Edition Numérique Collaborative
et CRitique de l'
Encyclopédie
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Les Dictionnaires universels

Les Dictionnaires universels, de la fin du XVIIe siècle à l'Encyclopédie, ont constitué, de France en Hollande et en Angleterre, un genre en pleine expansion dont le Dictionnaire de Trévoux a été, avant l'Encyclopédie, la réalisation la plus achevée (voir M. Leca-Tsiomis, Écrire l'Encyclopédie).

Remontons un bref instant à l'origine de ces dictionnaires. Le Dictionnaire Universel contenant généralement tous les mots français et les termes de toutes les sciences et des arts [...] d'Antoine Furetière, abbé de Chalivoy, paraît en 3 volumes in-folio en 1690, en Hollande. Pour la première fois dans l'histoire du français, et dans l'histoire alors encore très récente des dictionnaires monolingues (voir B. Quemada, Les Dictionnaires du français moderne), un recueil alphabétique visait à la fois l'universalité de l'idiome et le savoir sur les choses. Pierre Bayle, préfaçant l'ouvrage de Furetière, le soulignait : « Ce ne sont pas de simples mots qu'on nous enseigne, mais une infinité de choses, mais les principes, les regles & les fondemens des Arts & des Sciences » (non paginé, p. [2]).

La formule inventée par Furetière inaugura une longue série d'ouvrages. En voici une chronologie très succincte :

1690   Dictionnaire Universel de Furetière, Leers, La Haye, Rotterdam, 3 vol.
1701   Dictionnaire Universel, revu, augmenté par Basnage de Bauval, Rotterdam, 3 vol.
1704   Dictionnaire Universel Français et Latin, Ganeau, à Trévoux, 3 vol.
1704   Universal English Dictionary of sciences and arts, le Lexicon technicum, de Harris, London, 1 vol.
1708   Dictionnaire Universel de Basnage de Bauval, nouvelle éd.
1721   Dictionnaire Universel de Trévoux augmenté, 5 vol.
1727   Dictionnaire Universel de Brutel de la Rivière, La Haye, 4 vol.
1728    Cyclopædia or an universal dictionary of arts and sciences, d'Ephraïm Chambers, Londres, 2 vol.
1743   Dictionnaire Universel de Trévoux, 6 vol.
1752   Dictionnaire Universel de Trévoux, 8 vol., dont un de Supplément.

En 1751 avait paru le premier volume de l'Encyclopédie ou Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers dont le titre a d'abord été Encyclopédie ou Dictionnaire universel des arts et des sciences.

En 1771, paraîtra la dernière édition du Trévoux.

Ces Dictionnaires universels se signalent par quelques caractéristiques récurrentes.

Des dictionnaires
des sciences et des arts

Les Universels sont tous des dictionnaires des sciences et des arts, et non de purs dictionnaires de langue comme on le pense parfois des Trévoux. Plus on avance dans le siècle d'ailleurs, plus le contenu technique et scientifique de ces ouvrages augmente et s'affirme : ainsi le Trévoux de 1752 contient un article CONGELATION, de plus de dix colonnes (5 pages in-fol.), rapportant les expériences de l'Académie de Florence en matière de congélation artificielle, ou un article INDEFINI, de six pages, qui est un véritable traité de l'indéfinition en grammaire.

