Edition Numérique Collaborative
et CRitique de l'
Encyclopédie
Retour en haut
L'exemplaire de la Mazarine / Qu'est-ce qu'une édition originale de l'Encyclopédie, et comment la reconnaître ?

I. Qu'est-ce qu'une édition originale de l'Encyclopédie,
et comment la reconnaître ?

Édition originale : définition

L'édition in-folio de l'Encyclopédie dont le premier volume paraît à Paris en 1751 a eu de nombreuses imitations et reproductions plus ou moins fidèles. Éliminons d'emblée les exemplaires des dix-huit volumes qui ne sont pas in-folio (exemplaires in-quarto ou in-octavo) et, parmi les in-folio, les exemplaires dont les pages de titre des premiers volumes ne portent pas les mentions « Paris » et « 1751 », « 1752 », etc.

Schwab a exposé, dans son Inventory, les raisons convaincantes pour lesquelles tout travail précis sur l'Encyclopédie se devait de choisir ce qu'il appelle « an ideal copy » (t. I, p. 64 et suiv.), c'est-à-dire un premier tirage de l'édition dite « de Paris ».

Il a en effet montré ou rappelé les deux points suivants.

1. Tous les exemplaires qui portent la mention « Paris » sur les sept premiers volumes (portant des dates allant de 1751 à 1757, avant l'interdiction) ne sont pas nécessairement « de Paris », car il existe des contrefaçons. Ainsi les deux éditions que Schwab appelle « Genève » et « Riverside », bien que produites par Panckoucke vers 1770, probablement avec l'assentiment de Le Breton pour quelques volumes (voir Lough, Essays, p. 52-110), sont contrefaites, en ce sens qu'elles portent la mention « Paris » et tentent de reproduire l'édition originale le plus fidèlement possible. Celle dite « Riverside », du nom de la bibliothèque californienne qui en possède un exemplaire (Schwab, Inventory, t. I, p. 93-105, a identifié d'autres exemplaires de cette contrefaçon et plusieurs chimères ayant mélangé ces volumes à ceux d'autres éditions), a ainsi des caractéristiques qui permettent de la différencier à la fois de l'édition originale et de la contrefaçon faite par Cramer à Genève.

2. Deux tirages supplémentaires des premiers volumes ont été réalisés : des deux premiers volumes en 1752, des trois premiers en 1754. Ces tirages ont intégré certaines corrections et ont ajouté des coquilles (Schwab, Inventory, t. I, p. 83-92).

Par conséquent, ces éditions et tirages différant notablement du premier tirage de l'édition « de Paris » (en particulier sur les marques d'attribution et les Errata), il est important de pouvoir se reporter à un premier tirage d'une édition originale.

Schwab a bien signalé aussi le caractère hybride de certains exemplaires reliés au XVIIIe ou au XIXe siècle. Mais les éditions de fac-similés et, plus récemment, les éditions numériques ont augmenté la possibilité de recourir à des volumes et même à des pages issues d'éditions différentes, sans qu'il soit toujours possible d'identifier la provenance des matériaux originaux.

C'est le cas de l'édition fac-similé faite par Frommann Verlag à Stuttgart, qui mélange des volumes de l'édition « de Paris » (second tirage, exemplaire de Marburg) et de « Genève », et qui, par ailleurs, supprime les colophons (« De l'Imprimerie de Le Breton imprimeur ordinaire du Roy, etc », indication qui figure à la fin de chaque volume et dont la typographie est une des façons de distinguer les contrefaçons), corrige les paginations erronées, omet des listes de signatures et même des pages (Schwab, Inventory, t. I, p. 61, n. 57 et p. 83, n. 98). L'édition fac-similé « compacte » faite par Pergamon Press à New-York en 1969 est peut-être un ravaudage de ce premier fac-similé, puisqu'on y retrouve les corrections de pagination, que les pages manquantes ont été reprises et les colophons ajoutés. Quoi qu'il en soit, le ou les exemplaires à la source du fac-similé Pergamon ne sont jamais mentionnés et n'ont jamais été identifiés. On voit par exemple que le colophon du tome I est issu d'une page de l'édition de Genève alors que le texte est issu d'un second tirage de l'édition « de Paris ».

Sans aller plus loin, il n'est donc pas possible de se fier à la reproduction d'un exemplaire dont on ignore la provenance, la constitution et l'existence en tant qu'entité matérielle, comme le font les éditions numériques actuellement en ligne.

Ci-dessous quelques-uns des éléments – Schwab en fournit une liste plus complète – permettant de reconnaître une édition originale, « an ideal copy », et, si ce n'est pas le cas, de reconnaître de quelle édition il s'agit.

