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Les libraires associés / Laurent Durand (1712-1763)

Laurent Durand
(1712-1763)

Laurent Durand naît en 1712, fils d'un laboureur près d'Auxerre selon un rapport de police du 1er janvier 1752, ou fils d'un marchand de la même ville selon son contrat de mariage. À partir de 1730, il travaille pour le libraire et imprimeur parisien Jacques Chardon. D'abord alloué, il devient prote et enfin apprenti en 1738. Le 23 juin de la même année, il est reçu libraire. Sept mois plus tard, le 31 janvier 1739, il épouse Élisabeth Carbonnier, nièce du libraire François Jouenne, dont il hérite, avec son beau-frère Jacques Lambert, à la mort de Jouenne en 1740. La mort de Lambert en 1741 l'en rend maître à part entière moyennant la prise en charge de la fille orpheline de Lambert jusqu'en 1761.

Entre autres activités, Durand est l'éditeur principal de Diderot. En effet, selon Robert Niklaus, il débute comme éditeur en publiant sa traduction commentée (1745) de l'Inquiry concerning Virtue or Merit (1699) d'Anthony Ashley-Cooper, troisième comte de Shaftesbury. De 1745 à 1749, il publie seul ou en association au moins cinq autres ouvrages de Diderot, dont trois paraissent sans recevoir ni approbation ni permission du gouvernement : les Pensées philosophiques (1746), Les Bijoux indiscrets (1747) et la Lettre sur les aveugles (1749). À une époque où l'Église et l'État fixaient des limites étroites à la liberté d'expression, il a fallu du courage non seulement à Diderot pour écrire de tels livres mais aussi à Durand pour les publier. La plupart des libraires parisiens préféraient encourir moins de risques.

Au milieu des années 1740, Diderot contribue à la rédaction d'une traduction révisée (1746-1748) du Medicinal Dictionary (1743-1745) de Robert James. Pour la publier, Durand s'est joint à deux autres libraires, Antoine Claude Briasson et Michel Antoine David, chacun des trois possédant un tiers d'intérêt. Le libraire-imprimeur André François Le Breton s'occupe de l'impression. Ainsi se constitue le groupe des quatre associés de l'Encyclopédie.

L'Encyclopédie se prépare depuis 1745. Au début, Le Breton travaille avec deux hommes de lettres, l'Allemand Godefroy Sellius et l'Anglais John Mills, dans le but de publier une traduction révisée et augmentée de la Cyclopædia (1728) d'Ephraïm Chambers. Il obtient un privilège, mais une dispute avec Sellius et Mills brise l'association. Pour relancer le projet, Le Breton s'allie aux trois libraires qui l'avaient aidé à publier le Dictionnaire de James, Durand compris. Les quatre associés signent un contrat en octobre 1745 et reçoivent des privilèges pour l'Encyclopédie en janvier 1746 et en avril 1748. De même que Briasson et David, Durand possède une sixième part d'intérêt dans l'entreprise, l'autre moitié revenant à Le Breton.

En 1749, mécontentes de leur audace, et surtout de la Lettre sur les aveugles, les autorités civiles se dressent contre Durand et Diderot. Le 1er août, Durand est interrogé par la police : il avoue avoir publié les Pensées philosophiques, Les Bijoux indiscrets et la Lettre sur les aveugles, ainsi qu'un livre de François Vincent Toussaint, Les Mœurs (1748) ; il va même jusqu'à identifier les auteurs et imprimeurs des quatre ouvrages clandestins. La police choisit de ne pas l'arrêter, probablement parce qu'il était vite passé aux aveux et promettait d'obéir à la loi à l'avenir, et peut-être aussi parce qu'il comptait des protecteurs en place. Les conséquences pour Diderot sont moins heureuses : il est emprisonné du 24 juillet au 3 novembre 1749.

Les démêlés de Durand et de Diderot avec la justice compromettent leurs rapports, mais leur lien affectif perdure puisque, en septembre ou octobre 1750, Diderot choisit Durand pour être le parrain de son fils Denis Laurent, décédé peu après. Pourtant, Diderot se rend bientôt compte qu'il ne peut plus compter sur Durand comme auparavant, et il se tourne vers d'autres libraires pour publier la Lettre sur les sourds et les muets (1751) et la Suite de l'apologie de M. l'abbé de Prades (1752). Toutefois, après 1749, Durand publie au moins un ouvrage de Diderot selon Niklaus, les Pensées sur l'interprétation de la nature (1753) en plusieurs éditions, et les deux hommes restent en contact jusqu'à la mort de Durand, le 11 mai 1763. Il n'est pas exclu que celui-ci ait été favorablement disposé à l'égard des idées de Diderot ou des Lumières en général, mais nous n'en avons pas trouvé de preuves. Dans sa correspondance et dans Le Neveu de Rameau, composé dans les années 1760 et 1770, mais resté inédit de son vivant, Diderot effectue des commentaires narquois sur Briasson, David et Le Breton, mais il s'abstient de dénigrer Durand en particulier, ce qui est peut-être significatif.

Le projet de l'Encyclopédie finit par devenir l'un des meilleurs investissements des libraires associés. À la mort de Durand, l'équipe responsable de son inventaire après décès estime la valeur de sa sixième part d'intérêt à 70 000 livres, chiffre supérieur à celui de tous les autres titres en sa possession. Cependant le rôle de Durand dans la publication de l'Encyclopédie n'est pas très clair. Certes, il prend part avec ses associés aux démarches pour faire libérer Diderot de prison en 1749, à la réception des souscriptions, aux négociations avec Chrétien-Guillaume de Malesherbes pour la continuation de l'Encyclopédie, et à la défense de l'entreprise en 1759-1760 contre les accusations de plagiat relatives aux planches.

