Edition Numérique Collaborative
et CRitique de l'
Encyclopédie
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La fabrique de l'Encyclopédie / Le travail éditorial sur les articles

Le travail éditorial
sur les articles

Les articles tels qu'on les lit dans les volumes de l'Encyclopédie ont été mis en forme et « mis en ordre » (selon l'indication de la page de titre) par les éditeurs : cette tâche par rapport aux contributions qu'ils recevaient consistait à réviser les textes de leurs collaborateurs, en leur soumettant éventuellement des corrections, puis à composer les volumes en réunissant l'ensemble des articles. (Pour la production rédactionnelle de Diderot et D'Alembert spécifiquement liée à leur fonction d'éditeurs, voir Les textes d'escorte.)

Mais leurs responsabilités ne sont pas exactement les mêmes et le travail éditorial a évidemment été fortement modifié lorsque D'Alembert quitte l'entreprise après la parution du tome VII. C'est d'ailleurs là l'un des facteurs principaux provoquant l'hétérogénéité des dix-sept volumes. De plus, Jaucourt a probablement assumé une fonction éditoriale dans les derniers volumes, auxquels sa conception propre de l'encyclopédisme donne un visage encore différent.

Les rôles respectifs des deux éditeurs d'origine sont définis dans la page de titre. Diderot y apparaît en première place et comme éditeur général. La fonction éditoriale de D'Alembert est en revanche explicitement liée à « la Partie Mathématique » (au sens large du terme, incluant ce qu'on appelait alors les « mathématiques mixtes », soit toutes les branches des sciences physico-mathématiques : la mécanique, l'optique, l'astronomie, etc.). Cette direction bicéphale n'est pas allée sans difficultés, comme en témoigne une lettre de Diderot au libraire Le Breton que nous citons plus bas.

Révision des articles

Il reste très peu de documents attestant la révision des articles par les éditeurs. Mais une lettre de Rousseau à D'Alembert de juin 1751 (Leigh, 162 ; D'Alembert, O.C. , V/2, 51.09) montre toutefois la réalité de ce travail et permet d'en saisir certaines modalités.

Avec cette lettre, Rousseau renvoie à l'éditeur ses articles musicaux de « la lettre C » ; il écrit qu'il accepte « les changemens » que D'Alembert a « jugé à propos de faire » mais explique qu'il a pourtant « rétabli un ou deux morceaux » supprimés : « il m'a semblé que ces morceaux faisoient à la chose, ne marquoient point d'humeur et ne disoient point d'injures ». Sans doute les règles éditoriales qui transparaissent ici en filigrane sont-elles plus liées à la matière particulière en question (Rousseau cherche souvent à égratigner Rameau dans ses articles) que générales. Il n'en reste pas moins que ce document témoigne :

– d'un travail méticuleux de relecture par l'éditeur ;

– du fait que ce travail est effectué par lettres alphabétiques et non par volumes ;

– de possibles interventions sur les textes de collaborateurs ;

– de la soumission de ces interventions à l'auteur.

D'Alembert faisait-il de même avec les autres contributeurs dont il était chargé ? Faute de documents, il est difficile de rien affirmer à ce propos. En tous les cas, il est certain qu'au moment où il se détache de l'entreprise, il n'a plus mené ce travail de contrôle lettres par lettres.

Diderot procédait-il d'une manière analogue ? De son côté aussi, la documentation est très lacunaire. Mais on sait, par exemple, qu'il pouvait se charger lui-même d'articles dont il était mécontent, comme en témoigne l'entrée COMPOSITION, en Peinture (Enc., III, p. 772a-774b) – dont il raconte l'origine dans l'article ENCYCLOPÉDIE : « Nous avions espéré d'un de nos amateurs les plus vantés, l'article composition en Peinture, (M. Watelet ne nous avoit point encore offert ses secours). Nous reçumes de l'amateur, deux lignes de définition, sans exactitude, sans style, & sans idées, avec l'humiliant aveu, qu'il n'en savoit pas davantage ; & je fus obligé de faire l'article Composition en Peinture, moi qui ne suis ni amateur ni peintre. » (Enc. , V, p. 641b)

Composition des volumes

Aucun des manuscrits livrés par les collaborateurs réguliers ne subsistant, du moins à notre connaissance, il est impossible de comparer les deux états d'une contribution : telle qu'elle a été rédigée par l'encyclopédiste et telle qu'elle est effectivement éditée dans les volumes imprimés. On est donc réduit aux indices qu'offre le texte même de l'Encyclopédie pour repérer les interventions que la composition des volumes a pu entraîner sur le matériel reçu. On distinguera deux façons différentes d'intervenir de la part des éditeurs : ajouts ponctuels dans un article ; modifications diverses liées à l'articulation d'articles partageant le même mot-vedette.