Édition originale : reconnaissance

Pour reconnaître une édition originale, il faut pouvoir examiner matériellement l'exemplaire papier, qui doit être localisé par sa cote et pouvoir être consulté à nouveau. Ce point essentiel de méthodologie scientifique semble avoir été oublié lors des premières numérisations de l'Encyclopédie.

Idéalement, il faudrait connaître la provenance de l'ensemble des volumes et leur histoire, ce qui est rarement le cas. Il faut garder toujours présent à l'esprit que nombre d'exemplaires complets de l'Encyclopédie, même reliés d'une reliure du dix-huitième siècle d'aspect homogène, peuvent être des exemplaires composites, c'est-à-dire composés de volumes ayant une histoire différente et en particulier issus de tirages ultérieurs ou de contrefaçons, et reliés après coup.

La notion d'exemplaire numérique ne peut donc avoir de sens que si l'édition électronique est assortie d'une rigoureuse description de tous les volumes de l'exemplaire utilisé pour la numérisation (copie fac-similé et établissement du texte) : sa localisation, sa cote, sa description bibliographique et la façon dont il a été numérisé (toutes les pages y compris les blanches, les planches dépliables). Même ainsi, il y a des éléments que l'on ne verra pas (les filigranes).

1re étape : Examen exhaustif

Reconnaître une édition originale implique l'examen de tous les volumes d'un exemplaire papier original, in-folio (format du papier 25 cm sur 39 ou 40 cm, voire un peu plus), complet : soit dix-sept volumes de texte et onze de planches, portant, sur la page de titre des sept premiers volumes de texte, l'adresse de « Paris » et sur celle des suivants, l'adresse de « Neufchastel ».

À partir de là, la reconnaissance d'un premier tirage de l'édition de Paris, telle que donnée par Schwab dans le premier volume de son Inventory (1971), se fait par élimination des quatre autres éditions possibles.

2e étape : Différencier de la contrefaçon “Riverside”

La contrefaçon dite « Riverside » concerne les tomes I à VII d'articles. Pour exclure qu'il s'agit d'elle, quelques critères sont à examiner. Cette édition « Riverside » est reconnaissable au fait que l'ornement de la page de titre est toujours Minerve, alors que dans les trois éditions de Paris et dans la contrefaçon de Genève, il y a alternance d'Apollon (t. I, II, V, VII) et de Minerve (t. III, IV, VI) (Schwab, Inventory, t. I, p. 66-72). De même, il manque un rameau en bas à droite du bulbe en bas de l'ornement Minerve de « Riverside » (Schwab, Inventory, t. I, p. 94). Une autre identification facile est la marque de Diderot, « * » en tête de ses articles : dans les éditions de Paris, l'étoile a toujours six branches (seule exception, la marque portée sur l'« Explication détaillée » et les « Observations » est une étoile à cinq branches) alors que « Riverside », à certains endroits (p. 825 du t. I, par exemple – voir Schwab, Inventory, t. I, p. 95) met une étoile à cinq branches.

Bien entendu, un collationnement complet des sept premiers tomes est à faire sur la base de l'ensemble des éléments fournis par Schwab, pour une identification certaine.

3e étape : Différencier de la contrefaçon “Genève”

Pour reconnaître la contrefaçon « Genève » de l'édition originale, tous tirages confondus, le critère principal est celui des lettrines (lettres initiales de grand module, généralement ornées ou intégrées dans un cadre ornemental, qui marquent la première page des articles ou la première entrée d'une nouvelle lettre dans le dictionnaire). Le fond des lettrines de l'édition de « Genève » est une ville sans personnage, alors que le fond des lettrines de l'édition de Paris est la représentation d'un métier (par exemple de l'Astronome pour le t. I) où l'on distingue un ou des personnages.

Lettrine A de l'édition « de Paris » (exemplaire 1 de la Bibliothèque Mazarine)
Lettrine A de l'édition de « Genève » (exemplaire de la Bibliothèque de l'Institut de France)

Autre variante facile à reconnaître à la fin du t. I : le colophon de « Genève » et « Riverside » porte ROI au lieu de ROY et 1751 en italique ; l'ERRATA manque. Il y a des milliers d'autres variantes (voir Schwab, Inventory, t. I, p. 114-120 pour les principales), mélange de corrections et de nouvelles coquilles.

4e étape : Différencier les trois tirages de l'édition originale

Dès que l'on est certain d'avoir sous les yeux une édition « de Paris », il reste à déterminer pour les trois premiers volumes si l'on a affaire au premier tirage, au second (1752) ou au troisième (1754). Schwab émet même l'hypothèse (Inventory, t. I, p. 62) qu'il puisse y avoir des mixtes et donne par conséquent un collationnement complet des trois premiers volumes et de leurs différences (p. 85-91).