Ces recueils d'arts et de sciences se sont développés, au fil de leurs éditions, en faisant appel à des sources très diverses. Ce sont d'abord, bien sûr, les dictionnaires spécialisés, qui prolifèrent à l'époque comme le Dictionnaire historique de Moréri, le Dictionnaire OEconomique de Chomel, le Dictionnaire des termes de l'Architecture de d'Aviler, le Dictionnaire des Sciences et des Arts de Thomas Corneille, le Dictionnaire universel de Commerce de Savary, le Dictionnaire universel de Médecine de James (traduit de l'anglais par Diderot, Eidous et Toussaint), etc. Ce sont aussi les traités spécialisés (le Traité de police de De La Mare, l'Antiquité expliquée du père Montfaucon, etc.). L'actualité scientifique, elle, est intégrée par la mise à contribution, d'une part, des Mémoires des différentes académies (Furetière utilisait déjà les Mémoires de l'Académie royale des sciences, comme Chambers, plus tard, qui a utilisé aussi les Philosophical Transactions de la Royal Society), par le recours à l'extrait de journaux savants, d'autre part. On trouve d'ailleurs parfois les mêmes hommes, ou les mêmes groupes, à la tête de dictionnaires universels et de périodiques savants : Henri Basnage de Bauval, premier continuateur de Furetière, publiait l'Histoire des Ouvrages des Savants ; les auteurs du Dictionnaire de Trévoux collaboraient au journal jésuite, les Mémoires de Trévoux.

Le principal auteur du Dictionnaire de Trévoux de 1721, le père Étienne Souciet, utilisait aussi nombre d'outils dont disposait alors la Compagnie de Jésus : la riche bibliothèque du Collège Louis le Grand dont il devient responsable, la correspondance avec les Bollandistes, les relations de voyages des jésuites, parfois rédigées par le père Souciet lui-même, comme c'est le cas, par exemple, avec les Observations mathématiques, astronomiques, géographiques [...] faites nouvellement aux Indes et à la Chine par les Pères de la Compagnie de Jésus, Paris, 1729.

Certes, il s'agit là de savoirs hétérogènes, produits de la seconde main et accumulés par des polygraphes. Et c'est l'Encyclopédie qui innove, en s'attirant le vaste concours de savants spécialisés, Daubenton, Dumarsais, Boucher d'Argis, et tant d'autres. Pourtant, dès 1701, l'idée d'une nécessaire collaboration de spécialistes était apparue. Le savant oratorien Richard Simon l'avait énoncée, lors de son éphémère collaboration au premier Dictionnaire Universel de Trévoux :

« [...] il n'étoit pas possible qu'un homme seul pût executer un si vaste dessein. Pour bien réüssir, il faudroit y employer au moins vingt personnes qui fûssent de differentes professions. Le Grammairien y expliqueroit ce qui regarde la Grammaire, le Philosophe ce qui regarde la Philosophie, le Théologien ce qui appartient à la Théologie [...]. » (Mémoires de Trévoux, mars 1701, p. 100-101)

Cinquante ans plus tard, Diderot aura quasiment les mêmes mots dans l'article ENCYCLOPEDIE :

« Quand on vient à considérer la matiere immense d'une Encyclopédie, la seule chose qu'on apperçoive distinctement, c'est que ce ne peut être l'ouvrage d'un seul homme. [...] qui est-ce qui définira exactement le mot conjugué, si ce n'est un géomètre ? le mot conjugaison, si ce n'est un grammairien ? [...] le mot hypostase, si ce n'est un théologien ? le mot métaphysique, si ce n'est un philosophe ? » (Enc., V, p. 635b)

Il demeure que, pour se constituer en dictionnaires des arts et des sciences, les Universels ont utilisé des sources auxquelles, à leur tour, recourront souvent les polygraphes de l'Encyclopédie : on aura reconnu, parmi elles, mémoires, journaux, chacun des traités ou des dictionnaires mentionnés plus haut.

Des dictionnaires de langue

À la suite du Furetière, les Dictionnaires Universels en langue française sont aussi des dictionnaires de langue, plus riches et fournis d'ailleurs que le Dictionnaire de l'Académie française. Au contraire, le Lexicon technicum de Harris, la Cyclopædia de Chambers sont réservés aux arts et aux sciences, c'est-à-dire à la terminologie. En fait, en début d'ouvrage, c'est l'option purement terminologique de Chambers qui a été essentiellement suivie par les Encyclopédistes, limitant la nomenclature aux arts et aux sciences.