Additions

Les éditeurs peuvent adjoindre des compléments à un article ou ajouter des éléments (en particulier des renvois) à l'intérieur même des textes de leurs collaborateurs.

Les suppléments éditoriaux sont le plus souvent repérables grâce aux marques de Diderot et de D'Alembert. Ils interviennent à la suite d'un article (par exemple : l'ajout de Diderot à ACATALEPSIE d'Yvon, introduit par son astérisque, Enc., I, p. 59a) et parfois dans le cours même du texte (par exemple : les interventions de D'Alembert à l'intérieur de l'article Cadence, en Musique, de Rousseau, signalées par l'alternance des marques (S) et (O), Enc., II, p. 513b-515a).

Après le retrait de D'Alembert et lorsque la marque de Diderot disparaît (après le tome X, qui n'en contient déjà plus qu'une seule), certains paragraphes non signés ajoutés à des articles peuvent lui être attribués avec plus ou moins de certitude, comme par exemple l'éloge de Frédéric II qui complète l'article PRUSSE, (Géog. mod.) de Jaucourt (Enc., XIII, p. 533a). Sur cette question particulière d'attribution, on consultera les listes établies par John Lough et Jacques Proust (Diderot, DPV, t. V, p. 207-220).

Dans les derniers volumes, Jaucourt lui-même est susceptible d'intervenir avec un statut assez analogue. L'article TARENTULE ou TARANTULE, dans l'histoire naturelle (Enc., XV, p. 905b-908a) offre un exemple intéressant ; il porte la marque de Jaucourt mais seule la deuxième partie lui appartient, qui commence par ce paragraphe : « Je n'ajouterai que quelques réflexions sur ce grand article » (p. 907a) ; tout ce qui précède se révèle traduit de l'article « TARANTULA, or TARENTULA, in Natural History » de Chambers.

Les insertions ponctuelles que les éditeurs sont susceptibles d'opérer dans les articles de leurs collaborateurs, en particulier des ajouts de renvois, ne sont évidemment pas signalées. Ici, ce n'est que par déduction qu'il est possible de reconstituer de telles adjonctions, de façon plus ou moins certaine.

Voici un exemple. On sait que D'Alembert a rédigé tardivement son important article FONDAMENTAL, Musique moderne du tome VII (p. 54b-63b), qui ne fait l'objet d'aucun renvoi dans les volumes précédents. On sait par ailleurs que Rousseau, lui, a composé la totalité de sa contribution en 1749. Or, son article MÉLODIE en Musique contient, juste avant sa marque (S), le renvoi suivant, visiblement ajouté aux renvois qu'il avait prévus : « Voyez aussi l'article Fondamentale [sic] sur cette question, si la mélodie vient de l'harmonie. » (Enc., X, p. 320a). Cette phrase a donc été ajoutée par D'Alembert.

Articulations

Au moment où les éditeurs réunissent l'ensemble des contributions d'un volume, le rapprochement des articles partageant le même mot-vedette demande un travail spécifique de leur part : les classer ; puis, éventuellement, opérer des collages ou des fusions d'articles très proches.

D'abord, dans tous les cas, ils doivent en organiser la succession. Le contexte immédiat de chaque article dépend donc de cette « mise en ordre » éditoriale que les contributeurs n'ont pas pu contrôler.

Diderot s'est expliqué sur ce travail dans son article ENCYCLOPÉDIE sous le titre de « quatrième ordre » encyclopédique (Enc., V, p. 641d-642a). De fait, les éditeurs ménagent souvent des appariements liés aux différents sens d'un mot (par exemple : la série Eponge, Enc., V, p. 823b-825a, où l'article de tête, classé en Hist. nat. est immédiatement suivi d'une entrée en Pharmacie. Matière médicale avant qu'interviennent des entrées de Manège, Maréchall. liées à un autre sens du mot éponge), ou à une logique qui peut être rattachée à la genèse des connaissances (par exemple : l'article FRAGILITÉ en Physique précède l'entrée Fragilité (Morale), Enc., VII, p. 273a-b). Mais il arrive aussi souvent que l'ordre alphabétique des désignants soit la seule règle (ainsi la série des entrées Languette, Enc., IX, p. 274a-b : Gramm. & Art. mécaniq.Hydr.terme d'Imprim.Luth.en Maçonnerieterme d'Orfèvredans les OrguesPotier d'étain).

