Edition Numérique Collaborative
et CRitique de l'
Encyclopédie
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Denis Diderot (1713-1784)

Celui que ses amis puis la postérité nommèrent « le Philosophe » occupe une place unique dans l'entreprise : il fut en effet à la fois collaborateur dans des domaines particuliers (voir ci-dessous) et éditeur de l'ensemble, du début à l'extrême fin de l'entreprise. Mais, quand la compagnie des libraires associés, proposa, en 1747, à Diderot et à D'Alembert de travailler à l'édition de l'Encyclopédie, Denis Diderot, né à Langres, en 1713, d'un père coutelier, n'était encore qu'un jeune homme connu pour avoir traduit de l'anglais une Histoire de la Grèce ainsi que l'Essai sur le mérite et la vertu de Shaftesbury. Il avait également publié, anonymement, des Lettres philosophiques, aussitôt condamnées par le parlement de Paris. De fait, à sa formation initiale aux « humanités » classiques, Diderot adjoignit, au cours des années, de nombreuses études faites notamment dans les domaines des mathématiques, de la chimie, de l'histoire naturelle, de l'anatomie, de la musique. Pour les libraires qui firent appel à lui, il se recommandait essentiellement alors pour sa participation à la traduction du Dictionnaire de Médecine de l'Anglais James, ce qui lui conférait une expérience en matière d'édition de vastes répertoires dans le domaine des arts et des sciences.

Après cet engagement, Diderot publie des Mémoires sur différents sujets de mathématiques en 1748, et, anonymement, un roman philosophico-grivois, Les Bijoux indiscrets, avant, en 1749, de donner la Lettre sur les aveugles à l'usage de ceux qui voient, vaste réflexion athée sur la perception et la matière, suggérant non seulement que nos idées proviennent de nos sens mais surtout que le monde, en perpétuelle évolution, n'est pas la création d'une divinité. L'ouvrage fut aussitôt interdit et son auteur incarcéré au donjon de Vincennes. Il dut essentiellement sa libération aux démarches des libraires-éditeurs de l'Encyclopédie, soucieux d'assurer la continuation de leur entreprise.

À partir de cette date, Diderot s'engage dans la grande œuvre qui l'occupera plus de vingt-cinq ans : la biographie du directeur de l'Encyclopédie et celle de l'homme deviennent inséparables. Il vécut, et fit vivre sa famille, des maigres « honoraires » que lui consentaient les libraires jusqu'à ce que, en 1765, il finisse par vendre son abondante bibliothèque à la tsarine Catherine II de Russie, assurant ainsi aux siens une très relative aisance.

Diderot s'est souvent plaint d'avoir sacrifié à l'Encyclopédie, et au travail de « forçat » qu'il y mena, son temps, son goût et son talent. Il écrit ainsi à son amante et confidente Sophie Volland, en juillet 1765 :

Dans huit ou dix jours je verrai donc la fin de cette entreprise qui m'occupe depuis vingt ans ; qui n'a pas fait ma fortune à beaucoup près ; qui m'a exposé plusieurs fois à quitter ma partie ou à perdre ma liberté et qui m'a consumé une vie que j'aurais pu rendre plus utile et plus glorieuse [...]. Mais pour une femme, pour des enfants à quoi ne se résout-on pas ? Si j'avais à me faire valoir je ne leur dirais pas « j'ai travaillé trente ans pour vous », mais je leur dirais : « J'ai renoncé pour vous, toute ma vie, à la vocation de ma nature et j'ai préféré de faire contre mon goût ce qui vous était utile à ce qui m'était agréable ». (Correspondance, éd. G. Roth, t. V)

