Edition Numérique Collaborative
et CRitique de l'
Encyclopédie
Retour en haut
La fabrique de l'Encyclopédie / Usages de la compilation

L’Encyclopédie :
usages de la compilation

Jacques Proust, un des plus grands historiens de l’Encyclopédie, écrivait :

« Tous les articles de l’Encyclopédie, même les plus « originaux » sont faits de matériaux en partie empruntés. Ce ne sont parfois que de longues citations mises bout à bout, avec ou sans indication de source » (« Questions sur l’Encyclopédie », RHLF 72, 1972, p. 40.)

Toute étude sur un article doit donc partir de ce constat auquel elle finira, de toute façon, par aboutir. L’Encyclopédie ou Dictionnaire raisonné procède en effet du genre particulier qui est celui des dictionnaires et l’emprunt est la première des « lois » du genre lexicographique. Emprunt de passages, découpage d’ouvrages, remaniement de citations, réécriture sont ainsi parmi les pratiques obligées de l’écriture lexicographique depuis qu’existent les dictionnaires.

Dans l’Encyclopédie, les sources de ces emprunts sont variées : les encyclopédistes ont puisé aux Dictionnaires, aux Traités, aux Mémoires (notamment à ceux de l’Académie des Sciences, aux Philosophical transactions), etc. Vous trouverez des informations sur quelques-unes de ces sources sur cette page.

La tradition de l'emprunt

Chambers, dont on sait que la Cyclopædia fut à l’origine de l’Encyclopédie, expliquait, dans sa Preface en 1728, qu’il avait été l’héritier d’un patrimoine dû aux efforts de ses prédécesseurs :

« I come, like an heir, to a large patrimony gradually raised by industry and endeavours of a long race of ancestors. What the French and Italian Academists, the abbé Furetière, the editors of Trévoux, Savary, Chauvin, Harris, Wolsius, Daviler and the others have done been subservient to my propose. » (Cyclopædia, Preface, p. ii)

Et il écrivait avec malice :

« I have already assumed the bee for my device; and who ever brought an action of trover or trespass against that avowed free-booter? » (Cyclopædia, Preface, p. xxiv ; souligné par nous).

Se moquant par avance des accusations de plagiat qu’on pourrait lui intenter, il revendiquait la flibuste, esquissant ainsi une sorte de « poétique » de la compilation. Chambers cite rarement les sources de ses compilations, puisque le « privilège du lexicographe » est de butiner et que sa devise est l’abeille ! Il rappelait que la Cyclopædia (1728) a elle-même puisé dans les sources françaises : Dictionnaire universel de Trévoux de 1721, Dictionnaire de Commerce de Savary, d’Architecture de Daviler, ainsi que dans le Lexicon d’Etienne Chauvin, dans celui de Harris, dans les ouvrages de Wolsius et dans bien d’autres qu’il ne cite pas, mais parmi lesquels on trouve le Dictionnaire historique de Moréri, les Mémoires de l’Académie des Sciences, etc.

Ce que cette Préface de Chambers nous rappelle donc avec simplicité c'est qu’il nomme ironiquement la flibuste est inhérente au genre même du Dictionnaire : l'art de chacun n'est que dans la manière dont il traite, legs ou pillage, son héritage ; en conséquence, le travail critique sur ces textes se doit donc de considérer cette circulation des articles comme une donnée générale ce qui entraîne comme conséquence de faire de la recherche des sources lexicographiques, non un but en soi, mais un simple, quoiqu'indispensable, moyen d'approcher la manière de faire spécifique de chacun des auteurs de dictionnaire. Sous peine de naïveté, on ne s’offusquera donc pas dans les annotations de constater la « copie mot pour mot » de tel ou tel ouvrage puisque c’est là une donnée du genre.

Les encyclopédistes, à leur tour, ont pris, en la matière, le même parti que leurs prédécesseurs ; et, venant les derniers, face à ce tissu serré d'articles auxquels tant de mains avaient travaillé, il leur a été de même souvent impossible de rendre à chacun son dû.

L'Encyclopédie innova absolument en s'attirant le concours des savants spécialisés, qui fournirent certains de ces grands articles où se lit l'état le plus avancé de leurs sciences respectives ; c'est le cas de beaucoup des contributions des savoirs vivants : D'Alembert, Quesnay, Daubenton, Bordeu, Turgot, Dumarsais, Tronchin, Rousseau, etc. Pour une très grande partie des autres articles, les encyclopédistes demeurèrent dans la nécessaire tradition des abeilles et donc de la compilation livresque.

Et il faut ne jamais s'être demandé comment on a pu écrire les dix-sept volumes de discours de l'Encyclopédie pour s'en étonner encore.

La pratique encyclopédique

Plutôt que de sources, il convient souvent de parler d’outils de travail. Selon les domaines sur lesquels interviennent les encyclopédistes, chacun a ses outils de prédilection, notamment les dictionnaires. Ainsi l’Abbé Mallet utilise particulièrement le Trévoux pour ce qui concerne l’histoire ecclésiastique, les rites ; le Dictionnaire historique de Moréri ou celui de Chauffepié sont des outils de travail pour Jaucourt et pour ses biographies abritées dans les articles de géographie, le Trévoux, encore, pour Diderot et son dictionnaire de langue, les Synonymes français de Girard pour tous ceux qui se sont occupés d’article de synonymes, etc.

