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Encyclopédie
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Éditeurs et collaborateurs de l'Encyclopédie / Louis, chevalier de JAUCOURT (c. 1704-1780)

Louis, chevalier de JAUCOURT
(circa 1704-1780)

Le chevalier de Jaucourt est une figure méconnue bien que centrale de l'Encyclopédie. Il en est le principal collaborateur, puisqu'il a donné plus de 17 000 articles et qu'il a porté les derniers volumes de textes, en rédigeant plus de la moitié des articles à une époque où, D'Alembert ayant démissionné de la direction, Diderot, considérablement occupé par le travail sur les Planches, ne pouvait pas diriger seul les derniers volumes. En fait, Jaucourt en a été l'infatigable éditeur et il a signé jusqu'au dernier article de l'ouvrage. C'est pourquoi les connaisseurs, dont le grand historien Jacques Proust, parlent de « l'Encyclopédie de Diderot, d'Alembert et Jaucourt ».

Homme de lettres et de sciences, érudit, apte à circuler entre les savoirs avec élan, voire hardiesse, Jaucourt apparaît aujourd'hui comme une figure exemplaire de l'aventure encyclopédique. Vraisemblablement né à Paris d'une famille huguenote contrainte à la conversion, Jaucourt étudie en Suisse, en Angleterre puis en Hollande avant de rentrer en France. Attiré par l'entreprise avant même qu'elle n'existe, comme en témoigne sa Vie de Mr Leibnitz (1734 et 1747), dans laquelle il appelle de ses vœux une refonte du projet encyclopédique leibnizien, Jaucourt ne pouvait que s'enthousiasmer, lors de la parution du premier volume de l'Encyclopédie, pour un tel ouvrage, alors devenu projet collectif.

C'est dans l'« Avertissement » du tome II de l'Encyclopédie que ce nouveau collaborateur est présenté :

M. le Chevalier de Jaucourt, que la douceur de son commerce & la variété de ses connoissances ont rendu cher à tous les gens de Lettres, & qui s'applique avec un succès distingué à la Physique & à l'Histoire Naturelle, nous a communiqué des articles nombreux, étendus, & faits avec tout le soin possible. On en trouvera plusieurs dans ce Volume, & nous avons eu soin de les désigner par le nom de leur Auteur. Ces articles sont les débris précieux d'un Ouvrage immense, qui a péri dans un naufrage, & dont il n'a pas voulu que les restes fussent inutiles à sa patrie. (Enc., II, p. j)

On doit à Jaucourt plusieurs milliers d'articles de géographie, dans lesquels il insère souvent la biographie d'une figure locale d'importance, donnant ainsi à l'Encyclopédie une nouvelle dimension biographique et historique. Mais, comme Diderot, il s'occupe de toutes sortes de domaines et de savoirs : jurisprudence, morale, histoire, économie, politique, belles-lettres, peinture, cuisine, description des métiers, ainsi qu'histoire naturelle ou médecine, art qu'il avait étudié auprès de Boerhaave, obtenant le titre de docteur sans jamais exercer. Sans doute la multiplicité de ses contributions a-t-elle amené l'Encyclopédie à se tourner de plus en plus vers les sciences expérimentales et morales.

Pour mesurer l'ampleur et la variété de l'écriture jaucourtienne, il faut entrer dans un réseau intertextuel complexe. Car Jaucourt n'a guère donné d'articles de son propre cru. En érudit de l'âge classique, soucieux à la fois de la rigueur et de l'ampleur des points de vue, il a recours aux grands auteurs et aux traités spécialisés, et il pratique l'extrait et la compilation de façon constante et intensive. Ses sources sont multiples, mais on note son attachement particulier à Voltaire, à Montesquieu et à Rousseau.

Issu d'une grande famille de la noblesse protestante, Jaucourt a été un soutien discret mais efficace de l'entreprise encyclopédique, et sa signature qui figure systématiquement, semble-t-il, à la fin de ses articles, avait aussi la fonction de rappeler à ses adversaires que l'Encyclopédie avait en Jaucourt un contributeur de haute lignée, familier de Montesquieu et auquel Voltaire portait une estime qu'il exprime plusieurs fois dans sa correspondance. Le dévouement de Jaucourt à l'Encyclopédie a été rare : il a même vendu sa maison pour payer ses copistes, et l'acheteur en a été Le Breton lui-même !

