Edition Numérique Collaborative
et CRitique de l'
Encyclopédie
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Qu'est-ce que l'Encyclopédie ? : les textes d'escorte / Le Discours préliminaire de D'Alembert

Le Discours préliminaire
de l'Encyclopédie

Le Discours préliminaire de l'Encyclopédie, rédigé par D'Alembert, a été publié en 1751, en tête du premier volume de l'Encyclopédie. Il inclut un passage du Prospectus écrit par Diderot en 1750 (Enc., I, p. xxxjv). On peut penser qu'il a fait l'objet de discussions diverses au cours de son élaboration qui s'étend de janvier 1750 à la mi-mars 1751 (Correspondance générale, t. II, lettres 50.02 et 51.06). Le choix de D'Alembert plutôt que de Diderot comme auteur peut certainement s'expliquer par le contexte proche. Reçu à l'Académie des sciences en 1741, D'Alembert a déjà produit une œuvre scientifique remarquable : Traité de dynamique (1743), Traité de l'équilibre et du mouvement des fluides (1744), Réflexions sur la cause générale des vents (1747), Recherches sur la précession des équinoxes et sur la nutation de l'axe de la terre dans le système newtonien (1749). En 1750, sa notoriété comme mathématicien a déjà traversé l'Europe. À la même époque, Diderot ne jouit pas encore d'une telle reconnaissance. Sa carrière littéraire a débuté par deux traductions : The Grecian history de Temple Stanyan (1743) et An inquiry concerning virtue or merit de Shaftesbury (1745). Mais Diderot connaît rapidement des démêlés avec la censure. Ses Pensées philosophiques (1746) sont condamnées par le parlement de Paris et, en 1749, les thèses matérialistes soutenues dans sa Lettre sur les aveugles à l'usage de ceux qui voient lui valent un emprisonnement de trois mois au Château de Vincennes. L'achèvement de sa traduction du Dictionnaire de médecine de James (1748) et la publication, la même année, des Mémoires sur différents sujets de mathématiques ne lui permettent pas d'acquérir encore une notoriété à la hauteur de celle de D'Alembert. Il est probable que l'ensemble de ces éléments ait pesé sur le choix de ce dernier, plus rassurant au moment de lancer une entreprise éditoriale de grande ampleur dont les enjeux économiques sont considérables.

Une fois le Discours publié dans le premier volume du dictionnaire, D'Alembert s'approprie l'œuvre au fil du temps. En 1751, son titre est « Discours préliminaire des éditeurs de l'Encyclopédie » ; il est conservé lorsque D'Alembert publie le texte en 1753, dans la première édition de ses Mélanges de littérature, d'histoire et de philosophie. Mais en 1759, dans la seconde édition des Mélanges, le texte s'intitule « Discours préliminaire de l'Encyclopédie ». La mention des « éditeurs » a donc disparu et, de fait, D'Alembert se désigne comme seul auteur. Cette appropriation signale un changement de statut du texte et du codirecteur du dictionnaire. En ôtant le terme « éditeurs », D'Alembert efface le caractère collectif du Discours préliminaire. En le publiant dans les différentes éditions de ses Mélanges (en 1753, 1759, 1763 et 1767), il le détache du corpus encyclopédique et lui confère ainsi une existence propre, parmi ses autres œuvres. Même si D'Alembert ne publiera jamais séparément le Discours, le fait que le texte soit inclus dans un corpus d'œuvres personnelles, tend à le singulariser. Cela aura aussi pour conséquence de faciliter sa diffusion. Cette appropriation est rendue possible également par l'évolution du statut de D'Alembert depuis la publication du premier volume de l'Encyclopédie. En 1759, il n'est plus seulement un mathématicien renommé ; il a commencé à bâtir une carrière d'homme de lettres. Il a en effet participé aux sept premiers volumes de l'Encyclopédie qu'il a aussi codirigés, il s'est fait connaître par certains textes qui ont été lus à l'Académie française où il fut élu en 1754, ou qui ont été publiés dans la première édition de ses Mélanges en 1753 : Réflexions et anecdotes sur Christine, reine de Suède (t. II, p. 3 ; le texte prendra ensuite le titre Mémoires et réflexions sur Christine, reine de Suède) ; Essai sur la société des gens de lettres et des grands. Sur la réputation, sur les mécènes, et sur les récompenses littéraires (t. II, p. 82) ; Essai de traduction de quelques morceaux de Tacite (t. II, p. 164). Il a également publié dans l'Encyclopédie des contributions politiques, littéraires et philosophiques qu'il a recueillies dans les Mélanges de 1759, parfois sous des titres légèrement modifiés : Éloge de M. le Président de Montesquieu (t. II, p. 83), Analyse de l'Esprit des lois pour servir de suite à l'Éloge de M. le Président de Montesquieu (t. II, p. 135), Réflexions sur l'Elocution oratoire, et sur le Style en général (t. II, p. 317), Description abrégée du gouvernement de Genève (t. II, p. 359), Lettre à M. Rousseau, citoyen de Genève (t. II, p. 389) ; Réflexions sur l'usage et sur l'abus de la Philosophie dans les matières de Goût (t. IV, p. 301). À cela, il faut ajouter que, durant la même période, il travailla à d'autres œuvres qui seront publiées pour la première fois en 1759 dans la seconde édition des Mélanges : Observations sur l'Art de traduire en général, et sur cet Essai de Traduction en particulier (t. III, p. 3) ; Essai sur les Élémens de Philosophie, ou sur les Principes des connoissances humaines (t. IV, p. 1) ; De l'abus de la critique en matière de Religion (t. IV, p. 323) ; De la liberté de la Musique (t. IV, p. 383). En 1759, lorsque le Discours préliminaire prend son titre définitif, D'Alembert est donc passé du statut de mathématicien à celui « d'homme de lettres », statut qui lui confère une notoriété dans un espace social beaucoup plus étendu.

