Edition Numérique Collaborative
et CRitique de l'
Encyclopédie
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Éditeurs et collaborateurs de l'Encyclopédie / Gabriel François Venel (1723-1775)

Gabriel François Venel
(1723-1775)

Marque de collaborateur : (b)

Le feu est un sujet essentiel pour Venel. Les éléments « feu » et « eau » sont transposés en chimie en menstrues d'une part (terme correspondant aux actuels solvants), et chaleur d'autre part, ces deux principes étant à la base de la chimie de la première moitié du XVIIIe siècle. Venel place le feu au-dessus de l'action des solvants, dans le sens où les menstrues sont inactives sans chaleur. La maîtrise du feu constitue donc la compétence de base de l'expérimentateur. Les recherches autour du feu sont plus généralement au centre de l'attention de la chimie de cette période. La chimie de Stahl introduit la notion de Phlogiston, c'est-à-dire le feu comme propriété inflammable de la matière. Or, ici, Venel évacue ce point de vue dans les courts paragraphes qui entament l'article, préférant laisser plus de place à la notion de chaleur, second attribut du feu élémentaire. En cela, l'article est légèrement à la marge des considérations du monde scientifique de son temps, sans qu'il faille supposer une ignorance de Venel : celui-ci enseigne bel et bien la théorie du Phlogiston dans les cours qu'il donne en parallèle de son travail d'encyclopédiste. C'est probablement par souci de clarté que l'auteur se contente ici d'une définition terminologique, privilégiant un développement des aspects pratiques et expérimentaux, plus à même de convaincre un lecteur sceptique de l'utilité et de la légitimité de la chimie.

Le texte de l'article est construit en six parties de longueurs inégales. La partie introductive permet à l'auteur de se placer immédiatement en « chimiste Stahlien » et de préciser le périmètre de son étude : l'article se limite à l'étude du feu « dirigée par l'art », par opposition à l'étude des feux « naturels ». Les seconde, troisième et quatrième parties, assez brèves, traitent de généralités à propos du feu, en particulier des différentes sources de chaleur et de leurs usages traditionnels. Elles renvoient le lecteur à d'autres articles plus spécifiques. Venel ne souhaite visiblement pas s'appesantir sur des méthodes qui font partie de l'enseignement basique du chimiste et leur préfère une cinquième partie plus longue et détaillée sur la classification des feux. Il y divise les chaleurs en quatre degrés. Récente, cette classification diffère de celle que Chambers donne dans la Cyclopædia par exemple. La dernière partie de l'article donne enfin quelques conseils pour éviter les dangers liés à l'usage du feu. Il s'agit donc de couvrir tous les aspects dont l'expérimentateur aura besoin, d'établir une forme de protocole expérimental complet.

Le lecteur auquel s'adresse Venel est un homme de sciences, curieux et critique, capable de tester les théories de l'auteur par ses propres moyens ; il y est d'ailleurs souvent invité. La rhétorique de Venel crée donc une certaine connivence avec son lecteur, à qui il s'adresse comme à un élève, dans un style très didactique. L'article progresse ainsi de la théorie aux détails les plus pratiques. L'auteur juxtapose systématiquement théorie, exemples concrets et méthode d'application, en une structure ternaire qui rend chaque phase à la fois complète et abordable. En outre, il fait bon usage des renvois encyclopédiques : parmi la cinquantaine de renvois, plus de la moitié sont de son cru, et une large part est constituée d'articles de chimie exclusivement. La question du feu est donc au centre de la chimie dont traite Venel dans l'Encyclopédie. En outre, une large part des renvois, environ un cinquième, pointent vers des articles possédant deux désignants, l'un étant la chimie, le second l'histoire naturelle ou la médecine. Le feu n'est donc pas l'apanage des seuls chimistes, il est au cœur des sciences expérimentales. Dans une perspective plus large, on peut ajouter que la question du feu et de la chaleur constitue un sujet d'intérêt pour la communauté scientifique dans son ensemble.

Comme souvent dans ses écrits, Venel utilise l'article Feu pour défendre la chimie comme science à part entière. Il y définit un modèle de chimiste expérimentateur, savant et éclairé, bon connaisseur des auteurs de référence et des lois générales, mais également très ouvert aux arts les plus techniques. Par-dessus tout, le chimiste venelien est un savant qui agit avec circonspection et esprit critique. Les lois que Venel propose sont, selon ses propres dires, à adapter et à remettre en cause par l'expérience. En décrivant ce modèle de savant complet, Venel présente le chimiste comme agissant en autonomie vis-à-vis des autres sciences. Il fonde ainsi la légitimité de la chimie, tout en soulignant sans cesse son utilité immédiate. Il loue la pratique méthodique, et justifie les théories par leur utilité concrète, que ce soit dans le laboratoire, la mine de sel ou la cuisine.