Le bilan de ces années de labeur fut-il pourtant aussi négatif pour Diderot ? Il est permis d'en douter, pour plusieurs raisons. Tout d'abord, parce que, durant les décennies encyclopédiques, il ne cessa de créer ! Ce sont ses œuvres philosophiques novatrices comme la Lettre sur les sourds et les muets, ou De l'interprétation de la nature. Côté scène, il révolutionne la pratique et la théorie du théâtre, avec Le Fils naturel en 1757, Le Père de famille en 1758, et le Discours sur la Poésie dramatique ! Il s'engage, à partir de 1759, dans la voie tout à fait neuve de la critique d'art en rendant compte des « Salons » de peinture parisiens pour la Correspondance littéraire de son ami Grimm. D'autres œuvres majeures furent écrites ou entreprises durant cette même période : La Religieuse, Le Neveu de Rameau, même si Diderot, contraint à la prudence, les garda secrètes ou n'en fit qu'une communication confidentielle. On le voit, sa période encyclopédique fut loin d'être stérile sur plan créatif, au contraire ! Il faut enfin remarquer qu'une fois le dernier volume de l'Encyclopédie publié – ce qu'il appelait le « boulet » déposé –, on retrouve pourtant le même Diderot proposant à la tsarine de refaire une nouvelle fois la grande œuvre : il est clair que, quels qu'aient été les tourments endurés, et ils furent bien réels, Diderot n'a jamais abandonné l'Encyclopédie !

La contribution de Diderot

encore en partie énigmatique...

On ne sait exactement combien d'articles il rédigea pour le Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers, car une grande part d'entre eux sont restés anonymes. Comment sont identifiés les autres ? Sur la page de titre de l'ouvrage, on lit la mention : « Mis en ordre et publié par M. Diderot, de l'Académie royale des Sciences et des Belles Lettres de Prusse et pour la partie Mathématiques par M. d'Alembert de l'Académie royale des Sciences de Paris, de celle de Prusse et de la Société royale de Londres ». Il s'agit là des éditeurs. Mais, à la grande différence des dictionnaires antérieurs, l'Encyclopédie indique également les auteurs des articles, ce que stipule l'Avertissement du tome I :

Tous ceux qui ont travaillé à cette Encyclopédie devant répondre des articles qu'ils ont revûs ou composés, on a pris le parti de distinguer les articles de chacun par une lettre mise à la fin de l'article. [...] Les articles qui n'ont point de lettre à la fin, ou qui ont une étoile au commencement, sont de M. Diderot : les premiers sont ceux qui lui appartiennent comme étant un des Auteurs de l'Encyclopédie ; les seconds sont ceux qu'il a suppléés comme Editeur. (Enc., I, p. xlvj)

Les auteurs sont ainsi identifiables grâce aux signatures des articles par le biais de lettres de l'alphabet attribuées à chacun : D'Alembert signe d'un (O), Rousseau d'un (S), d'Holbach, d'un tiret (–), etc. Quant au maître d'ouvrage, une marque à part lui est réservée : l'astérisque, ou étoile, placée en début d'article signale une intervention de l'éditeur Diderot ; quant à l'auteur Diderot, il est désigné, nous dit cet Avertissement, par l'absence de signature. Mais il ne faut pas accorder un grand crédit à ce système apparemment si précis.

L'astérisque, ou l'étoile, tout d'abord, a des usages multiples : elle peut, certes, ne marquer qu'une ligne ou deux d'ajout éditorial, mais elle peut aussi flanquer plusieurs colonnes de texte qui constituent un apport fondamental de Diderot au sujet traité ; c'est le cas, par exemple du supplément éditorial à l'article consacré à l'âme, qui contient une série de réflexions essentielles sur l'unité de la matière. Diderot intervient-il ici en tant qu'éditeur ou en tant qu'auteur ? La discrimination des statuts est, en fait, souvent impossible.

Quant à l'absence de signature censée indiquer que Diderot est auteur d'un article, dès le tome II elle devient totalement inopérante puisqu'il n'est plus le seul désormais à ne pas signer ses textes. On lit en effet dans l'Avertissement de ce deuxième volume : « Les articles dont l'Auteur n'est ni nommé ni désigné, sont de M. Diderot, ou de plusieurs Auteurs qui ont fourni les matériaux, ou de différentes personnes qui n'ont pas voulu être connues » (Enc., II, p. [872]). Et plus tard encore, dans les années postérieures à 1758, lorsque l'Encyclopédie sera interdite, la solidarité des gens de lettres s'exprimera par l'envoi de contributions diverses, mais celles-ci seront, par nécessité, anonymes : « Que ne nous est-il permis », s'écrie Diderot dans l'Avertissement du tome VIII, « de désigner à la reconnoissance publique tous ces habiles & courageux auxiliaires ! » (Enc., VIII, p. j) Enfin, à partir du tome X, même l'astérisque disparaît, et rien ne vient plus, dans les sept derniers volumes du texte encyclopédique, signaler, d'une marque quelconque, les articles fournis par Diderot.

