Edition Numérique Collaborative
et CRitique de l'
Encyclopédie
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L'histoire éditoriale de l'Encyclopédie :
la bataille de la publication

La parution, au rythme d'un volume par an, du Dictionnaire raisonné souleva une redoutable conjuration d'hostilités (voir La campagne anti-encyclopédique). Le Prospectus qu'écrivit Diderot pour annoncer l'ouvrage fut diffusé en 1750, alors que se préparait le premier volume. Ce Prospectus est un manifeste affirmant l'ambition et la nouveauté de l'entreprise ; son auteur y expose le système de classification du savoir adopté dans l'ouvrage (voir Le Systême figuré des connoissances humaines et son explication), l'Arbre de la connaissance humaine, inspiré du « génie extraordinaire » qu'était celui du Chancelier Bacon. Ce fut aussi le début de la polémique qui opposa Diderot au père Berthier, directeur du journal des jésuites nommé Mémoires (ou Journal) de Trévoux, qui reprocha aux encyclopédistes d'avoir trahi la pensée de Bacon. Diderot perçut, entre autres, dans cette attaque l'amertume de qui n'avait pas été sollicité pour collaborer à l'Encyclopédie : il fit paraître une réponse ironique à laquelle il joignit son article ART, également inspiré de Bacon, et l'affrontement donna lieu à un échange épistolaire, serré et virulent.

Dès la parution du premier volume, le Journal de Trévoux mena campagne et, tout en critiquant les plagiats dont l'ouvrage aurait été truffé (voir Le Dictionnaire de Trévoux), lança contre lui une nouvelle accusation, combien plus redoutable, celle d'« impiété » : voir J. N. Pappas, Berthier's Journal de Trévoux…, « Guillaume François Berthier » (p. 35-63) et surtout « Diderot and the Encyclopédie » (p. 163-196). À cela vint s'ajouter l'affaire de l'abbé de Prades, collaborateur de l'Encyclopédie, et dont la thèse, soutenue en Sorbonne, fut censurée a posteriori pour ce qu'on y découvrit de favorable au sensualisme et à la religion naturelle, idées qu'on créditait les encyclopédistes de répandre. Les dénonciations de l'ouvrage, dont celles parues dans les Réflexions d'un franciscain (avec une lettre préliminaire adressée à M.***, auteur en partie du Dictionnaire encyclopédique, 1752) se renforcèrent, à la Cour, de plaintes portées au roi lui-même.

Première interdiction

En février 1752, un arrêt royal déclare que l'Encyclopédie contient des maximes « tendant à détruire l'autorité royale, à élever les fondements de l'erreur, de la corruption des mœurs, de l'irréligion et de l'incrédulité » : il ordonne la suppression des deux premiers volumes.

La publication des tomes suivants reprend dans un climat de tension : des collaborateurs, les abbés Yvon et Pestré, sont contraints à l’exil ; mais l’Encyclopédie, à la surveillance de laquelle sont commis plusieurs censeurs, bénéficie du jugement favorable de certains périodiques, comme le Journal encyclopédique, et d’un large soutien des gens de lettres qui, comme Voltaire, voient dans cet affrontement le combat de l’esprit philosophique contre le pouvoir ecclésiastique, et le parti dévot. Surtout, les éditeurs purent compter sur la protection d’une partie de la cour hostile, comme Mme de Pompadour, au parti dévot et surtout de Malesherbes, alors directeur de la Librairie.

Les attaques ne cessèrent pas. En 1757, l'attentat de Damiens contre Louis XV fut l'occasion de renforcer la vigilance policière à l'égard de tout livre pouvant contribuer à saper l'autorité royale et la religion. L'article GENEVE de D'Alembert attire sur l'Encyclopédie les foudres des pasteurs genevois et la réprobation de Jean-Jacques Rousseau. La publication, en 1758, de l'ouvrage du philosophe matérialiste Helvétius, De l'Esprit, souleva un véritable scandale auquel fut associée l'Encyclopédie. La campagne de ses adversaires se renforce de nouvelles publications : La Religion vengée, les huit volumes du janséniste Abraham Chaumeix, intitulés Préjugés légitimes contre l'Encyclopédie ; enfin, le procureur général du Parlement de Paris est l'auteur d'un violent réquisitoire qui aboutit à l'interdiction de vendre le Dictionnaire raisonné.

