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Éditeurs et collaborateurs de l'Encyclopédie / Abbé André Morellet (1727-1819)

Abbé André Morellet
(1727-1819)

Marque de collaborateur : (h)

Six articles de théologie dans les volumes VI et VII.
Mais aussi auteur probable d’articles non signés qui restent à identifier.

André Morellet naît à Lyon le 27 mars 1727 ; il est l’aîné de 14 enfants. Son père, Claude Joseph, marchand papetier, réussit malgré ses ressources limitées à le faire instruire au collège jésuite de la ville. Grâce aux relations d’un oncle, Morellet obtient à 14 ans une bourse au prestigieux Séminaire des Trente-Trois à Paris ; il peut continuer ses études de théologie à la Sorbonne en 1748 avec la subvention d’un cousin. Dans la Maison de Sorbonne où il réside, Morellet côtoie des jeunes gens issus de familles appartenant aux plus hauts rangs de la société ; plusieurs d’entre eux, dont Turgot et Étienne Charles de Loménie de Brienne, devinrent des amis à vie. À la Sorbonne, il brille dans ses études, lit beaucoup et développe un talent pour la discussion qui le fera remarquer plus tard dans les salons.

La licence terminée et voyant les places d’enseignant fermées à un petit bourgeois, le jeune abbé refuse de se contenter d’un poste paroissial. Sur la recommandation de l’ancien recteur de son séminaire, il trouve un emploi plus à son goût : de 1752 à 1760, Morellet sert de directeur des études pour un jeune noble destiné à l’état ecclésiastique, Barthélemy Louis Martin Chaumont de La Galaizière. Cette charge n’étant pas lourde, il profite de son temps libre et se forme en économie. Par l’intermédiaire de Turgot, il est introduit dans le cercle de Jacques Claude Marie Vincent de Gournay, physiocrate et intendant du commerce. L’abbé fait aussi la connaissance d’autres personnages importants dans l’administration, Étienne Maynon d’Invault, physiocrate, contrôleur-général en 1768, et Daniel Charles Trudaine et son fils, Jean Charles Philibert Trudaine de Montigny, successivement intendants de finance. Morellet adopte certaines théories des physiocrates et des mercantilistes et défendra sans cesse le droit de propriété et le principe d’une économie libérale. Le cercle de ses connaissances s’élargit encore à cette époque pour inclure des philosophes, parmi lesquels D’Alembert et Diderot, qui l’engagent à fournir des articles sur la théologie à l’Encyclopédie après le départ précipité de l’abbé Jean Martin de Prades.

Le premier grand voyage de Morellet a lieu en 1758 quand il emmène son élève au conclave à Rome. Ils passent ensuite dix mois dans différentes villes ; Morellet, muni de lettres d’introduction et parlant italien, s’immerge dans la vie culturelle du pays. Dans une bibliothèque romaine, Morellet déniche le Directorium inquisitorum de Nicolas Eymeric, grand inquisiteur au XIVe siècle, et il en traduisit des passages effrayants qu’il publie sous le titre de Manuel de l’Inquisiteur. Le livre sera remarqué lors de sa publication en 1762. Voltaire, qui l’appelait « l’abbé Mords-les », l’en félicitera.

Son mandat de tuteur terminé, Morellet s’attache plus ouvertement aux philosophes. En 1760 il répond par quelques pamphlets — genre qu’il adoptera à plusieurs reprises au cours de sa carrière — à la satire de Charles Palissot de Montenoy dans sa pièce Les Philosophes. L’allusion à une dame puissante attire à l’abbé un séjour de six semaines à la Bastille, dans une chambre au demeurant assez commode. Par la suite, il voit s’ouvrir les portes des salons les plus réputés : il fréquente désormais Helvétius, d’Holbach, les Necker, et la comtesse de Boufflers, en plus de Mme Geoffrin qu’il connaissait déjà. À partir de ce moment, le cercle de ses relations ne cessera de s’agrandir. A la fin de ses Mémoires sur le XVIIIe siècle et sur la Révolution (1821), il dresse une liste de 81 personnes célèbres qu’il a connues : Buffon, Condillac, Condorcet, Benjamin Franklin, David Garrick, Hume, les Lavoisier, Mlle de Lespinasse, Jean François Marmontel (qui épousa la jeune nièce de Morellet), Rousseau, pour ne citer que quelques noms.