Mais Durand se montre moins actif que ses associés pour faire avancer l'Encyclopédie. Le Breton est responsable de l'impression ; Briasson garde le stock, tient le registre de comptes, vérifie les paiements des souscripteurs et leur livre les volumes. Ni David ni Durand n'accomplissent de fonctions aussi bien définies, mais David négocie le salaire de Diderot et il écrit deux articles pour l'Encyclopédie. De plus, avec Briasson, David recrute des auteurs d'articles et voyage à Londres en 1751 pour tenter de faire échouer une entreprise de contrefaçon. En revanche, Durand participe à la publication de l'édition parisienne de 1752 du Dictionnaire de Trévoux, le grand rival commercial et intellectuel de l'Encyclopédie, et nous ne connaissons que peu d'initiatives personnelles de sa part pour servir l'Encyclopédie, toutes se situant vers la fin de sa vie. Presque en même temps que David, il se rend en Hollande en 1759. Il se peut que les deux associés y aient entamé des négociations avec Marc-Michel Rey et d'autres libraires afin d'envisager de reprendre chez eux la publication de l'Encyclopédie. Dans ses lettres à Malesherbes, pendant le voyage, David exprime ses craintes devant la « persécution » affligeant l'Encyclopédie en France, sans doute afin que le directeur de la librairie ne perde pas de vue la possibilité d'un déménagement, en Hollande ou ailleurs. Tout autre est l'unique lettre que nous connaissons de Durand à Malesherbes écrite de Hollande : apparemment préoccupé par d'autres affaires, Durand n'y fait même pas mention de l'Encyclopédie. En 1760, Durand distribue une défense de l'Encyclopédie due à l'abbé Charles-Antoine-Joseph Leclerc de Montinot, la Justification de plusieurs articles du Dictionnaire encyclopédique. Il est possible que Durand ait joué un rôle dans la publication de cet ouvrage ostensiblement publié à Bruxelles, et imprimé à Lille avec une permission tacite selon l'inspecteur de la librairie Joseph d'Hémery. Enfin, en avril 1762, les associés prient Durand de « se donner la peine de veiller à la révision des planches » de l'Encyclopédie (L.-P. May, Documents nouveaux sur l'Encyclopédie, p. 530), tâche qu'il devait partager avec Diderot, pour que David puisse en ordonner l'impression.

Mort en mai 1763, avant la publication des dix derniers volumes de discours et de la plupart des onze volumes de planches, Durand a moins de temps que ses associés à consacrer à la réalisation de l'Encyclopédie, mais son engagement paraît faible, même pour la période de 1745 à 1763. Ce manque d'activité est d'autant plus difficile à expliquer que les rapports personnels entre les associés demeurent obscurs en général. Se peut-il que ses associés l'eussent trouvé difficile ou peu digne de confiance, et eussent évité de s'adresser à lui pour certains services ? Ou bien le voulaient-ils moins actif, de crainte qu'une participation plus nette de sa part n'éveillât les soupçons du gouvernement ?

En définitive, aucune de ces explications n'est satisfaisante. Entre les années 1740 à 1763, chacun de ses trois associés collabore régulièrement avec Durand. Briasson et David, sinon Le Breton, se fient assez à lui pour lui faire crédit. D'ailleurs, s'ils regrettent leur association avec un libraire suspect lorsque l'Encyclopédie commence à soulever des polémiques, ils doivent s'inquiéter beaucoup plus de leur dépendance essentielle vis-à-vis d'un directeur et d'auteurs aussi suspects que Durand mais plus connus du public.

Durand reste-t-il à l'écart de l'Encyclopédie afin d'éviter des rapports trop intimes avec Diderot, auteur qui lui avait causé des ennuis, et qui était de surcroît imprévisible, difficile et controversé ? Cela est douteux : Durand, on l'a vu, publie au moins un titre de Diderot après 1749. Plus généralement, il ne paraît pas s'être laissé intimider facilement, que ce soit par des auteurs ou par le danger que représentaient leurs écrits – témoin sa publication de De l'esprit de Claude-Adrien Helvétius en 1758. Il est plus probable que Durand, entrepreneur de nombreux projets, dont certains considérables, a tout simplement préféré consacrer son temps et son énergie à ses autres activités. Ses trois associés, pour leur part, ont toléré son inactivité, peut-être parce qu'il leur fournissait de l'argent, de l'expérience ou des protecteurs.

Frank A. Kafker et Jeff Loveland

Date de mise en ligne : le 17 mars 2015.
Dernière mise à jour : le 17 mars 2015.

Qu'est-ce que l'Encyclopédie ?

Indications bibliographiques :

Frank A. Kafker et Jeff Loveland, « Diderot et Laurent Durand, son éditeur principal » RDE, 39, 2005, p. 29-40.

Frank A. Kafker et Jeff Loveland, « The Elusive Laurent Durand, a Leading Publisher of the French Enlightenment », SVEC 2005:12, p. 223-258.

Louis-Philippe May, Documents nouveaux sur l'Encyclopédie : histoire et sources de l'Encyclopédie d'après le registre de délibérations et des comptes des éditeurs, et un mémoire inédit, Revue de synthèse, 15, 1938, p. 7-110.

Pour citer cet article :

Frank A. Kafker et Jeff Loveland, « Laurent Durand (1712-1763) », Les libraires associés, projet d'Edition Numérique Collaborative et CRitique de l'Encyclopédie, http://enccre.academie.sciences.fr (25-04-2017)

À propos des auteurs de cet article :

Frank A. Kafker et Jeff Loveland.

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