sa vie et son œuvre, trad. de l'anglais par G. Chahine, A. Lorenceau, A. Villelaur (1985), Paris, Robert Laffont, « Bouquins », 2014.

Pour citer cet article :

Marie Leca-Tsiomis, « L'Encyclopédie : entre héritages et innovations », Qu'est-ce que l'Encyclopédie ?, projet d'Edition Numérique Collaborative et CRitique de l'Encyclopédie, http://enccre.academie.sciences.fr (26-06-2017).

À propos de l'auteur de cet article :

Marie Leca-Tsiomis est professeur émérite à l'Université Paris-Ouest Nanterre, membre du CSLF et rédactrice en chef de la Revue sur Diderot et sur l'Encyclopédie.

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