Le report des Errata sert de critère principal. La correction la plus connue du tome I, mentionnée dans les Errata pour le tome I (Enc., t. III, p. xv), reportée dans le texte à partir du deuxième tirage, se trouve à la p. 368b, Amour des Sciences et des Lettres : si la correction « ne peuvent » qui doit devenir « ne veulent » est reportée dans le texte, il s'agit du deuxième ou du troisième tirage, ou d'une édition ultérieure (Schwab, Inventory, t. I, p. 82-83).

C'est ici un bel exemple de l'importance de donner accès à l'édition originale dans son premier tirage. Dans les autres tirages et les autres éditions, où la correction a été reportée, on ne comprend pas l'Errata, ni surtout l'allusion railleuse de D'Alembert qui, dans une note de l'Avertissement du t. III (Enc., t. III, p. xv), se moque de la courte vue du censeur supprimant une phrase du bien-pensant Vauvenargues, allusion reprise et étendue lorsqu'il publie l'Avertissement dans ses Mélanges de 1759, où il conclut : « Ce même passage lui [au censeur] a paru scandaleux dans l'Encyclopédie en Février 1752 ; mais c'étoit l'Encyclopédie » (Schwab, Inventory, t. I, p. 193).

Quelques centaines d'autres corrections portées à partir de 1752 et/ou 1754 ou de nouvelles erreurs sont relevées par Schwab (Inventory, t. I, p. 85 et suiv.). Il faut y ajouter également le carton de la p. 91 (la signature Mij*) qu'il a mentionné ailleurs (Schwab, Inventory, t. I, p. 62, 96, 103 et p. 131).

Mais le moyen le plus rapide que Schwab mentionne pour reconnaître les différents tirages est la pagination : ainsi, dans le premier tirage de l'éd. de Paris, t. I, la p. 838 est mal paginée comme 738 ; t. II, p. 134 comme 334 ; t. III, p. 59 comme 65, p. 636 comme 536, p. 819 comme 619 (Schwab, Inventory, t. I, p. 83-84).

À ce test s'ajoute celui de la numérotation (signature) des cahiers. Tous ces collationnements sont possibles grâce aux descriptions très précises données par Schwab.

L'inventaire des Recueils de planches a été établi par Schwab dans le volume VII de son Inventory, publié en 1984. Du point de vue éditorial, la question est moins complexe que pour les volumes de textes, puisqu'il n'y a que deux éditions in-folio de « Paris », l'originale et la contrefaçon de Genève des années 1770, souvent de moins bonne qualité (Schwab, t. VII, p. 36-37 et p. 51-54, et Lough, Essays). En suivant ses descriptions, aucune confusion ne peut être faite, bien que l'absence de pagination et de numérotation des cahiers ait rendu nécessaire un système propre de référencement (Schwab, Inventory, t. VII, p. 51 et suiv.).

Irène Passeron

Lire la suite...

II. L'exemplaire 1 de la Mazarine :
un premier tirage de l'édition originale

Dernière mise à jour : le 14 mars 2015

Indications bibliographiques :

John Lough, Essays on the Encyclopédie of Diderot and D'Alembert, London/New York/Toronto, 1968.

Richard N. Schwab, Walter E. Rex, John Lough, Inventory of Diderot's Encyclopédie, Studies on Voltaire and the Eighteenth Century 80, 83, 85, 91, 92, 93, 223, Genève/Oxford, Voltaire Foundation, 1971-1972, 1984, 7 vol : t. I (SVEC 80, 1971) ; t. II (SVEC 83, 1971) ; t. III (SVEC 85, 1972) ; t. IV (SVEC 91, 1972) ; t. V (SVEC 92, 1972) ; t. VI (SVEC 93, 1972) ; t. VII (SVEC 223, 1984).

Pour citer cet article :

Irène Passeron, « L'exemplaire de la Mazarine », Qu'est-ce qu'une édition originale de l'Encyclopédie, et comment la reconnaître ?, projet d'Edition Numérique Collaborative et CRitique de l'Encyclopédie, http://enccre.academie.sciences.fr (26-02-2017).

À propos de l'auteur de cet article :

Irène Passeron est chargée de recherches au CNRS, membre de l'Institut de mathématiques de Jussieu - Paris Rive Gauche, et coordinatrice du Groupe d'édition des Œuvres complètes de D'Alembert.

ENCCRE | Intranet
© 2014 | Crédits