Le Discours préliminaire n'est pas conçu comme une simple « préface » destinée à fournir des explications générales sur le contenu du dictionnaire. Il s'agit plutôt de faire connaître les enjeux philosophiques de l'Encyclopédie telle qu'elle a été conçue par les co-éditeurs. Selon les propres termes de D'Alembert, elle a été pensée dans une double perspective, comme « dictionnaire » et comme « encyclopédie ». Dans le premier cas, pour chaque science ou chaque technique décrite, l'ouvrage doit présenter « les principes généraux qui en sont la base, & les détails les plus essentiels, qui en sont le corps & la substance » (Enc., I, p. i). Comme « encyclopédie » (étymologiquement, « ensemble complet de connaissances »), l'ouvrage doit exposer autant que possible « l'ordre & l'enchaînement des connoissances humaines » (Enc., I, p. i).

Dans le Discours préliminaire, D'Alembert distingue, définit et analyse l'ordre généalogique et l'ordre encyclopédique des connaissances. En examinant l'ordre généalogique, c'est-à-dire celui des « causes qui ont dû faire naître [les connaissances dans l'esprit de l'homme] » (Enc., I, p. i), il traite de l'origine des idées, ou théorie de la connaissance, question débattue depuis longtemps par les philosophes, et qui se trouve au cœur de la réflexion des Lumières. Influencé par l'empirisme que John Locke développe dans son Essai philosophique concernant l'entendement humain (1690), D'Alembert soutient que les sensations sont à l'origine de toutes nos connaissances. Elles nous apprennent en premier lieu notre propre existence, puis celle du monde extérieur, d'abord les objets physiques puis les connaissances morales, par exemple celles du juste et de l'injuste (Enc., I, p. i-ij). Cet ordre généalogique ne peut être représenté schématiquement car la genèse de nos idées est chaotique. Le Discours la décrit comme le parcours de « routes secrètes », de « chemins tortueux » où l'esprit « s'engage sans trop connaître la route qu'il doit tenir » (Enc., I, p. xiv) :

« Pressé par ses besoins, & par ceux du corps auquel il est uni, il étudie d'abord les premiers objets qui se présentent à lui ; pénetre le plus avant qu'il peut dans la connoissance de ces objets ; rencontre bientôt des difficultés qui l'arrêtent, & soit par l'espérance ou même par le désespoir de les vaincre, se jette dans une nouvelle route ; revient ensuite sur ses pas ; franchit quelquefois les premieres barrieres pour en rencontrer de nouvelles ; & passant rapidement d'un objet à un autre, fait sur chacun de ces objets à différens intervalles & comme par secousses, une suite d'opérations dont la génération même de ses idées rend la discontinuité nécessaire. Mais ce désordre, tout philosophique qu'il est de la part de l'ame, défigureroit, ou plûtôt anéantiroit entiérement un Arbre encyclopédique dans lequel on voudroit le représenter. » (Enc., I, p. xiv). [À partir de 1753, le mot « ame » est remplacé par « esprit »]

Une représentation figurée de l'ensemble des connaissances ne peut pas et ne doit pas rendre compte de tous ces mouvements de la pensée en exercice que D'Alembert compare au parcours d'un labyrinthe. Au contraire, une telle représentation doit être ordonnée et doit présenter les sciences les unes par rapport aux autres dans l'espace le plus restreint possible, afin de distinguer d'un seul coup d'œil les branches générales des connaissances, les points qui les unissent et ceux qui les séparent. Mais il est une seconde raison pour laquelle l'ordre encyclopédique diffère nécessairement de l'ordre généalogique. C'est que les sciences qui renferment les principes de toutes les autres, et qui doivent occuper la première place dans l'ordre encyclopédique, ne peuvent occuper cette première place dans l'ordre généalogique « parce qu'elles n'ont pas été inventées les premieres » (Enc., I, p. xv). La représentation de l'ordre encyclopédique relève plutôt d'une géographie ordonnée du savoir :