Mais, par la suite, à partir notamment du tome III, les Encyclopédistes ont donc très visiblement modifié une de leurs options de départ qui réservait l'ouvrage à la terminologie, et renoué avec la formule de Furetière et des Trévoux : dictionnaire de choses et dictionnaire de mots, ou, en parlant un langage plus contemporain, discours sur le monde et discours sur les signes. Pourquoi ? Sans entrer ici dans l'analyse de cette vaste problématique, on citera un passage, capital, de l'article ENCYCLOPÉDIE. Diderot, évoquant le but ultime de l'ouvrage, la sauvegarde pour le très lointain futur des connaissances acquises, s'arrête soudain :

« Mais la connoissance de la langue est le fondement de toutes ces grandes espérances ; elles resteront incertaines, si la langue n'est fixée & transmise à la postérité dans toute sa perfection ; & cet objet est le premier de ceux dont il convenoit à des Encyclopédistes de s'occuper profondément. Nous nous en sommes apperçus trop tard [...]. » (Enc., V, p. 637b)

Transmettre la langue pour transmettre les connaissances, définir ce qui sert à définir... Si Furetière revendiquait d'avoir écrit « l'Encyclopédie de la langue française », Diderot, soixante ans plus tard, au cœur du labeur encyclopédique, découvre que cette première des ambitions de Furetière est aussi une tâche philosophique majeure : « rendre toute la langue intelligible » (Enc. , V, p. 638b), fixer les sens pour ce temps inéluctable, où écrit-il, « la langue sera morte » (Enc. , V, p. 640[A]a). Il demeure que l'Encyclopédie est donc aussi un dictionnaire de langue commune, comme l'étaient alors les Universels en langue française, en opposition complète sur ce plan avec ce que nous appelons aujourd'hui « encyclopédie ».

Des ouvrages de combat

Les Dictionnaires universels, tout au moins de ce coté-ci de la Manche, sont très clairement inscrits dans une logique de combat. Furetière, en effet, avait eu une descendance contradictoire. Son œuvre interdite de publication en France et éditée en Hollande, a d'abord été recueillie par les huguenots du Refuge. Henri Basnage de Bauval, tout en augmentant et perfectionnant l'ouvrage, procède à une véritable calvinisation du dictionnaire : il corrige systématiquement les définitions marquées par le catholicisme de Furetière, abbé de Chalivoy. C'est, selon le compte rendu publié dans les Mémoires de Trévoux, un Dictionnaire infecté du « venin de l'Hérésie » (janvier-février 1701, p. 224) qui paraît donc en 1701. En 1704 est publié le premier Trévoux : l'ouvrage, anonyme, est en fait une contrefaçon du Furetière de Basnage, moyennant quelques transformations, dont les équivalents latins des mots, et la « re-catholicisation ».

Une guerre des dictionnaires universels est dès lors engagée pour l'hégémonie lexicographique, entre calvinistes de Hollande et jésuites de Paris. La guerre se mène également entre de puissants libraires côté hollandais et côté français. Cette guerre, qui durera plus de vingt ans, est livrée pour la maîtrise d'une des grandes voies neuves de diffusion du savoir, le Dictionnaire universel, dans une langue alors dominante, le français.

À partir de 1727, le Trévoux demeure maître du domaine en langue française. Sa circulation est si vaste, son usage, si répandu que D'Alembert, dans l'Avertissement du tome VI, en note, le désigne d'une périphrase : « un Dictionnaire qui est entre les mains de tout le monde » (Enc., VI, p. v). Cette hégémonie du Trévoux, seule, la parution de l'Encyclopédie viendra la remettre en cause, dans les années 1750, ouvrant une nouvelle phase aiguë dans la longue guerre des dictionnaires (voir La bataille de la publication).