Sa classification des chaleurs en quatre degrés, par exemple, découle des quatre types d'expériences les plus communes en chimie. Le premier degré est celui des fermentations, qui sont un sujet de grand intérêt pour la chimie et pour la médecine de l'époque, dans le sens où la compréhension de la décomposition de la matière permet de mieux interroger ce qu'est la vie. Le deuxième est celui des dissolutions et donc de l'action des menstrues, sujet central de la chimie de synthèse ou d'isolement de substances. Le troisième est celui de l'eau bouillante, degré fixe qui le rend très commode pour les opérations nécessitant une certaine stabilité pour leur succès. Enfin, le quatrième et dernier degré est celui de la métallurgie, des fontes des métaux, problème central en chimie, par héritage de l'alchimie. Comme on le voit, ces degrés sont à, l'exception du troisième, vastes et imprécis, le quatrième notamment, qui s'étend de la température de l'eau bouillante à celle de l'or en fusion... Mais, devançant la critique d'un physicien pointilleux, Venel ajoute qu'une plus fine division pourrait être justifiée si la nécessité l'emportait sur « l'incommodité de ces mesures ». Venel montre ici une vision très pragmatique de l'utilisation des degrés.

La dernière partie de l'article traitant des risques de la chimie se poursuit dans cette optique. Il y est dit que la bonne connaissance de la théorie permet très concrètement d'éviter les accidents, à la fois pour l'expérimentateur et pour ses « assistans ». Il ajoute cependant qu'une fois les cas les plus dangereux prudemment écartés, les incidents n'en sont plus que « fortuits ».

La portée historique de cet article est délicate à mesurer. En effet, si l'Encyclopédie connaît un succès sans précédent, la chimie du milieu du XVIIIe siècle peut nous paraître aujourd'hui bien terne face aux découvertes de Lavoisier, qui marqueront l'abandon définitif de la théorie du Phlogiston quelques décennies plus tard. L'article permet cependant de saisir le processus d'autonomisation de la chimie et donc sa tentative de stabilisation sur une base théorique servant à justifier son fonctionnement expérimental.

Armel Cornu

Dernière mise à jour : le 30 décembre 2014

Les collaborateurs de l'Encyclopédie

Indications bibliographiques :

Madeleine Pinault-Sorensen, L'Encyclopédie, collection Que sais-je ?, Paris, Presses universitaires de France, 1993.

Frank A. Kafker et Serena L. Kafker, The Encyclopedists as Individuals: a Biographical Dictionary of the Authors of the Encyclopédie, Studies on Voltaire and the Eighteenth Century, 257, Oxford, Voltaire Foundation, 1988. [Sur Venel, p. 382-386 ; résumé et traduction dans Recherches sur Diderot et sur l'Encyclopédie, 8, 1990, p. 118-119. [consulter]

Deutsche Biographie, ADB Artikel, Georg Ernst Stahl : http://www.deutsche-biographie.de/sfz80932.html (13 juillet 2014).

Christine Lehman et François Pépin (dir.), La chimie et l'Encyclopédie, Corpus n°56, 2009.

Rémi Franckowiak, « La chimie dans l'Encyclopédie : une branche tour à tour dépréciée, réévaluée et autonome », Recherches sur Diderot et sur l'Encyclopédie, 40-41, 2006, p. 221-231. [consulter]

François Pépin, La Philosophie expérimentale de Diderot et la chimie. Philosophie, sciences et arts, Paris, Classiques Garnier, 2012.

Pour citer cet article :

Armel Cornu, « Gabriel François Venel (1723-1775) », Les collaborateurs de l'Encyclopédie, projet d'Edition Numérique Collaborative et CRitique de l'Encyclopédie, http://enccre.academie.sciences.fr (24-05-2017).

À propos de l'auteur de cet article :

Armel Cornu termine actuellement une double licence en chimie à l'Université Pierre et Marie Curie et en histoire à l'Université Paris-Sorbonne. Elle a rédigé cette notice dans le cadre d'un stage d'initiation à l'histoire des sciences réalisé à l'Institut de mathématiques de Jussieu - Paris Rive Gauche et encadré par Alexandre Guilbaud et Irène Passeron, avec la collaboration de François Pépin.

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