Un certain nombre ont pourtant déjà été identifiés, grâce à des traces autobiographiques, comme l'article NATIF, qui contient la formule : « je suis natif de Langres » (Enc., XI, p. 36a) ; mais ce cas est rarissime. Naigeon, secrétaire et ami fidèle du philosophe, a pour sa part cité, plus tard, dans l'Encyclopédie méthodique ou dans son introduction aux Œuvres de Denis Diderot, un certain nombre d'articles ; si précieux que soit le témoignage de Naigeon, il ne porte cependant que sur un petit nombre d'articles et non sur la totalité de la contribution. Enfin, des attributions ont été permises par la confrontation avec d'autres œuvres de Diderot : ainsi, par exemple, l'article JOUISSANCE est le décalque quelque peu aménagé de l'Épître dédicatoire que Diderot écrivit pour sa pièce, Le Père de Famille ; l'article INTOLÉRANCE est le double d'une lettre de Diderot à son frère, l'intolérant chanoine Diderot ; l'article NAITRE, lui, reprend un passage d'une lettre à Sophie Volland, avant de réapparaître dans Le Rêve de d'Alembert.

Enfin, la connaissance approfondie de la façon de faire de Diderot permet de lui attribuer sans doute aucun un nombre important d'articles qu'il rédigea pour les derniers volumes de l'Encyclopédie. Le projet ENCCRE permettra de les faire découvrir, accompagnés de leurs sources.

La contribution de Diderot : dans quels domaines ?

Quels champs du savoir Diderot a-t-il abordé dans l'Encyclopédie ? On répondra un peu vite : tous ou presque !

Il faut, en effet, se représenter la fabrication d'un immense répertoire comme l'Encyclopédie. Une nomenclature générale, c'est-à-dire l'ensemble des mots qui demandent une définition, donc un article, est établie. À partir de là, est confiée à chaque collaborateur spécialisé la partie qui lui échoit. Mais, dans l'Encyclopédie, il y eut loin de ce principe à la réalité, et on lit, dans l'article ENCYCLOPÉDIE, bien des réflexions tirées de cette difficile expérience de l'éditeur Diderot : d'abord, parce que les collaborateurs ne se sont pas tous acquittés de l'ensemble de leur tâche ; il y eut des lacunes, ou des articles nuls que le responsable d'édition a parfois dû refaire totalement. Ensuite, parce que la nomenclature elle-même s'est modifiée au cours des vingt-cinq années que dura le travail. Des articles n'avaient pas été prévus au commencement qui s'avéraient pourtant indispensables ; et l'édition n'attendait pas : chaque année, un volume devait paraître, au fil de l'ordre alphabétique. C'est, dans ces différents cas, l'éditeur, largement secondé par le précieux chevalier de Jaucourt, qui, bien souvent, dut combler les lacunes et rédiger les articles manquants.

Heureusement, on dispose d'abord, pour comprendre le rôle très particulier de l'éditeur Diderot, d'un article capital pour l'histoire même de la « manufacture » encyclopédique, selon l'expression de Jacques Proust, et qui est sans doute aussi l'un des plus beaux textes philosophiques du xviiie siècle, l'article ENCYCLOPÉDIE (voir l'article de Georges Benrekassa, 1995).

Diderot éditeur :
l'article ENCYCLOPÉDIE

L'Encyclopédie fut présentée par Diderot en 1750 dans le Prospectus, puis au début du premier volume, en 1751, dans le grand texte inaugural, le Discours préliminaire des éditeurs, rédigé en majeure partie par D'Alembert. L'article ENCYCLOPÉDIE, lui, parut en 1755. Lorsque Diderot l'écrit, il y a huit ans qu'il travaille au Dictionnaire raisonné, et cinq volumes sont publiés. C'est dire que l'article est le produit de son expérience. Le philosophe y expose ce qu'est selon lui « le projet d'un Dictionnaire universel & raisonné de la connoissance humaine ; [...] sa possibilité ; sa fin ; ses matériaux ; l'ordonnance générale & particuliere de ces matériaux ; le style ; la méthode ; les renvois ; la nomenclature ; le manuscrit ; les auteurs ; les censeurs ; les éditeurs, & le typographe » (Enc., V, p. 648b). Ne serait-ce que pour l'intérêt de ce programme, l'article demeurerait le plus important du dictionnaire.