On distinguera, dans la pratique encyclopédique, la compilation pure, qu’on peut appeler la « copie conforme », de tout ce qui implique intervention même minime du rédacteur : condensation, abrègement, suppression ou, au contraire, ajout sont autant de marques éventuellement signifiantes. Ainsi, quand Diderot recopie les définitions de son Trévoux, dans l’article DAMNATION, il supprime : Trévoux, « Peine éternelle de l'enfer qu'on a méritée » / Diderot, « Peine éternelle de l'enfer » ; au contraire, dans l’article INCRÉÉ, il ajoute : Trévoux, « Qui n'a point eu de commencement » / Diderot, « Qui n'a point eu de commencement et conséquemment n'aura point de fin ».

Presque imperceptibles modifications, mais ô combien chargées de sens, et dont l’annotation doit rendre au lecteur moderne tous les enjeux.

Outre les dictionnaires, c’est aux traités et aux ouvrages fondamentaux de chaque science que les différents encyclopédistes s’adressèrent. Dans l’article ENCYCLOPEDIE, le principal éditeur, Diderot, explicite les exigences du travail de compilation, qui commence par la nécessité de se procurer les ouvrages importants :

« Il faut analyser scrupuleusement & fidelement tout ouvrage auquel le tems a assûré une réputation constante [...]

Mais il y a des ouvrages si importans, si bien médités, si précis, en petit nombre à la vérité, qu’une Encyclopédie doit les engloutir en entier. Ce sont ceux où l’objet général est traité d’une maniere méthodique & profonde, tels que l’essai sur l’entendement humain, quoique trop diffus ; les considérations sur les mœurs, quoique trop serrées ; les institutions astronomiques, bien qu’elles ne soient pas assez élémentaires, &c. [...]

Il faut distribuer les observations, les faits, les expériences, &c. aux endroits qui leur sont propres [...]

Il faut savoir dépecer artistement un ouvrage, en ménager les distributions, en présenter le plan, en faire une analyse qui forme le corps d’un article » (Enc. V, p. 645v).

Recommandation que le travail du Chevalier de Jaucourt illustre parfaitement. Jaucourt parce qu’il fut le plus prolifique des rédacteurs de l’Encyclopédie, fut aussi un compilateur hors-pair. Médecin de formation, esprit curieux et inlassable, il sut choisir, lire, résumer, trier, extraire, découper, recomposer un nombre incalculable d’ouvrages pour rédiger les 17 000 articles que l’Encyclopédie lui doit.

« L'Encyclopédie n’est & ne doit être absolument dans sa plus grande partie qu’un Ouvrage recueilli des meilleurs Auteurs », rappelait d'Alembert dans l'Avertissement du volume III (p. vij).

Si un contributeur a entendu le sens de cette déclaration, publiée dès le Prospectus de 1750, ce fut bien Jaucourt. Comme le dit justement Olivier Ferret qui l’a particulièrement étudiée, la compilation chez Jaucourt « relève sinon d’un art, du moins d’une praxis » (Voltaire dans l’Encyclopédie, Paris, Société Diderot, 2016, p.334). On regardera avec profit un exemple passionnant de l’art de Jaucourt qui, pour composer l’article MAHOMETISME, se sert de 10 chapitres différents de l’Essai sur les Mœurs de Voltaire (ibid., p. 146-156). Il s’agit là de compilation virtuose !

Il va de soi – et ce sera aussi le cas pour Montesquieu dont l’œuvre est également « dépecée » pour fournir à Jaucourt nombre d’articles – que le seul montage des sources infléchit toujours le propos original et qu’il constitue ainsi une prise de position du rédacteur peu ou prou différente de celle de l’auteur de l’ouvrage utilisé (voir par exemple, le cas de l’article PETERSBOURG étudié par G. Dulac pour ENCCRE et par O. Ferret, Voltaire dans l’Encyclopédie, op. cit., p. 199 et suiv.). Percevoir dans ces élaborations nouvelles les infléchissements ou les altérations, c’est là un des grands intérêts du travail d’édition critique.

Marie Leca-Tsiomis

Notice mise en ligne le 8 décembre 2016

Qu'est-ce que l'Encyclopédie ?

Pour citer cet article

Marie Leca-Tsiomis, « L’Encyclopédie : usages de la compilation », La fabrique de l'Encyclopédie, projet d'Edition Numérique Collaborative et CRitique de l'Encyclopédie, http://enccre.academie.sciences.fr (24-05-2017).

À propos de l'auteur de cet article

Marie Leca-Tsiomis est professeur émérite à l'Université Paris-Ouest Nanterre, membre du CSLF et présidente de la société Diderot.

ENCCRE | Intranet
© 2014-2017 | Crédits