« C'est une espece de Mappemonde qui doit montrer les principaux pays, leur position & leur dépendance mutuelle, le chemin en ligne droite qu'il y a de l'un à l'autre ; chemin souvent coupé par mille obstacles, qui ne peuvent être connus dans chaque pays que des habitans ou des voyageurs, & qui ne sauroient être montrés que dans des Cartes particulieres fort détaillées. Ces Cartes particulieres seront les différens articles de notre Encyclopédie, & l'Arbre ou Systême figuré en sera la Mappemonde. » (Enc., I, p. xv)

Le Systême figuré des connoissances humaines, publié à la suite du Discours, propose une division du savoir en fonction des trois grandes facultés naturelles de l'esprit humain : la Mémoire, la Raison et l'Imagination. À ces trois facultés correspondent les trois branches principales des connaissances : l'Histoire (étude de tout ce qui se rapporte au passé, y compris l'étude des techniques et des métiers), la Philosophie (comprenant tout ce qui relève du raisonnement : la logique, la morale, les mathématiques, la physique) et la Poésie, c'est-à-dire la création, qui désigne l'ensemble des beaux-arts, depuis le roman jusqu'à l'architecture. Cette représentation, partiellement inspirée de l'œuvre de Bacon, si elle n'est pas totalement arbitraire, n'a rien de figé ni d'universel : « Nous sommes trop convaincus », écrit D'Alembert, « de l'arbitraire qui régnera toujours dans une pareille division, pour croire que notre système soit l'unique ou le meilleur » (Enc., I, p. xvj). Le Systême figuré est fondé sur un compromis : « Nous avons choisi une division qui nous a paru satisfaire tout à la fois le plus qu'il est possible à l'ordre encyclopédique de nos connaissances et à leur ordre généalogique » (Enc., I, p. xv). D'Alembert évoque d'ailleurs d'autres configurations possibles : divisions des connaissances en naturelles / révélées ; utiles / agréables ; spéculatives / pratiques ; évidentes / certaines / probables / sensibles ; connaissances des choses / connaissances des signes et, conclut-il, « ainsi à l'infini » (Enc., I, p. xv). Il reste toutefois un critère majeur qui permet de définir la pertinence d'une représentation : « Quoi qu'il en soit, celui de tous les Arbres encyclopédiques qui offriroit le plus grand nombre de liaisons & de rapports entre les Sciences, mériteroit sans doute d'être préféré. Mais peut-on se flatter de le saisir ? » (Enc., I, p. xvj)

En contestant le système des idées innées, en donnant un fondement naturel aux idées que nous formons, en destituant la théologie de la place qu'elle occupait dans la hiérarchie des savoirs, le Discours préliminaire devient l'objet de critiques ou d'attaques diverses. Le compte rendu du premier volume de l'Encyclopédie dans Le Journal des sçavans de septembre 1751 est en réalité tout entier consacré au seul Discours. L'auteur de l'article se montre dans l'ensemble très favorable mais reproche cependant, entre autres choses, la faible place faite à la religion :

« On pourroit soupçonner dans cette Préface un laconisme affecté sur ce qui regarde la Religion. La Science de la religion est de toutes les Sciences la plus étendue, ne mérite-t-elle pas qu'on en cherche l'origine & qu'on en développe les progrès ? L'Auteur examine fort au long & avec beaucoup de sagacité comment les hommes sont devenus Géométres, Physiciens, Musiciens &c ; n'auroit-il pas du aussi examiner les efforts que les hommes ont faits pendant quatre mille ans pour acquerir la connoissance de Dieu & d'eux-mèmes, & comment cette connoissance commencée par la Religion naturelle, plus developpée par la révelation faite à Moyse, a été enfin perfectionnée par la Religion Chrétienne ? » (p. 626-627)

Les jésuites qui, avec leur Journal de Trévoux, se consacrent à la défense de la religion catholique, se déchaînent contre l'Encyclopédie en général et plus particulièrement contre le Discours. Celui-ci est aussi la cible d'un article de David-Renaud Boullier intitulé Apologie de la Métaphysique, à l'occasion du Discours préliminaire de l'Encyclopédie, dans lequel l'auteur regrette que l'oubli de la métaphysique ait favorisé « les rapides progrès du Pyrrhonisme & du Matérialisme dans notre siécle » (éd. 1753, p. 16) alors que c'est à elle « que nous devons les preuves de l'existence d'un Dieu, de ses perfections infinies ; celle de l'immatérialité de notre Ame, & de sa distinction avec le Corps, malgré le lien incompréhensible qui les unit » (p. 15).