Retour sur le travail accompli, sur ses difficultés et ses réussites, conseils aux continuateurs, critique rigoureuse et lucide des lacunes et des manques, Diderot aborde dans cet article tous les domaines de son expérience d'éditeur, depuis les aspects les plus minutieux – que les auteurs aient soin d'écrire en majuscules les mots peu courants pour éviter les erreurs de lecture des compositeurs et typographes –, jusqu'aux plus vastes fonctions assignées à l'ouvrage : « rassembler » et « transmettre » les connaissances (Enc., V, p. 635a), et « changer la façon commune de penser » (p. 642b).

Cependant, il y eut d'abord trois grands domaines qui furent particulièrement de son ressort : la Description des arts et des métiers, l'Histoire de la philosophie, et la langue commune, ou « grammaire ». En outre, ce fut Diderot qui s'occupa principalement de faire réaliser les onze volumes d'illustrations de l'Encyclopédie, les « Planches », qui détaillent, grâce aux gravures, l'anatomie, l'histoire naturelle, les arts et les métiers.

La Description des arts et des métiers

Rendons enfin aux Artistes la justice qui leur est dûe. Les Arts libéraux se sont assez chantés eux-mêmes ; ils pourroient employer maintenant ce qu'ils ont de voix à célébrer les Arts mechaniques. (Enc., I, p. 717a)

Cet appel que Diderot lance dans l'article ART, tout inspiré de Bacon et notamment de son Novum Organum, indique l'esprit même dans lequel fut menée la description des métiers. Dans les dernières lignes d'ENCYCLOPÉDIE, Diderot s'en prend à ce qu'il nomme « l'esprit de corps » qu'il qualifie de « petit » et de « jaloux » (Enc., V, p. 648Ab). Il avait en tête, entre autres « sociétés » ou « compagnies », celle formée par l'Académie royale des sciences. Le travail de description des arts et des métiers dans le Dictionnaire raisonné est en effet profondément opposé aux pratiques de l'Académie, au savoir jalousement consigné dans des Mémoires, précieux mais infinis et peu accessibles : le savoir technique et scientifique, l'entreprise encyclopédique vise au contraire à le trier, le vivifier et surtout à le diffuser largement. Diderot, en ce sens, fut et demeure « le pionnier de la vulgarisation scientifique et technique moderne » (J. Proust, Diderot et l'Encyclopédie, p. 507).

Bien que le Prospectus les évoque, on sait désormais que la visite des ateliers, l'observation in situ ne jouèrent qu'un rôle restreint dans la collecte des informations à laquelle procéda Diderot, et c'est généralement par la lecture des traités, les questions posées aux artisans, le souci de se faire communiquer rapports ou exposés que Diderot a procédé, obtenant même parfois des maquettes de machines. Plus que de reportage sur le vif, il s'agit ici, comme l'a écrit J. Proust, de « l'art de mener une enquête rigoureuse et complète sur les matières, les objets et les procédés d'une technique, d'en ordonner les résultats de la manière la plus adéquate, d'en restituer le détail dans une langue à la fois propre et compréhensible, dans un style vif et coloré qui ne cesse pourtant d'être simple ».

Dans les articles traitant de la production manufacturée, Diderot fut confronté à la nécessité de rendre compte d'opérations complexes, des mouvements, synchrones ou enchaînés, de la machine et des gestes de l'ouvrier. L'ordre d'exposition, le choix à faire entre descriptions statiques ou dynamiques de la machine, l'emploi des termes adéquats, toutes les questions posées par l'exposition et la transmission de la fabrication d'un objet manufacturé supposent autant de recherches et d'innovations dans l'expression. Et Diderot fut, citons encore J. Proust, « le premier homme de lettres qui ait considéré la technologie comme une partie de la littérature » (p. 000). Dans les arts mécaniques, la part du lion est faite à l'industrie textile qui connaît à l'époque l'essor que chacun sait. L'intérêt du philosophe, auteur de plusieurs articles traitant du tissage, et notamment de celui de la soie, est aussi dans une certaine mesure un intérêt intellectuel et esthétique. On lisait dans l'article ART :

Dans quel système de Physique ou de Métaphysique remarque-t-on plus d'intelligence, de sagacité, de conséquence, que dans les machines à filer l'or, faire des bas, & dans les métiers de Passementiers, de Gaziers, de Drapiers ou d'ouvriers en soie ? (Enc., I, p. 716b)

Et si on consulte, par exemple, l'article GAZE, on assiste en quelque sorte à l'émerveillement du descripteur devant la conception de la lisse à perle, création d'un homme qui possédait le « génie de son art » (Enc., VII, p. 533a) : la lisse à perle fut sans nul doute, pour Diderot, une de ces merveilles qu'il évoque dans ART, « merveilles qui frapperont dans les manufactures ceux qui n'y porteront pas des yeux prévenus, ou des yeux stupides » (Enc., I, p. 717a). Voir la Planche correspondante.