Homme des Lumières, sa hardiesse doit aussi beaucoup à ses convictions protestantes et à son appartenance à une communauté persécutée. C'est Jaucourt qui fait entendre dans l'Encyclopédie la dénonciation de l'esclavage (ESCLAVAGE, Enc., V, p. 934a-939a), de même qu'il produit l'un des premiers textes ouvertement abolitionnistes publiés en France, l'entrée Traite des nègres (Enc., XVI, p. 532b-533a). On lui doit aussi, entre autres, les fermes plaidoyers contre la guerre (Guerre, Droit naturel & Politique, Enc., VII, p. 995b-998a), la superstition (SUPERSTITION, Enc., XV, p. 669b-670a), ou l'Inquisition (INQUISITION, Enc., VIII, p. 773b-776a). Il faut d'ailleurs signaler que ce sont essentiellement les articles de Jaucourt qui, avec ceux de Diderot, ont été censurés par le libraire Le Breton (voir Gordon et Torrey, The Censoring of Diderot's Encyclopédie and the Re-established Text).

Au tome VIII, dans le dernier avertissement de l'Encyclopédie, Diderot rend à Jaucourt l'hommage qui lui est dû :

Jamais le sacrifice du repos, de l'intérêt & de la santé ne s'est fait plus entier & plus absolu. Les recherches les plus pénibles & les plus ingrates ne l'ont point rebuté. Il s'en est occupé sans relâche, satisfait de lui-même, s'il pouvoit en épargner aux autres le dégoût. Mais c'est à chaque feuille de cet Ouvrage à suppléer ce qui manque à notre éloge ; il n'en est aucune qui n'atteste & la variété de ses connoissances & l'étendue de ses secours. (Enc. , VIII, p. j)

Après l'Encyclopédie, Jaucourt poursuivit son entreprise historique commencée dans le Dictionnaire raisonné. Si l'on en croit D'Alembert, Jaucourt, en 1777, soit 2 ans avant sa mort survenue à Compiègne (Oise actuelle) le 3 février 1780 (registre de la paroisse Saint-Jacques de Compiègne où l'acte de sépulture précise qu'il a été inhumé le surlendemain dans le cimetière de la paroisse), âgé d'environ 74 ans (sic), travaillait encore à un « Dictionnaire historique » qui ne vit pas le jour.

Marie Leca-Tsiomis et François Pépin,
avec les compléments biographiques de Françoise Launay

Ouvrages de Jaucourt (y compris sous le pseudonyme de Neuville, ou Neufville)

Ludovicus de NEUFVILLE, Disquisito physiologica de Fontium origine… [Recherches sur l'origine des fontaines...], Genève, Du Villard et Jacquier, 1723.

Louis de NEUVILLE, Dissertatio medica inaugularis, de Allantoide humana quam [Thèse de doctorat de médecine], sous la direction de Boerhaave, Leyde, 1730.

Essais de Théodicée sur la bonté de Dieu, la liberté de l'homme, et l'origine du mal. Par M. Leibnitz. Nouvelle Edition [1re éd., 1734, publiée sous le pseudonyme de L. de Neuville], Augmentée de l'Histoire de la Vie & des Ouvrages de l'Auteur, Par M. le Chevalier de JAUCOURT, Amsterdam, chez François Changuion, 1747, 2 vol. La Vie de Mr. Leibnitz se trouve dans le premier tome.

Jaucourt a en outre contribué au Code de l'humanité dirigé par De Felice, Yverdon, 1778, 13 vol.

Notice mise en ligne le 15 juin 2015

Les collaborateurs de l'Encyclopédie

Indications bibliographiques :

Georges Benrekassa, « Penser l'encyclopédique : l'article “Encyclopédie” de l'Encyclopédie », dans Le Langage des Lumières : concepts et savoirs de la langue, Paris, PUF, 1995.

Gilles Barroux et François Pépin (éd.), Le Chevalier de Jaucourt. L'homme aux 17 000 articles, Paris, Société Diderot, coll. « L'Atelier, autour de Diderot et de l'Encyclopédie », à paraître.

Anne-Marie Chouillet, « Louis de Jaucourt (1704-1780) », dans Jean Sgard (dir.), Dictionnaire des journalistes (1600-1789) , Oxford, Voltaire Foundation, 1999, 2 vol. [Consulter la version en ligne, corrigée et augmentée]

Luigi Delia, « Crime et châtiment dans l'Encyclopédie. Les enjeux de l'interprétation de Montesquieu par de Jaucourt », Dix-huitième siècle, 41, 2009, p. 469-486.