L'Encyclopédie interdite

Quelques mois plus tard, en 1759, l’Encyclopédie est condamnée à être lacérée et brûlée par le bourreau et le privilège royal, donc l’autorisation d’imprimer, est révoqué. C’est Malesherbes lui-même qui prévint Diderot de l’ordre qu’il avait de faire saisir, le lendemain, les manuscrits des volumes suivants : il lui permit ainsi de mettre ces précieux papiers en sûreté et, selon la fille de Diderot, Angélique de Vandeul, Malesherbes aurait hébergé le précieux dépôt dans sa propre demeure (voir les Mémoires pour servir à l’histoire de la vie et des ouvrages de Diderot par Mme de Vandeul, sa fille, publiés dans la Correspondance littéraire de Meister, 1784). Peu après, en septembre 1759, intervint une condamnation papale dans les formes, « Damnatio et prohibitio » de l’Encyclopédie.

L'ouvrage était donc arrêté au tome VII, à la fin de la lettre G, et l'entreprise faillit être abandonnée. Les libraires, qui avaient investi des sommes considérables, arguèrent de la ruine qui les aurait menacés si l'édition était interrompue : un nouveau privilège leur fut alors accordé, mais qui concernait uniquement les volumes de planches ; ces onze volumes finiront de paraître en 1772. Quant aux dix derniers volumes de discours, ils furent, eux, continués et achevés en secret, imprimés hors de Paris et diffusés tous ensemble, six ans plus tard, en 1765 : le nom de l'éditeur, ainsi que celui des libraires, a disparu de la page de titre qui porte la mention fictive et protectrice « imprimé à Neufchâtel ».

Entre-temps, D'Alembert avait cessé d'assumer la codirection de l'ouvrage. Voltaire, en 1758, et, plus tard, Catherine II de Russie avaient proposé de faire continuer le Dictionnaire raisonné hors de France, l'un suggérant Lausanne, l'autre, Riga. Diderot s'y était obstinément refusé. C'est donc à la pugnacité de Diderot, qui demeura seul maître d'œuvre après la « désertion » de D'Alembert, que l'Encyclopédie dut d'être achevée, mais sans doute ce but n'aurait-il pas été atteint sans le concours essentiel du chevalier de Jaucourt, remarquable polygraphe dont les connaissances, l'activité et le dévouement furent sans limites. Diderot lui rend hommage dans la dernière préface, ou « Avertissement », de l'Encyclopédie (voir l'Avertissement du tome VIII) :

Si nous avons poussé le cri de joie du matelot, lorsqu'il apperçoit la terre, après une nuit obscure qui l'a tenu égaré entre le ciel & les eaux, c'est à M. le Chevalier de Jaucourt que nous le devons. Que n'a-t-il pas fait pour nous, sur-tout dans ces derniers tems ? Avec quelle constance ne s'est-il pas refusé à des sollicitations tendres & puissantes qui cherchoient à nous l'enlever ? Jamais le sacrifice du repos, de l'intérêt & de la santé ne s'est fait plus entier & plus absolu. (t. VIII, p. j)

D'autres obstacles, encore...

Bien d'autres difficultés encore avaient traversé l'entreprise. Le graveur Pierre Patte accusa les encyclopédistes d'avoir utilisé une partie des planches de l'Académie des sciences : la presse s'empara de l'accusation, notamment L'Année littéraire, hostile depuis toujours aux encyclopédistes. Mais rien sans doute ne fut plus douloureux pour Diderot, dans les dernières années de son travail harassant et clandestin, que de découvrir un jour, par hasard, que le principal libraire de l'édition, Le Breton, avait pratiqué une censure secrète de l'Encyclopédie : soucieux d'assurer des rentrées paisibles, il avait de lui-même cisaillé le texte pour éliminer les passages qui auraient pu prêter, selon lui, à de nouvelles attaques d'ordre politique ou religieux. Diderot, hors de lui en découvrant trop tard cette malhonnêteté, lui reproche de n'avoir rien compris, dans sa sottise avide, à ce qui faisait l'intérêt profond de l'Encyclopédie :