Dans sa description des arts et des métiers, Diderot ne manque jamais de procéder à la critique des corporations et des règlements qui régissent les différents corps de métiers. C'est sur le critère de l'utilité que se fonde Diderot, utilité pour l'avancement et la diffusion des savoir-faire et des techniques. Quels rapports les différentes contraintes corporatistes ont-elles avec le bien public ? D'où notamment, sa critique circonstanciée d'une institution réputée vénérable, celle du Chef-d'œuvre...

L'Histoire de la philosophie

Pour produire cet important massif encyclopédique qu'est l'Histoire de la philosophie, Diderot s'est essentiellement appuyé sur des ouvrages comme le Dictionnaire historique et critique de Bayle ou l'Histoire critique de la philosophie de Boureau-Deslandes. Mais c'est l'œuvre du pasteur Jacob Brucker Historia critica philosophiæ a mundi incunabulis ad nostram usque ætatem deducta, qui avait paru à Leipzig en 1744, qu'il utilisa principalement.

Ainsi, il traduisit et « dépeça » l'ouvrage considérable de Brucker, qui représentait alors la première véritable histoire de la philosophie, passant en revue tous les courants philosophiques depuis l'Antiquité jusqu'au temps modernes.

Tout en suivant son modèle, Diderot trie, élague, propose ses propres commentaires, s'engage parfois dans de soudaines digressions où il nous livre souvent le fond de sa pensée et qui donnent à ces articles sa marque, sa griffe. L'histoire de la philosophie fut, en réalité, « le prétexte et le support d'une critique fondamentale de la religion » (J. Proust, Diderot et l'Encyclopédie, p. 257) et les commentateurs de l'Encyclopédie l'ont, en son temps, parfaitement perçu. L'article MACHIAVELISME, par exemple, commence par une formule d'exécration, tout à fait attendue à l'époque et destinée avant tout à se mettre à couvert ; mais la suite de l'article propose une lecture politique neuve et positive du Prince et s'achève sur une allusion incisive, transparente pour ses contemporains, au belliqueux empereur Frédéric II de Prusse qui se piquait de philosophie et avait publié, en 1740, un Anti-Machiavel.

La langue commune ou « Grammaire »

« Rendre toute la langue intelligible », fixer les sens pour ce temps inéluctable où « la langue sera morte » est une des missions de l'Encyclopédie, écrit Diderot (Enc., V, p. 688b, 640a). On peut s'étonner aujourd'hui de constater que l'Encyclopédie comprenne ainsi un dictionnaire de langue usuelle. Pour nous en effet – relisons l'actuelle définition du Petit Robert – une encyclopédie ne doit contenir que des renseignements sur les choses, les idées, mais non sur la langue. Diderot, au contraire, fit entrer la langue usuelle dans le cercle des connaissances, pensant l'Encyclopédie comme une totalité ouverte, capable de relier le sujet à l'objet, la transmission à son vecteur, la pensée à son cadre, le livre à son matériau même.

Il composa des centaines d'articles consacrés à définir les mots communs ; ces articles apparaissent en général accompagnés de la mention « grammaire », car il n'existait pas d'autre dénomination, dans le système des connaissances de l'Encyclopédie, que « grammaire » pour désigner non seulement le savoir grammatical mais ce que nous appelons la lexicographie.

Si, comme Diderot l'écrit dans l'article ENCYCLOPÉDIE, le « caractere » d'un « bon dictionnaire » est de « changer la façon commune de penser » (Enc., V, p. 642b), le premier pas à faire est d'interroger les mots, les préjugés qu'ils véhiculent, de repenser leur usage quotidien et banal, mais aussi de laisser dériver la rêverie sur leurs significations. Les articles de Diderot fournissent de nombreux exemples de cette entreprise de la pensée critique (BASSESSE, abjection ; INDIGENT ; NAITRE), de la rêverie sur les mots sous la plume d'un de nos plus grands écrivains (DÉLICIEUX).

