Edition Numérique Collaborative
et CRitique de l'
Encyclopédie
Retour en haut
Qu'est-ce que l'Encyclopédie ? : les textes d'escorte / Le second Prospectus de l'Encyclopédie (1750)

Le second Prospectus
de l'Encyclopédie (1750)

Peu après la diffusion du premier Prospectus se produit une rupture tragi-comique de Le Breton avec Sellius et Mills (28 août 1745). Le Breton, déjà sûr de l'énorme profit que laissait présager le projet, se prend de passion pour l'élargissement de l'entreprise. Ainsi se forme un deuxième groupe, cette fois-ci de nationalité française, celui des « Libraires associés » réunissant Le Breton, Antoine-Claude Briasson, Michel-Antoine David aîné et Laurent Durand. Le Breton se taille la part du lion en se chargeant de la moitié des frais, ce qui lui promet une immense fortune au fur et à mesure de la publication des volumes du dictionnaire. Dès le début, les libraires tiennent un registre de délibérations et de comptes, et ce document, publié par Louis-Philippe May (Documents nouveaux sur l'Encyclopédie), est l'un des rares témoignages historiques qui nous permettent d'enrichir notre connaissance de la préhistoire du grand dictionnaire français. Les noms de D'Alembert et de Diderot y figurent déjà, entre décembre 1745 et février 1746. C'est ainsi que, dès 1746, l'entreprise, qui n'était au début qu'un modeste projet de traduction, va prendre une autre allure.

Les libraires confient la direction scientifique de l'entreprise à Jean-Paul De Gua de Malves, mathématicien, membre de l'Académie Royale des Sciences et professeur au Collège Royal de France. La lecture du registre de délibérations et de comptes nous montre que l'autorité de ce nouveau directeur a été beaucoup plus imposante qu'on l'a cru. Dès le mois de décembre 1745, à savoir six mois avant le traité avec les libraires, De Gua de Malves perçoit une importante rémunération mensuelle fixe. Mais leurs rapports se détériorent rapidement au point d'arriver à une rupture décisive, le 3 août 1747. Diderot et D'Alembert sont alors nommés co-directeurs de la publication, le 16 octobre 1747. Les libraires obtiennent un nouveau privilège (30 avril 1748) et le projet connaît un nouvel élargissement considérable. Le nouveau dictionnaire sera intitulé : Encyclopédie, ou Dictionnaire universel des Sciences, Arts et Métiers, traduit des Dictionnaires de Chambers, d'Harris et de Dyche et autres, avec des augmentations.

La période préparatoire qui suit le départ de De Gua de Malves a été capitale pour l'entreprise encyclopédique. Les libraires doivent procéder à une forte augmentation de capital, et les jeunes coéditeurs corrigent et regroupent les traductions, préparent gravures et dessins, et ramassent les matériaux imprimés et manuscrits. La gêne que cause aux libraires associés l'incarcération de Diderot au château de Vincennes, pour avoir publié la Lettre sur les aveugles, témoigne déjà de la grande importance qu'ils lui reconnaissent dans la direction éditoriale, et cela même au détriment de D'Alembert dont la responsabilité est déjà limitée aux « mathématiques ».

En novembre 1750 paraît le second Prospectus, distribué à huit mille exemplaires. Signalons que les libraires interviennent au début et à la fin du Prospectus pour annoncer aux lecteurs les Conditions proposées aux souscripteurs. Le dictionnaire, selon ce Prospectus, aura dix volumes in-folio, dont huit d'articles, et six cents planches en taille-douce en deux volumes. La livraison se succèdera sans interruption. Les souscripteurs devront payer au total 280 livres pour l'ensemble de l'ouvrage.

Diderot y présente le contenu du dictionnaire, dont le second titre est désormais « dictionnaire raisonné des sciences des arts et des métiers », et sa politique éditoriale. D'Alembert, auteur du Discours préliminaire publié en tête du tome I de l'Encyclopédie, y insérera le texte du Prospectus légèrement remanié, et y reproduira avec quelques changements l'Explication détaillée du système des connaissances humaines et le Système figuré des connaissances humaines.

Après un court développement sur l'étymologie du mot « encyclopédie », peu familier à l'époque, Diderot insiste sur l'enchaînement et le recoupement des connaissances pour « former un tableau général des efforts de l'esprit humain dans tous les genres & dans tous les siecles » (Diderot, Prospectus 1750, p. 1a), ouvrage jamais conçu jusque-là, même par les grands philosophes du siècle précédent. C'est ici que Diderot se montre convaincu de sa supériorité sur le modèle anglais : malgré sa qualité, bien reconnue, la Cyclopaedia est en effet redevable à un grand nombre de prédécesseurs français ; la conception globalisante de Chambers est louable, mais demeure loin de la perfection : « En effet, conçoit-on que tout ce qui concerne les Sciences & les Arts puisse être renfermé en deux Volumes in-folio ? » (Ibid., p. 2a) Trop de choses sont à refaire, à suppléer, à retrancher, à corriger...