Ayant découvert sa vocation d’homme de lettres et d’économiste mais obligé de gagner son pain, Morellet cherche le soutien de ses amis influents, principalement Maynon d’Invault, Turgot, les Trudaine et le comte de Shelburne. L’appui est réciproque : ses protecteurs l’aident à obtenir des projets et des places et, à son tour, il accomplit différentes tâches pour eux. Morellet compose des mémoires, par exemple contre les privilèges tenus par la Compagnie des Indes (1769). Il les conseille sur des matières économiques, surtout pendant le ministère de Turgot de 1774 à 1776. Lors d’un voyage en Angleterre en 1771, fait sur l’invitation de Shelburne, il rassemble pour Trudaine de Montigny des renseignements sur le commerce anglais.

Morellet connait un échec mémorable dans ses relations avec ses patrons. En 1769, il annonce un « Nouveau Dictionnaire de Commerce », vaste projet de cinq volumes in-folio qui doit paraître de 1770 à 1775. Pour le préparer, il vise le poste de secrétaire du bureau du commerce qui lui donnerait un accès facile à la documentation nécessaire. Les Trudaine et Maynon d’Invault semblent le favoriser mais il n’obtient pas la place. En récompense, Trudaine de Montigy lui fait accorder une subvention annuelle pour continuer ses recherches en vue du dictionnaire. Mais à cause de ses nombreuses activités et de la difficulté de se procurer des informations essentielles, le dictionnaire n’est toujours pas terminé quand la Révolution met fin à l’entreprise. La Révolution le prive aussi d’un don que Turgot lui avait procuré, un bénéfice qui avait doublé ses revenus quand il put enfin le toucher en 1788. Il le perd l’année suivante après la nationalisation des biens du clergé.

Doué pour les langues, Morellet a publié de nombreuses traductions d’ouvrages anglais et italiens ; il lui arriva parfois de les réorganiser en même temps, souvent — mais pas toujours — avec la collaboration de l’auteur. Ainsi il refit deux livres d’Angelo Giuseppe Maria Gatti sur l’inoculation, Réflexions sur les préjugés qui s’opposent à l’établissement et aux progrès de l’inoculation (1764) et Nouvelles réflexions sur la pratique de l’inoculation (1767), et le Traité des délits et des peines de Cesare Beccaria (1766). Dans le cas des Observations sur la Virginie de Thomas Jefferson (1786), l’auteur critiqua certains aspects de la version en français. Une traduction considérable, celle de La Richesse des Nations d’Adam Smith, resta inédite pour des raisons de compétition éditoriale. Son talent pour la traduction sauva Morellet de la ruine après la Révolution : il traduisit une vingtaine de volumes d’histoires, de récits de voyages et de romans populaires.

Son autre intérêt linguistique, la lexicographie, se manifesta principalement à travers le « Nouveau Dictionnaire de Commerce » déjà mentionné, pour lequel il établit trois vocabulaires distincts (la géographie commerçante, la matière du commerce et la théorie de l’économie) et par ses contributions aux cinquième et sixième éditions du Dictionnaire de l’Académie française. Élu au cinquième siège de l’Académie française en 1785, il devint l’un des membres les plus assidus dans la préparation de ces deux éditions. Sa bibliothèque personnelle, aménagée dans cinq pièces de son appartement, fut d’un grand secours dans ses recherches pour le dictionnaire.