Par ailleurs, face à des articles qui, sous le même mot-vedette, traitent de sujets très proches, les éditeurs peuvent intervenir de différentes manières. On peut distinguer au moins quatre modes de faire dont l'impact sur les textes des collaborateurs varie grandement :

– mettre en évidence les apports respectifs reçus ; exemple : à l'intérieur de l'article Goût (Gramm. Littérat. & Philos. ), le paragraphe en italique qui fait le lien entre l'« excellent article » signé Voltaire et « le fragment sur le goût » que Montesquieu « destinoit à l'Encyclopédie », Enc., VII, p. 761b-762a ; puis, à la fin de ce fragment, le paragraphe portant la marque de Diderot soulignant la fierté que l'ouvrage ait bénéficié de l'apport de ces deux grands écrivains ;

– procéder à des panachages ; exemple : les articles CHANSON, (Litt. & Mus.), Enc., III, p. 139a-140b, ou Chœur, en Musique, Enc., III, p. 362a-b, dans lesquels les marques de Cahusac et de Rousseau alternent de paragraphe en paragraphe ;

– fondre ensemble plusieurs contributions ; exemples : l'article BRUNISSOIR (Art méchan. en métaux), Enc., II, p. 450b-451b, qui porte la marque de Diderot, fait apparaître une succession de paragraphes chaque fois liés à un métier différent : argenteur, coutelier, doreur, horloger, orfèvre, facteur d'orgues et potier d'étain ; parfois, la compression est telle qu'on ne repère plus exactement les contributions d'origine, comme dans l'article HAPPE (Arts & Métiers), Enc., VIII, p. 40b, également conçue par Diderot ;

– voire, supprimer les articles redondants ! On connaît par exemple la note, sur les fameuses épreuves de Le Breton, figurant en marge d'un article Tolérance de Jaucourt qui faisait suite à l'article TOLERANCE de Romilly : « [Rayez] cet art. Il est en foible la repetit. du 1er et fait double employ ; d'ailleurs consenti par M. Did. » (Gordon et Torrey, The Censoring of Diderot's Encyclopédie, p. 95, note 23).

Mais signalons aussi qu'il arrive aussi assez souvent que des redondances n'aient pas été repérées. Ainsi trouve-t-on deux articles Inoculation (Enc., VIII, p. 755a-769a et 769a-771b), ou une entrée Sacquebute et une autre orthographiée Saquebute (il est vrai qu'elles sont à plus de cent pages de distance : Enc., XIV, p. 474a et 631b).

C'est d'ailleurs à ce propos que Diderot se plaignait du manque de coordination qu'entraînait la double direction de l'entreprise, un problème en partie dû aux libraires :

On néglige de m'envoyer les articles que M. d'Alembert fait passer à l'imprimerie après que j'ai remis de la copie. Il arrive de là que ces articles sont doubles, qu'il faut raccommoder sur la copie, ôter à l'un, ajouter à l'autre ce qui ne fait jamais que très mal. Voilà ce qui est arrivé à Conte et à Conteur, et à Contentement. Je vous prie d'engager Mr Brûlé [le prote de Le Breton] à y faire attention, et à me renvoyer avec soin les articles surajoutés, afin que je voie s'ils cadrent ou non avec ce qui est fait. (lettre non datée à Le Breton, Correspondance, éd. Roth, Varloot, t. IV, p. 14)

En théorie, le travail des éditeurs est parfaitement distinct des apports des collaborateurs. Toutefois, notre présentation suggère qu'en pratique il peut être parfois difficile de repérer une intervention éditoriale à l'intérieur d'un article ou, au contraire, de distinguer la part d'un collaborateur dans un article refondu. Un autre facteur tend à rendre floue la frontière entre les deux niveaux rédactionnels : le fait que Diderot et D'Alembert sont également des contributeurs dans des domaines précis mais qu'ils utilisent les mêmes marques dans leurs deux rôles.

Alain Cernuschi

Notice mise en ligne le 15 juin 2015

Qu'est-ce que l'Encyclopédie ?

Indications bibliographiques :

Jean Le Rond D'Alembert, Œuvres complètes, Série V « Correspondance générale », vol. 2, 1741-1752, éd. Irène Passeron, Paris, CNRS Éditions, 2015.

Denis Diderot, Correspondance, éd. Georges Roth et Jean Varloot, Paris, Les Éditions de Minuit, 1955-1972, 16 vol.

Denis Diderot, Œuvres complètes, t. V, « Encyclopédie I », éd. John Lough et Jacques Proust [DPV], Paris, Hermann, 1976.

Jean-Jacques Rousseau, Correspondance complète, éd. Ralph A. Leigh, Oxford, Voltaire Foundation, 1965-2003, 52 vol.

Douglas H. Gordon et Norman L. Torrey, The Censoring of Diderot's Encyclopédie and the Re-established Text, New-York, Columbia UP, 1947.

Jacques Proust, « Questions sur l'Encyclopédie », RHLF, 72, 1972, p. 36-52.

Pour citer cet article :

Alain Cernuschi, « Le travail éditorial sur les articles », La fabrique de l'Encyclopédie, projet d'Edition Numérique Collaborative et CRitique de l'Encyclopédie, http://enccre.academie.sciences.fr (25-04-2017).

À propos de l'auteur de cet article :

Alain Cernuschi est maître d'enseignement et de recherche à la Faculté des lettres de l'Université de Lausanne (Suisse).

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