Autres domaines de la contribution de Diderot

« Expliquer ce que c'est qu'un falbala ou qu'un pompon » (Enc., V, p. 646a)

L'inventaire des connaissances ne saurait mépriser les savoirs réputés banals ou triviaux : aux reproches émis à l'égard de « certains traits historiques, de la cuisine, des modes », sujets perçus comme frivoles et indignes de figurer dans une encyclopédie, Diderot répond par le souci de la postérité : « le plus succinct de nos articles en ce genre épargnera peut-être à nos descendans des années de recherches & des volumes de dissertations » (Enc., V, p. 646a). Et il n'y a rien abstrait dans cette réflexion : Diderot fut confronté lui-même, pour la rédaction des articles en histoire ancienne, en mythologie, à tant de termes devenus obscurs… Il n'est qu'à lire l'article sur l'AMPHIPHON, ce gâteau consacré à Diane, dont aucun des Anciens n'a pris la peine d'indiquer ce qu'il était et dont nous ne savons plus rien. Ainsi, les termes les plus communs en un temps donné susciteront un jour la perplexité et deviendront objets d'enquête. Dès lors, détailler la recette des BISCOTINS s'inscrit non seulement dans l'inventaire des savoir-faire contemporains mais aussi dans cette volonté de renseigner les générations futures.

Pareillement, écrit Diderot, « un écrit sur nos modes, qu'on traiteroit aujourd'hui d'ouvrage frivole, seroit regardé dans deux mille ans, comme un ouvrage savant & profond, sur les habits François » (Enc., V, p. 646Aa). Il s'est donc occupé d'expliquer pour la lointaine postérité ce qu'était alors, par exemple, une CHAUSSETTE ; de même nous décrit-il, et avec un visible plaisir cette fois, quels étaient, en son temps, les usages du FICHU...

L'« esprit de combinaison », les « conjectures » de « l'homme de génie »(Enc., V, p. 642b)

Diderot a pensé le dictionnaire non seulement comme le lieu de sauvegarde des connaissances mais aussi comme un moteur d'invention. Dans ENCYCLOPÉDIE, il distingue, parmi plusieurs sortes de renvois, « ceux qui en rapprochant dans les sciences certains rapports, dans des substances naturelles des qualités analogues, dans les arts des manœuvres semblables, conduiroient ou à de nouvelles vérités spéculatives, ou à la perfection des arts connus, ou à l'invention de nouveaux arts, ou à la restitution d'anciens arts perdus » (Enc., V, p. 642Ab). Ce sont les renvois dont est capable « l'homme de génie », doué de l'« esprit de combinaison ». Et, dans l'Encyclopédie, Diderot a saisi toutes les occasions, renvois ou pas, d'ouvrir ainsi de nouveaux champs à la découverte.

Ainsi, l'article consacré aux grottes d'ARCY parvient, alors qu'il est composé à partir d'un mémoire demandé par Colbert, à une description étonnamment vivante du cheminement souterrain et de la découverte des merveilles naturelles que le lieu recèle : en fin d'article, Diderot échafaude une série d'hypothèses, proposant, entre autres, l'utilisation et la production des stalactites, idée qui réapparaîtra dans De l'interprétation de la nature, Pensée XXXVII.

Mais l'esprit de combinaison et d'invention est indissociable de la capacité de douter et l'exercice de la raison critique.

Le « caractere » d'un « bon dictionnaire » est de « changer la façon commune de penser » (Enc., V, p. 642b)