Le matériau commun et ses traitements

Enfin une caractéristique dérive des précédentes : tous les Dictionnaires universels procèdent les uns des autres. Le dictionnaire de Basnage est nourri du Furetière, le Trévoux est nourri du Basnage, voire du Lexicon Technicum de Harris. Chambers, quant à lui, utilise largement les ouvrages de Harris, de Basnage, et particulièrement le Trévoux de 1721. Quant à l'Encyclopédie, hormis la Description des arts, et l'Histoire de la Philosophie (voir J. Proust, Diderot et l'Encyclopédie), et hormis bien sûr les grandes contributions originales des Bordeu, Turgot, Rousseau, D'Alembert, etc., elle utilise à son tour la Cyclopædia et le très copieux Trévoux.

Car on peut aisément suivre le trajet, et les transformations, de nombreux articles de Furetière, réformés par Basnage, revus par les Trévoux, traduits et adaptés par Chambers, et revenant en traduction aux mains des Encyclopédistes, qui avaient par ailleurs le Trévoux sous les yeux. C'est pourquoi il est particulièrement comique de voir aujourd'hui certains néophytes prétendre avoir découvert que les Encyclopédistes ont « pillé » le Trévoux ! En revanche, ce qui est intéressant, c'est de constater l'existence d'un véritable matériau lexicographique européen commun aux Dictionnaires universels de la fin du XVIIe siècle à l'Encyclopédie (et plus tard encore, mais c'est une autre histoire...).

Marie Leca-Tsiomis

Dernière mise à jour : le 30 décembre 2014

Qu'est-ce que l'Encyclopédie ?

Indications bibliographiques sur cet article :

Marie Leca-Tsiomis, Écrire l'Encyclopédie. Diderot, de l'usage des dictionnaires à la grammaire philosophique, Studies on Voltaire and the Eighteenth Century, 375, Oxford, Voltaire Foundation, 1999, rééd. 2008.

Marie Leca-Tsiomis, « De Furetière à l'Encyclopédie : naissance et critique du Dictionnaire universel », L'Encyclopédie, du réseau au livre et du livre au réseau, Philippe Roger et Robert Morrissey (éd.), Paris, Champion, 2001, p. 37-49.

Marie Leca-Tsiomis, « L'Encyclopédie et ses premiers épigones : le Grand vocabulaire français de Panckoucke et le dernier Trévoux », Le travail des Lumières, Hommage à G. Benrekassa, Nicole Jacques-Lefèvre, Yannick Séité et al. (éd.), Paris, Champion, 2002, p. 455-472.

Marie Leca-Tsiomis, « Les dictionnaires comme vecteurs de savoir », La Construction des savoirs, Lise Andries (éd.), Lyon, Presses de l'École normale Supérieure de Lyon, 2009, p. 29-42.

Jean Macary, « Les Dictionnaires universels de Furetière et de Trévoux et l'esprit encyclopédique moderne », Diderot Studies, 16, 1973, p. 145-158.

Robert Morin, « Diderot, l'Encyclopédie et le Dictionnaire de Trévoux », Recherches sur Diderot et sur l'Encyclopédie, 7, octobre 1989, p. 71-119.

Jacques Proust, Diderot et l'Encyclopédie (1962), Paris, Albin Michel, 1995.

Bernard Quemada, Les Dictionnaires du français moderne (1539-1863), Paris, Didier, 1968.

Daniel Teysseire, Pédiatrie des Lumières, maladie et soins des enfants dans l'Encyclopédie et dans le Dictionnaire de Trévoux, Paris, Vrin, 1982.

Pour citer cet article :

Marie Leca-Tsiomis, « Les Dictionnaires universels », Qu'est-ce que l'Encyclopédie ?, projet d'Edition Numérique Collaborative et CRitique de l'Encyclopédie, http://enccre.academie.sciences.fr (26-06-2017).

À propos de l'auteur de cet article :

Marie Leca-Tsiomis est professeur émérite à l'Université Paris-Ouest Nanterre, membre du CSLF et rédactrice en chef de la Revue sur Diderot et sur l'Encyclopédie.

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