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Encyclopédie
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Qu'est-ce que l'Encyclopédie ? : les textes d'escorte / Le premier Prospectus de l'Encyclopédie (1745)

Le premier Prospectus
de l'Encyclopédie (1745)

On sait que la Cyclopædia d'Ephraim Chambers a servi de modèle au projet initial du dictionnaire français, du moins durant les premières années préparatoires. Cette préhistoire de l'entreprise encyclopédique, encore mal éclairée, commence par l'apparition des deux étrangers, l'Allemand Godefroy Sellius et l'Anglais John Mills, qui proposèrent, probablement en janvier 1745, au libraire parisien André François Le Breton, la traduction française de la Cyclopædia. Le Breton, éditeur de l'Almanach Royal, associé avec son confrère Laurent Durand, préparait déjà la traduction du Dictionnaire de la médecine de Robert James, publiée en six volumes de 1746 à 1748, et dont les traducteurs étaient Denis Diderot, Marc Antoine Eidous et Francois Vincent Toussaint. Le nouveau projet était séduisant : la Cyclopædia de Chambers, publiée en 1728, avait connu un tel succès que les tirages s'étaient succédé jusqu'en 1742.

Le 5 mars 1745, Le Breton conclut un traité avec Mills et Sellius, et le 26 mars obtient un premier privilège pour un Dictionnaire des Arts et des Sciences, édition revue et corrigée de la Cyclopædia. Le projet comprend quatre volumes de texte et cent vingt planches alors que le modèle anglais ne comportait que deux volumes et trente planches. Un Prospectus est diffusé et attire l'attention de certains journalistes. Ce premier manifeste de l'Encyclopédie parisienne mérite notre attention, d'autant plus que contrairement au deuxième Prospectus de 1750, rédigé par Diderot et qui se montre assez ingrat à l'égard de Chambers, la modeste circulaire annonce simplement une traduction française de la Cyclopædia, en présentant comme échantillon une traduction partielle de quatre articles tirés du dictionnaire anglais.

Ce Prospectus, décrit par Douglas H. Gordon et Norman L. Torrey en 1947 (The Censoring on Diderot's Encyclopédie and the Re-established Text), est le seul document qui puisse nous donner une idée approximative de la manière dont on traduisait la Cyclopædia tout au début de l'entreprise encyclopédique. John Lough soulignait déjà en 1969 (« Le Breton, Mills et Sellius ») la difficulté d'en trouver l'original et cette situation matérielle explique bien les raisons de la carence d'études sur cette première période.

Le Prospectus de 1745 est aujourd'hui disponible à l'Université Keio (Tokyo), à l'Université de Virginie (États-Unis) et à la Bibliothèque nationale de France. Le texte original se présente comme un ensemble de six feuillets, 12 p., in-folio (385×235 mm). On lit sur la page de titre :

« TRADUIT DE L'ANGLOIS / D'EPHRAIM [sic] CHAMBERS, / MEMBRE DE LA SOCIÉTÉ ROYALE DE LONDRES. / […] / CINQ VOL. IN-FOL. AVEC FIG. EN TAILLE-DOUCE, / PROPOSÉS PAR SOUSCRIPTION. »