La « hardiesse » d'« esprit » demandée aux auteurs de l'Encyclopédie implique d'abord, selon Diderot, de « secouer le joug de l'autorité » (Enc., V, 636a). Si la critique de l'autorité, notamment aristotélicienne, après Montaigne, Descartes, Port-Royal, n'était certes pas neuve, l'Encyclopédie l'a portée à un niveau alors inégalé. La contribution de Diderot, en particulier, atteste continuellement du souci de mettre en garde contre les égarements auxquels conduit la reprise docile de la pensée d'autrui. On évoquera le plaidoyer contre les autorités qui compose le célèbre article AGNUS SCYTHICUS, où se trouvent confondus les Scaliger, Kircher, et même le très respecté Chancelier Bacon (« notez bien ce témoignage », insiste Diderot, Enc., I, p. 179b), qui tous ont ajouté foi à une pure fable, celle de l'arbrisseau-agneau. Lisons également l'article BESANÇON, dont le but manifeste est d'« apprendre » aux hommes « à douter », et qui retrace les témoignages qu'apportèrent, sur une grotte merveilleuse qui glaçait en été, les Mémoires de l'Académie et « M. de Fontenelle » (Enc., II, p. 212b). À l'auteur de l'Origine des Fables, qui se retrouva lui-même, dans l'affaire, à expliquer les raisons d'un phénomène inexistant, Diderot renvoie son ironie et conclut :

la grotte est dans notre voisinage ; […] ce ne sont point des voyageurs qui y descendent ; ce sont des philosophes, & ils nous en rapportent des faits faux, des préjugés, de mauvais raisonnemens que d'autres philosophes reçoivent, impriment, & accréditent de leur témoignage. (Enc., II, p. 212b-213a)

Oser penser hors des dogmes c'est pouvoir s'affranchir du premier d'entre eux, le dogme religieux. Ainsi la définition du verbe CROIRE récapitule les fondements mêmes de la démarche critique : « c'est être persuadé de la vérité d'un fait ou d'une proposition, ou parce qu'on ne s'est pas donné la peine de l'examen, ou parce qu'on a mal examiné, ou parce qu'on a bien examiné » (Enc., IV, p. 502b).

Lutte antireligieuse

Dans ENCYCLOPÉDIE, Diderot désigne les dogmes religieux par périphrase : « préjugé national », « édifice de fange » (Enc., V, p. 642a), « certaines notions particulieres, locales & passageres » (p. 648b). La réflexion et la connaissance scientifiques passent par la lutte contre les interdits de pensée ; celle qui s'affronte au respect des vérités révélées du christianisme anime bien des articles dans l'Encyclopédie, notamment chez D'Alembert : Chaumeix, un des adversaires jansénistes les plus prolixes des encyclopédistes, avait sur ces questions une formule qui en résume bien d'autres : il n'y a de « bonne physique [que] celle qui s'accorde avec les Écritures, puisqu'elles ne peuvent être fausses » (cité par J. Proust, Diderot et l'Encyclopédie, p. 259).

La dénonciation du versant politique de la tutelle religieuse, l'intolérance et le fanatisme, traverse, elle, tout l'article ENCYCLOPÉDIE jusqu'à ses derniers paragraphes. Mais c'est surtout dans les articles appartenant aux derniers volumes que Diderot multiplie les analyses et les exemples de l'esprit de persécution qui donna notamment, durant des décennies, toute sa violence à la lutte des catholiques contre les protestants puis des jésuites contre les jansénistes : lisons le grand article INTOLÉRANCE, dénonciation plus actuelle que jamais, ou l'article RÉFUGIÉS, en référence aux persécutions subies par les protestants en France.

Marie Leca-Tsiomis

Dernière mise à jour : le 25 octobre 2015

Les collaborateurs de l'Encyclopédie

Indications bibliographiques :

Georges Benrekassa, « Penser l’encyclopédique : l’article “Encyclopédie” de l’Encyclopédie », dans Le Langage des Lumières : concepts et savoirs de la langue, Paris, PUF, 1995.

Denis Diderot, Correspondance, éd. Georges Roth, Paris, Les Éditions de Minuit, 1955-1970, 16 vol.

Jacques Proust, Diderot et l’Encyclopédie, Paris, A. Colin, 1962.

Arthur M. Wilson, Diderot sa vie et son œuvre, trad. de l’anglais par G. Chahine, A. Lorenceau, A. Villelaur (1985), Paris, Robert Laffont, « Bouquins », 2014.

Pour citer cet article :

Marie Leca-Tsiomis, « Denis Diderot (1713-1784) », Les collaborateurs de l'Encyclopédie, projet d'Edition Numérique Collaborative et CRitique de l'Encyclopédie,
http://enccre.academie.sciences.fr (26-02-2017)

À propos de l'auteur de cet article :

Marie Leca-Tsiomis est professeur émérite à l'Université Paris-Ouest Nanterre, membre du CSLF et responsable de la Revue sur Diderot et sur l'Encyclopédie.

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