Diderot partage avec l'auteur anglais l'idée d'« un Arbre Généalogique de toutes les Sciences & de tous les Arts, qui marquât l'origine de chaque Branche de nos connoissances, les liaisons qu'elles ont entr'elles & avec la Tige commune, & qui nous servît a rappeller les différens articles à leurs chefs » (Ibid., p. 2a). La dette de Diderot à l'égard du chancelier Bacon pour le concept d'arbre des connaissances humaines est immense, et il la reconnaît ouvertement. Enfin, le travail collectif s'impose pour mener à bien ce projet ambitieux et cumulatif.

Diderot passe ensuite à trois principaux « chefs » auxquels peut se réduire toute la matière de l'Encyclopédie : les sciences, les arts libéraux et les arts mécaniques. Sur les deux premiers, il souligne « les secours obligeans » (Ibid., p. 3b) reçus de tous côtés : Formey de Berlin, l'abbé Sallier, garde de la Biliothèque du Roi, Dumarsais, le grammairien, etc. Le vrai mérite de l'entreprise, selon Diderot, consiste dans la nouveauté de la description des Arts, car « on n'a presque rien écrit sur les Arts méchaniques » (Ibid., p. 4a). D'où la nécessité d'interroger les ouvriers, d'étudier leur vocabulaire, de rédiger les mémoires, en un mot de « faire accoucher les esprits » (Ibid., p. 4b). On ne pourra pas se passer de figures : « Un coup d'œil sur l'objet ou sur sa représentation en dit plus qu'une page de discours », écrit Diderot (Ibid., p. 4b). Ainsi conçu et réalisé, l'ouvrage tiendra alors lieu de « Bibliothèque dans tous les genres » (Ibid., p. 5b).

La parution du second Prospectus ne manque pas de provoquer la vive réaction du Journal de Trévoux dirigé par le père Berthier, qui accusa les encyclopédistes d'avoir plagié Bacon pour le système des connaissances humaines (voir La campagne anti-encyclopédique). Diderot réplique, et c'est ainsi que le directeur de la grande entreprise éditoriale s'engage dans une longue suite de polémiques qui devait durer jusqu'à l'interdiction de la Compagnie de Jésus en 1762.

Ces polémiques virulentes, paradoxalement, ont eu pour résultat de piquer la curiosité du public : le 28 juin 1751 paraît le premier tome de l'Encyclopédie tant attendue et convoitée.

Yoichi Sumi

Dernière mise à jour : le 24 décembre 2014

Qu'est-ce que l'Encyclopédie ?

Indications bibliographiques :

Jean Haechler, L'Encyclopédie : les combats et les hommes, Paris, Les Belles Lettres, 1998.

Marie Leca-Tsiomis, Écrire l'Encyclopédie. Diderot : de l'usage des dictionnaires à la grammaire philosophique, Studies on Voltaire and the Eighteenth Century, 375, Oxford, Voltaire Foundation, 1999.

John Lough, The Encyclopédie, London, Longman, 1971.

Louis-Philippe May, Documents nouveaux sur l'Encyclopédie : histoire et sources de l'Encyclopédie d'après le registre de délibérations et des comptes des éditeurs, et un mémoire inédit, Revue de synthèse, 1938, t. XV, p. 7-110.

Madeleine Pinault-Sørensen, L'Encyclopédie, Paris, Presses universitaires de France, coll. « Que sais-je ? »,1993.

Jacques Proust, L'Encyclopédie, Paris, Armand Colin, 1965.

Franco Venturi, Le Origini dell'Encyclopedia (1946), Torino, G. Einaudi, 1963.

Arthur M. Wilson, Diderot sa vie et son œuvre, trad. de l'anglais par G. Chahine, A. Lorenceau, A. Villelaur (1985), Paris, Robert Laffont, coll. « Bouquins », 2014.

Pour citer cet article :

Yoichi Sumi, « Le second Prospectus de l'Encyclopédie (1750) », Les textes d'escorte de l'Encyclopédie, projet d'Edition Numérique Collaborative et CRitique de l'Encyclopédie, http://enccre.academie.sciences.fr (26-06-2017)

À propos de l'auteur de cet article :

Yoichi Sumi est professeur émérite à l'Université Keio (Tokyo), responsable du Groupe d'Etudes sur l'Encyclopédie et les Lumières (GEEL).

ENCCRE | Intranet
© 2014-2017 | Crédits