Le texte proprement dit du Prospectus se trouve aux pages 3 à 8, où l'on célèbre l'aspect synthétique de la Cyclopædia : « Il nous manquoit un Ouvrage qui embrassât & qui traitât à fond une si vaste étendue ; qui sçût rassembler & digérer tout ce qui concerne les Arts & les Sciences en général, & qui tendît à faire connoître & à perfectionner chacune de ses parties » (p. 3). Pages 4 à 5, l'auteur donne un long extrait de la préface de la Cyclopædia où Chambers explique le fameux système de renvois. Pour l'auteur du Prospectus, le « dessein » de Chambers « n'est pas tant de donner un Dictionnaire, qu'un Traité complet sur tous les Arts & sur toutes les Sçiences, & de montrer quels rapports, quelles liaisons les unes ont avec les autres » (p. 5). Ensuite, page 6, il reproduit la Table de Chambers sous la forme d'un arbre des connaissances qui se ramifie pour aboutir finalement à « quarante-sept principaux articles qui forment le fonds de l'Ouvrage ». En bas des pages 6 et 7, en notes, sont donnés comme exemples sept articles accompagnés de leurs nombreuses subdivisions « afin de faire connoître dans quels détails l'Auteur est entré sur chaque Matière » (p. 6). La première moitié de la page 8 est consacrée à la question des planches. Pour dispenser les lecteurs français de la tâche pénible de chercher, au fil de leur lecture, des figures dispersées dans plusieurs volumes, l'équipe parisienne a décidé d'« en former un volume séparé ». Dans la seconde partie de la même page, on précise les conditions proposées aux souscripteurs et on donne aussi la « Liste des Libraires des principales Villes de France & de l'Europe, chez qui on pourra souscrire ». Dans les quatre dernières pages (p. 9-12) se trouvent reproduits des extraits de quatre articles traduits en français : ATMOSPHÈRE, FABLE, SANG, TEINTURE. Ils correspondent dans l'original anglais respectivement aux articles suivants : ATMOSPHERE, FABLE, BLOOD, DYING, ce qui indique que les échantillons sont pris dans le premier tome de la Cyclopædia. Le Journal de Trévoux, en mai 1745, publia un article favorable à ce projet. C'était un beau début éditorial.

Mais se posent, au sujet de ce document unique sur le projet initial de l'Encyclopédie, deux questions importantes : qui a traduit les quatre articles choisis comme « échantillons » et quelle édition de la Cyclopædia a-t-on utilisé ?

Pour identifier le premier traducteur, les témoignages sont discordants. Selon Le Breton, c'est l'Allemand Sellius :

« La traduction faite par Sellius de la préface et des quatre articles de l'ouvrage de Chambers qui devaient entrer dans le Prospectus, fut trouvée si défectueuse quant à la traduction et si peu correcte quant à la diction française, de l'aveu même de Mills, qu'il fut arrêté entre lui et le sieur Le Breton qu'ils auraient recours à d'autres traducteurs pour le corps de l'ouvrage. C'était là cependant une occasion favorable au sieur Mills de faire paraître sa science en donnant un échantillon de la traduction à laquelle il travaillait depuis deux ans, comme il a la hardiesse de l'avancer dans son mémoire. » (Mémoire pour André-François Le Breton [...] contre le sieur Jean Mills [...], Paris, Le Breton, 1745, p. 5-6, cité par J. Lough, The Encyclopédie, p. 11)

Mais un article paru dans le Mercure de France désigne l'Anglais Mills comme l'authentique traducteur de la Cyclopædia...

D'autre part, on ne trouve aucun indice fiable en ce qui concerne l'édition de Chambers qui a servi de modèle aux éditeurs parisiens. Les propos de Diderot qu'on lit dans le second Prospectus de 1750 (« La Traduction entière du Chambers nous a passé sous les yeux ») ne confirment-ils pas l'hypothèse selon laquelle l'on disposait à Paris depuis un certain moment d'un texte intégral traduit du Chambers qu'on pouvait mettre à profit à sa guise ? Or, au moment où l'on traduisait en français la Cyclopædia, celle-ci avait déjà connu sept éditions : 1728 (Londres), 1738 (Londres), 1738 [1739] (Londres), 1740 (Dublin), 1741 (Londres), 1741-1743 (Londres), 1742 (Dublin). Le Breton ne fournit aucune précision non plus. Une collation minutieuse de la traduction partielle des quatre articles choisis comme échantillons dans le premier Prospectus de 1745 avec diverses éditions de Chambers ne nous a pas permis d'identifier d'une manière convaincante l'édition utilisée comme texte de base. Voir Y. Sumi, « Atmosphere et Atmosphère — Essai sur la Cyclopædia et le premier Prospectus de l'Encyclopédie ».

En tout cas, l'une des plus grandes particularités de ce Prospectus, du moins en ce qui concerne les dernières pages consacrées aux quatre articles « échantillons », est qu'il s'agit d'une traduction presque littérale, et cela non seulement au niveau des mots, mais encore de la syntaxe, si bien qu'on pourra parler d'une espèce de « calque » : le traducteur respecte scrupuleusement les constructions grammaticales ainsi que la disposition des alinéas du texte original. L'impression d'ensemble est une fidélité qui n'exclut pas toujours l'idée de servilité. Peut-on mettre cette caractéristique sur le compte des traducteurs étrangers Mills et Sellius ?