La tradition critique s'est arrêtée à la dimension philosophique du texte de D'Alembert. Pourtant, le Discours préliminaire présente bien d'autres aspects tout aussi déterminants pour la compréhension de l'œuvre. Par exemple, l'auteur propose les linéaments d'une histoire et des progrès des sciences qui présupposent des prises de positions théoriques ou scientifiques peu exploitées dans les études qui portent sur le Discours. Autre exemple : dans la carrière de l'auteur, cette œuvre est la première qui ne traite pas de sciences exactes. D'Alembert y aborde, de manière plus ou moins développée, des questions qui relèvent des belles-lettres. Il interroge la notion de goût, s'arrête sur la littérature, la poésie, la musique, l'opéra, l'histoire, ou encore sur l'usage du latin. Ceux sont autant de questions semées qui se trouveront développées plus tard dans d'autres textes importants publiés pour la plupart dans les Mélanges. Aux œuvres citées plus haut, il faut ajouter : Réflexions sur l'usage et sur l'abus de la Philosophie dans les matières de Goût (Mélanges, 1759, t. IV, p. 301) ; Réflexions sur la Poésie (Mélanges, 1767, t. V, p. 433) ; Suite des réflexions sur la Poésie, et sur l'Ode en particulier (t. V, p. 455) ; Réflexions sur l'Histoire (t. V, p. 471) ; Apologie de l'étude (t. V, p. 497) ; Sur l'Harmonie des Langues, et sur la Latinité des Modernes (t. V, p. 525). Ces textes-là, un peu oubliés aujourd'hui, ont pourtant participé du combat des Lumières pour « l'esprit philosophique » et ont valu à leur auteur une réputation européenne d'homme de lettres et de philosophe.

Sur le plan éditorial, le Discours préliminaire n'a été publié, du vivant de D'Alembert, que dans le premier tome de l'Encyclopédie et dans le premier volume des éditions successives des Mélanges. Il faut toutefois mentionner une publication, réalisée hors du contrôle de l'auteur, dans un périodique hollandais, dès 1751 (Le Petit réservoir publié par Jean Néaulme) ainsi qu'une traduction anglaise publiée en 1752 sous le titre : The Plan of the French Encyclopædia [...] translated from the Préface of the French Editors, Mess. Diderot and D'Alembert (London, 1752). Les éditions séparées de l'œuvre n'apparaîtront qu'au XIXe siècle, soit dans le texte intégral, soit par extraits, à partir de 1853. On compte alors une dizaine d'éditions différentes jusqu'à nos jours, ainsi que, à partir du début du XXe siècle, des traductions notamment en allemand, anglais, espagnol, italien, japonais...

Jean-Pierre Schandeler

Dernière mise à jour : le 26 décembre 2014

Qu'est-ce que l'Encyclopédie ?

Indications bibliographiques sur cet article :

[David-Renaud Boullier], Apologie de la Métaphysique, à l'occasion du Discours préliminaire de l'Encyclopédie, Journal des sçavans, Novembre 1751 (éd. de Hollande), p. 404-431. [consulter]

[David-Renaud Boullier], Apologie de la Metaphisique, A l'occasion du Discours Préliminaire de l'Encyclopédie, Amsterdam, Jean Catuffe, 1753 [consulter]. Texte réédité, sous le titre de Critiques du discours préliminaire de l'Encyclopédie, et réponses de D'Alembert, dans Œuvres posthumes de D'Alembert, éd. Pougens, Berlin, 1799, 2 vol., t. I, p. 75-116.

Jean Le Rond D'Alembert, Correspondance générale, éd. I. Passeron, Paris, CNRS Éditions, 2009- [édition en cours].

Jean Le Rond D'Alembert, Mélanges de littérature, d'histoire et de philosophie, Berlin, 1753, 2 vol.

Jean Le Rond D'AlembertMélanges, Amsterdam, Zacharie Chatelain & fils, 1759, 4 vol.

John Locke, Essai philosophique concernant l'entendement humain (trad. Pierre Coste, 1690), éd. Émilienne Naert, Paris, Vrin, 1994.

Pour citer cet article :

Jean-Pierre Schandeler, « Le Discours préliminaire de l'Encyclopédie », Qu'est-ce que l'Encyclopédie ?, projet d'Edition Numérique Collaborative et CRitique de l'Encyclopédie, http://enccre.academie.sciences.fr (21-08-2017).

À propos de l'auteur de cet article :

Jean-Pierre Schandeler est chargé de recherches au CNRS, membre et directeur adjoint de l'Institut de Recherche sur la Renaissance, l'âge Classique et les Lumières (IRCL - UMR 5186). Il est membre du comité d'édition des Œuvres complètes de D'Alembert, dont il coordonne la série IV.

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