Un vaste appartement dans le huitième arrondissement, une société nombreuse et choisie, le sentiment de jouer un rôle de conséquence dans la formation de l’opinion publique par ses écrits et par sa participation à plusieurs salons, Morellet connut « la douceur de vivre » de l’Ancien Régime. L’annonce des États généraux en 1788 semble augurer des changements favorables aux progrès et l’abbé se porte candidat comme représentant du Premier État mais il n’est pas élu. Son optimisme se transforme bientôt en déception et ses privations personnelles se multiplient dans les années 1790. En plus du bénéfice, l’abbé perd presque toutes ses pensions et voit émigrer ou périr sur la guillotine de nombreux amis. Il court lui-même des risques à cause de ses relations avec des nobles et des gens de l’ancienne administration. Il risque la prison en demandant un certificat de civisme pour pouvoir toucher une pension accordée par le nouveau gouvernement. Dans un autre acte de bravoure, quand l’Académie française est supprimée en 1793, Morellet ramène chez lui les registres et documents remontant à sa fondation en 1635 et les conserve jusqu’en 1805. Il publie peu pendant la Terreur mais écrit beaucoup : une façon de garder un certain équilibre en face des événements. Ses « Matériaux pour servir à l’histoire de la Révolution » restent pour la plupart inédits ; le manuscrit est conservé avec d’autres papiers de Morellet à la Bibliothèque municipale de Lyon.

Après la Terreur, Morellet reprend une vie publique. Il est élu à l’Institut et devient secrétaire de la commission qui prépare la sixième édition du Dictionnaire de l’Académie française. Toujours passionné dans sa défense du droit de propriété, il publie des pamphlets pour appuyer ceux qui ont perdu leurs biens à cause de l’émigration d’un parent. En 1802 il est nommé membre du Conseil général de commerce, en 1806 membre de la Légion d’honneur et en 1808 membre du Corps législatif. Entre 1796 et 1803, il rédige les Mémoires sur le dix-huitième siècle et sur la Révolution qui s’étendent jusqu’à sa rencontre avec Napoléon lors d’une réception. Morellet admirait l’empereur parce qu’il avait rétabli l’ordre dans le pays ; mais il votera pour sa déchéance en 1814.

Âgé et invalide après un accident de voiture en 1814, Morellet continue à se rendre aux réunions de l’Académie française et s’occupe à rassembler des articles et d’autres écrits pour les Mélanges de littérature et de philosophie du XVIIIe siècle, publiés en quatre volumes en 1818. Il décède le 12 janvier 1819.

Ses contributions à l’Encyclopédie forment le seul écrit théologique de Morellet, qui abandonne vite la discipline de ses études de séminaire pour l’économie et d’autres sujets. Sa participation avouée à l’Encyclopédie est assez limitée parce qu’il cesse de collaborer après la suppression de l’ouvrage en 1757. Six articles, tous dans les volumes VI et VII (1756 et 1757), portent sa signature : FATALITÉ (Métaph.), Figure (Théolog.), Fils de Dieu (Théol.), FOI (Théol.), FONDAMENTAUX, (Articles) Théolog. et GOMARISTES, (Théologie.) ; les cinq premiers lui sont attribués dans l’Avertissement du vol. VII, p. xiij. L’article GOMARISTE a fait l’objet d’une censure (voir Schwab, Inventory, I, Appendix D, p. 184-188). Morellet soumit aussi l’article Théologie positive, mais il fut supprimé par Le Breton, selon une note dans la marge des épreuves (Gordon et Torrey, The Censoring of Diderot’s Encyclopédie, p. 89 n. 20). Il est probable que d’autres articles de théologie non signés soient de Morellet. D’abord, l’Avertissement du volume VII ajoute « &c. » après les cinq titres, ce qui suggère au moins plusieurs articles de plus et non le seul GOMARISTES. Deuxièmement, dans ses Mémoires, Morellet présente les six articles en question comme s’ils faisaient partie d’un plus grand ensemble (« quelques fragmens théologiques, tels que … », Mémoires, 2013, p. 69), et il termine lui aussi sa liste par « etc. ». Il semble que, même un demi-siècle après les controverses autour de l’Encyclopédie, l’abbé ne voulait pas livrer tous les secrets de sa collaboration. Ses articles sont orthodoxes mais certaines sources et allusions peuvent suggérer les tendances philosophiques de leur auteur. A l’heure actuelle, ses autres contributions n’ont pas encore été identifiées.