Dans l'Avertissement du tome III, D'Alembert, signataire de l'article ATMOSPHÈRE du premier tome du dictionnaire parisien, publié en 1751, explique en ces termes la place toute particulière accordée à son texte dans le premier tome de l'Encyclopédie :

« L'article Atmosphere est un des quatre que le projet de la traduction de Chambers offroit pour modele. Il a été conservé dans l'Encyclopédie Françoise avec deux additions de quelque conséquence. Nous supplions nos lecteurs de le comparer avec une foule d'autres articles, & de juger. Nous voudrions engager jusqu'aux détracteurs les plus ardens de cet Ouvrage à essayer du moins le parallele des deux Encyclopédies. C'est une invitation qu'on nous permettra de leur faire en passant, & que nous croyons devoir à la vérité, à nos Collegues, à notre nation, & à nous-mêmes. » (Enc., III, p. v)

Cette explication est capitale : l'article ATMOSPHERE se distingue en effet par sa fidélité à la forme initiale de la traduction, parue dans le Prospectus de 1745, à l'exception de « deux additions de quelque conséquence ». La réflexion qui vient à l'esprit en lisant ces lignes est que l'article ATMOSPHERE de l'Encyclopédie, comme l'a bien dit l'encyclopédiste lui-même, n'est rien d'autre qu'un appât offert au regard vigilant des « détracteurs [...] ardens », texte laissé délibérément intact dans sa forme de traduction fidèle, afin de rehausser par contraste l'éclat et l'originalité des autres articles.

En définitive, le prospectus de 1745 s'avère être le témoignage par excellence de ce que fut la traduction de la Cyclopædia pour les premiers encyclopédistes.

Yoichi Sumi

Dernière mise à jour : le 3 février 2015

Qu'est-ce que l'Encyclopédie ?

Indications bibliographiques :

Douglas H. Gordon and Norman L. Torrey, The Censoring on Diderot's Encyclopédie and the Re-established Text, New-York, Columbia University Press, 1947.

Jean Haechler, L'Encyclopédie : les combats et les hommes, Paris, Les Belles Lettres, 1998.

Marie Leca-Tsiomis, Écrire l'Encyclopédie. Diderot : de l'usage des dictionnaires à la grammaire philosophique, Studies on Voltaire and the Eighteenth Century, 375, Oxford, Voltaire Foundation, 1999.

John Lough, « Le Breton, Mills et Sellius », Dix-Huitième Siècle, 1, 1969, p. 267-287.

John Lough, The Encyclopédie, London, Longman, 1971.

Irène Passeron, « Quelle(s) édition(s) de la Cyclopædia les encyclopédistes ont-ils utilisée(s) ? », Recherches sur Diderot et sur l'Encyclopédie, 40-41, 2006, p. 287-292.

Jacques Proust, L'Encyclopédie, Paris, Armand Colin, 1965.

Yoichi Sumi, « Atmosphere et Atmosphère — Essai sur la Cyclopædia et le premier Prospectus de l'Encyclopédie », Verité et littérature au XVIIIe siècle, Mélanges offerts en l'honneur de Raymond Trousson, Paul Aron, Sophie Basch, Manuel Couvreur, Jacques Marx, Eric Van der Schueren et Valérie van Crugten-André (éd.), Paris, H. Champion, 2001, p. 271-284.

Franco Venturi, Le Origini dell' Encyclopedia (1946), Torino, G. Einaudi, 1963.

Arthur M. Wilson, Diderot sa vie et son œuvre, trad. de l'anglais par G. Chahine, A. Lorenceau, A. Villelaur (1985), Paris, Robert Laffont, coll. « Bouquins », 2014.

Pour citer cet article :

Yoichi Sumi, « Le premier Prospectus de l'Encyclopédie (1745) », Les textes d'escorte de l'Encyclopédie, projet d'Edition Numérique Collaborative et CRitique de l'Encyclopédie, http://enccre.academie.sciences.fr (21-08-2017)

À propos de l'auteur de cet article :

Yoichi Sumi est professeur émérite à l'Université Keio (Tokyo), responsable du Groupe d'Etudes sur l'Encyclopédie et les Lumières (GEEL).

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