Vous avez oublié que ce n'est pas aux choses courantes, sensées et communes que vous deviez vos premiers succès ; qu'il n'y a peut-être pas deux hommes dans le monde qui se soient donné la peine de lire une ligne d'Histoire, de Géographie, de Mathématiques & même d'Arts & que ce qu'on y a recherché et qu'on y recherchera, c'est la philosophie ferme & hardie de quelques-uns de vos travailleurs. Vous l'avez châtrée, dépecée, mutilée, mise en lambeaux, sans jugement, sans ménagement, sans goût. [...] Vous avez banni de votre livre ce qui en a fait, ce qui en auroit fait encore, l'attrait, le piquant, l'intéressant, la nouveauté. (Lettre du 2 novembre 1764)

La faute était irréparable ; et, pour ne pas nuire à la réputation de l'œuvre dont les derniers volumes n'étaient pas encore parus, Diderot et ses amis ne rendirent pas l'affaire publique. Ce n'est qu'au XXe siècle, grâce à la découverte d'un exemplaire de l'Encyclopédie dans lequel le texte original de certains articles avait été rétabli, que l'on a pu apercevoir quel type de mutilations elle avait subies.

Bien plus tard, en 1774, Diderot écrira, dans son Mémoire pour Catherine II :

J'ai travaillé près de trente ans à cet ouvrage. De toutes les persécutions qu'on peut imaginer, il n'y en a aucune que je n'aie essuyée […]. On fit du nom d'encyclopédiste une étiquette odieuse qu'on attacha à tous ceux qu'on voulait montrer au roi comme des sujets dangereux, désigner au clergé comme ses ennemis, déférer au magistrat comme des gens à brûler et traduire à la nation comme de mauvais citoyens.

Mais la grande œuvre était enfin achevée. Par la suite, à partir de 1776, parurent chez le libraire Panckoucke, un Supplément et une Table analytique et raisonnée de l'Encyclopédie (par le Pasteur Mouchon), entreprises auxquelles Diderot refusa sa collaboration. Il eut le souhait, en revanche, de refaire l'Encyclopédie en Russie, sous l'égide, cette fois, de la tsarine Catherine : sans doute escomptait-il, en imprimant hors de France, quelque tranquillité pour mener son travail, mais l'autocrate russe ne donna pas suite au projet.

L'achèvement de l'œuvre

Deux cent cinquante ans plus tard, nous avons souvent du mal à concevoir ce que fut la réalité de cette immense aventure, de cette lutte acharnée pour la publication de l'Encyclopédie. Et Jacques Proust, grand historien de l'Encyclopédie, a raison de nous mettre en garde : « le lecteur aujourd'hui n'imagine plus ce que ces trente-deux volumes représentent d'énergies, d'espoirs, de combats. Il oublie cette mobilisation spectaculaire d'hommes et de capitaux au service d'une seule œuvre, cette marche irrésistible, les obstacles vaincus un à un, lucidement, et somme toute sereinement. Et Diderot mérite bien d'être considéré comme le héros de cette épopée ».

Marie Leca-Tsiomis

Dernière mise à jour : le 26 juin 2015

Qu'est-ce que l'Encyclopédie ?

Indications bibliographiques sur cet article :

Douglas H. Gordon et Norman L. Torrey, The Censoring of Diderot's Encyclopédie and the re-established text, New York, Columbia University Press, 1947.

Pierre Grosclaude, Malesherbes témoin et interprète de son temps, Paris, Fischbacher, 1961.

John Lough, The Encyclopédie, London, 1971.

John N. Pappas, Berthier's Journal de Trévoux and the philosophes, Studies on Voltaire and the Eighteenth Century, 3, Oxford, Voltaire Foundation, 1957.

Jacques Proust, Diderot et l'Encyclopédie (1962), Paris, Albin Michel, 1995.

Arthur M. Wilson, Diderot sa vie et son œuvre, trad. de l'anglais par G. Chahine, A. Lorenceau, A. Villelaur (1985), Paris, Robert Laffont, « Bouquins », 2014.

Pour citer cet article :

Marie Leca-Tsiomis, « L'histoire éditoriale de l'Encyclopédie : la bataille de la publication », Qu'est-ce que l'Encyclopédie ?, projet d'Edition Numérique Collaborative et CRitique de l'Encyclopédie, http://enccre.academie.sciences.fr (21-08-2017).

À propos de l'auteur de cet article :

Marie Leca-Tsiomis est professeur émérite à l'Université Paris-Ouest Nanterre, membre du CSLF et responsable de la Revue sur Diderot et sur l'Encyclopédie.

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