James Doolittle, « Jaucourt's Use of Source Material in the Encyclopédie », Modern Language Notes, Vol. 65, No. 6, June 1950, p. 387-392.

Olivier Ferret, Voltaire dans l'Encyclopédie, Paris, Société Diderot, coll. « L'Atelier, autour de Diderot et de l'Encyclopédie », à paraître. [2e partie : « Voltaire et Jaucourt »].

Olivier Ferret, « La philosophie de l'emprunt : Jaucourt et l'histoire de l'Espagne dans l'Encyclopédie », Recueil d'Etudes sur l'Encyclopédie et les Lumières, 2, 2013, p. 181-203.

Douglas H. Gordon et Norman L. Torrey, The Censoring of Diderot's Encyclopédie and the re-established text, New York, Columbia University Press, 1947.

Jean Haechler, L'Encyclopédie de Diderot et de... Jaucourt (essai biographique sur le chevalier de Jaucourt), Paris, H. Champion, 1995.

John Lough, « Louis, chevalier de Jaucourt (1704-1780). A Biographical Sketch », dans E. T. Dubois et al. (éd.), Essays presented to C. M. Girdlestone, Newcastle-upon-Tyne, 1960, p. 195-217. [Article pionnier.]

John Lough, « Louis, Chevalier de Jaucourt, Some Further Notes », French Studies, XV (4), 1961, p. 350-357. [Article pionnier.]

Madeleine F. Morris, Le chevalier de Jaucourt. Un ami de la terre (1704-1780), Genève, Droz, 1979. [Premier ouvrage de synthèse sur Jaucourt.]

Georges A. Perla, Jaucourt et la biographie dans les articles de géographie de l'Encyclopédie, Thèse de doctorat, Michigan, 1972.

Georges A. Perla, « La géographie dans l'Encyclopédie », Revue de synthèse, 115, juillet-septembre 1984, p. 299–311.

Georges A. Perla, « The unsigned articles and Jaucourt's biograhical sketches in the Encyclopédie », Studies on Voltaire and the Eighteen century, 171, 1977, p. 1-7.

Georges A. Perla, « La philosophie de Jaucourt dans l'Encyclopédie », Revue de l'histoire des religions, t. 197, no 1, 1980, p. 59-78.

Jacques Proust, Diderot et l'Encyclopédie, Paris, A. Colin, 1962.

Richard N. Schwab, « The Chevalier de Jaucourt and Diderot's Encyclopédie », Modern Language Forum, 1957, p. 44-51. [Article pionnier.]

Richard N. Schwab, « The extent of the chevalier de Jaucourt's contribution to Diderot's Encyclopédie », Modern Language Notes, Vol. 72, No. 7 (Nov. 1957), p. 507-508. [Article pionnier.]

Richard N. Schwab, « The Chevalier de Jaucourt, Physician and Encyclopedist », Journal of the History of Medicine and Allied Sciences, XIII (2), 1958, p. 256-259 [Article pionnier.]

Richard N. Schwab, « Un Encyclopédiste huguenot : le chevalier de Jaucourt », Bulletin de la Société de l'histoire du protestantisme français, 1962, p. 45-74. [Article pionnier.]

Céline Spector, « Y a-t-il une politique des renvois dans l'Encyclopédie ? Montesquieu lu par Jaucourt », L'ordre des renvois dans l'Encyclopédie, F. Markovits et M.-F. Spallanzani (éd.), Corpus, 51, 2007, p. 251-283.

Pour citer cet article :

Marie Leca-Tsiomis et François Pépin, avec les compléments biographiques de Françoise Launay, « Louis, chevalier de JAUCOURT (c. 1704-1780) », Les collaborateurs de l'Encyclopédie, projet d'Edition Numérique Collaborative et CRitique de l'Encyclopédie, http://enccre.academie.sciences.fr (23-03-2017)

À propos de l'auteur de cet article :

Marie Leca-Tsiomis est professeur émérite à l'Université Paris-Ouest Nanterre, membre du CSLF et responsable de la Revue sur Diderot et sur l'Encyclopédie.

François Pépin est agrégé et chercheur associé au CERPHI-UMR 5037 (ENS de Lyon). Il enseigne en classes préparatoires au lycée Louis le Grand.

Françoise Launay est chercheur associé à l'Observatoire de Paris.

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