La carrière encyclopédique de Morellet s’arrêta avec les articles de théologie. Il ne participa pas à l’Encyclopédie méthodique, malgré sa réputation d’économiste, parce qu’il préparait à l’époque le « Nouveau Dictionnaire de Commerce ». D’ailleurs, Nicolas Baudeau, l’éditeur de Commerce (trois volumes, 1783-[1787]) de l’Encyclopédie méthodique, déclara que son propre dictionnaire était provisoire en attendant la publication de Morellet.

Kathleen Hardesty Doig

Notice mise en ligne le 23 octobre 2016.

Les collaborateurs de l'Encyclopédie

Indications bibliographiques

Kathleen Hardesty Doig et Dorothy Medlin, « André Morellet’s Theological Articles for the Encyclopédie : Text and Subtext », Diderot Studies XXVI, 1995, p. 89-108.

Douglas H. Gordon et Norman Lewis Torrey, The Censoring of Diderot’s Encyclopedia and the re-established text, New York, Columbia University Press, 1947.

Frank A. Kafker et Serena L. Kafker, The Encyclopedists as Individuals: a Biographical Dictionary of the Authors of the Encyclopédie, Studies on Voltaire and the Eighteenth Century, 257, Oxford, Voltaire Foundation, 1988. [Sur Morellet, p. 272-278]

Dorothy Medlin, « André Morellet’s Library », Libraries and Culture, XXXI, été-automne 1996, p. 574-602.

Dorothy Medlin, « Thomas Jefferson, André Morellet, and the French Version of Notes on the State of Virginia », The William and Mary Quarterly, XXXV, janvier 1978, p. 85-99.

Dorothy Medlin et Jeffrey Merrick, (éd.), André Morellet : Texts and Contexts, Oxford, Voltaire Foundation, 2003.

Jeffrey Merrick et Dorothy Medlin, (éd.), André Morellet (1727-1819) in the Republic of Letters and the French Revolution, New York, Peter Lang, 1995. [Comprend le catalogue de 198 écrits de Morellet, édités et inédits, établi par Dorothy Medlin, p. 185-232.]

André Morellet, Lettres d’André Morellet, Dorothy Medlin, Jean-Claude David, Paul Leclerc (éd.), 3 volumes, Oxford, The Voltaire Foundation, 1991-1996.

André Morellet, Mémoires sur le XVIIIe siècle et sur la Révolution, Dorothy Medlin et Kathleen Hardesty Doig (éd.), Paris, Honoré Champion, 2013.

Jean-Claude Perrot, « Les Dictionnaires de commerce au XVIIIe siècle », Revue d’histoire moderne contemporaine, XXVIII, 1981, p. 36-67.

Christophe Salvat, « André Morellet (1727-1819) », dans Ludovic Frobert, André Tiran et Jean-Pierre Potier (dir.), Économistes et Lyonnais, en Dauphiné et en Forez, Lyon, Institut des Sciences de l’Homme, 2000, p. 228-240.

Christophe Salvat, « Formation et diffusion de la pensée économique libérale française : André Morellet et l’économie politique du dix-huitième siècle », thèse soutenue le 14 janvier 2000 à l’Université Lumière Lyon II, 2 volumes.

Pour citer cet article

Kathleen Hardesty Doig, « Abbé André Morellet (1727-1819) », Les collaborateurs de l'Encyclopédie, projet d'Edition Numérique Collaborative et CRitique de l'Encyclopédie, http://enccre.academie.sciences.fr (26-02-2017)

À propos de l'auteur de cet article

Kathleen Hardesty Doig est Professeure émérite de l'université Georgia State et membre de l'Atelier Pancoucke et l'Encyclopédie méthodique (APEM).

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