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Éditeurs et collaborateurs de l'Encyclopédie / Étienne Noël D'Amilaville (1723-1768)

Étienne Noël D'Amilaville
(1723-1768)

Souvent maltraité par la critique à la suite d'une nécrologie assassine de Grimm dans la Correspondance littéraire, D'Amilaville est une figure à la fois très familière aux spécialistes du XVIIIe siècle et encore mal connue par beaucoup d'aspects. Il fut de 1760 à 1768 l'un des très proches amis de Diderot et D'Alembert ainsi que le principal homme de confiance de Voltaire à Paris. Sa participation à l'Encyclopédie prit plusieurs formes dont la rédaction de trois articles, un nombre certes restreint mais parmi lesquels sont deux des plus développés du dictionnaire.

D'une famille originaire de Normandie, installée à Paris depuis plusieurs générations, le père de D'Amilaville, Hugues Noël, fut successivement officier passeur d'eau, maître rôtisseur, marchand fripier, puis garde de la porte du roi. Les deux fils nés de son mariage avec Clémence Fabry, Étienne Noël, l'encyclopédiste, et François, son cadet, plus tard militaire puis directeur du Vingtième de la généralité de Tours, pouvaient donc porter le titre d'écuyer. Tôt orphelin, D'Amilaville prolongea la tradition familiale de service du souverain en entrant dans le corps d'élite des gardes du corps du roi et participa à la guerre de Succession d'Autriche. À la fin des hostilités en 1748, le jeune homme se maria à une veuve de quarante ans, Marianne La Cavée (c. 1708-1795), dont il se sépara de corps avant les années 1760. En 1751-1752, il exerça cependant avec elle le commerce de « marchand de vin traiteur » à la Rapée. Devenu ensuite secrétaire de M. de Barberie de Courteille, intendant des finances, il obtint par son entremise, en août 1756, le poste de premier commis dans la jeune administration chargée du recouvrement de l'impôt du Vingtième. La carrière qu'il mena dans les services fiscaux ne répondit pas à ses espérances. Les promotions qu'on lui avait fait espérer ne se réalisèrent pas, bloquées un temps par sa proximité rédhibitoire avec les philosophes puis ajournées à la mort de son protecteur. D'Amilaville n'en avait pas moins anticipé sur des revenus qui ne vinrent jamais et mourut fort endetté. Son entrée aux bureaux du Vingtième, à l'Hôtel de Clermont-Tonnerre près de la porte Saint-Bernard, ne le plaça pas moins au cœur de l'un des rouages importants de l'administration, à portée de faire des réflexions sur la question fiscale si sensible durant tout le XVIIIe siècle ou sur l'approvisionnement en pain de Paris, un temps coordonné depuis le quai des Miramionnes. Elle lui procura aussi la franchise postale dont, suivant l'usage courant, il fit profiter largement ses amis. Parmi les plus proches connaissances de D'Amilaville, figurait Nicolas Denis Pinon Duclos (c. 1723-1804) qui fut son voisin rue des Nonaindières, puis quai de Bourbon sur l'île Saint-Louis, devenu commis des postes par la protection de l'intendant général des postes M. Thiroux de Gerseuil, et avec qui il était entré dans une société de production d'engrais. Plus proche encore était Mme Duclos, née Jeanne Madeleine Le Glaive (c. 1727-1813), qui fut sa maîtresse jusqu'en 1765, date à laquelle elle suivit son mari à Châlons-sur-Marne où il avait été nommé directeur du Vingtième. Lui succéda Jeanne Catherine Quinault Dufresne (1725-1812), épouse de François Alixand de Maux, qui deviendra aussi plus tard la maîtresse de Diderot.

Au début de 1760, le séduisant commis du Vingtième avait fait la connaissance de Diderot et, durant l'été de la même année, il entra en correspondance avec Voltaire. Les deux hommes acceptèrent rapidement ses offres de transmettre leur courrier en gratuité. La relation avec Diderot devint vite très étroite, suscitant au passage l'inexpiable jalousie de Grimm qui voyait un dangereux concurrent dans ce commis du même âge que lui. Diderot visitait D'Amilaville souvent plusieurs fois la semaine, profitant de son hospitalité de bon vivant et s'entretenant avec lui de tous les sujets qui lui tenaient à cœur. Il lui ouvrit aussi largement ses réseaux, et D'Amilaville devint un commensal du baron d'Holbach, un ami de Mme d'Épinay ou de Naigeon. Il devint par ailleurs progressivement indispensable à Voltaire pour traiter ses affaires parisiennes, des plus minces aux plus importantes. Il prenait là une place qui avait été tenue un temps par Nicolas Thiériot, l'intermédiaire par lequel il était d'ailleurs sans doute entré en contact avec lui. Dans ce rôle pour lequel Thiériot se faisait rémunérer mais que lui remplissait bénévolement, il gagna l'entière confiance du patriarche de Ferney. Les 540 lettres connues que lui adressa ce dernier de 1760 à 1768 témoignent de la place stratégique qui devint progressivement celle de « l'intrépide » D'Amilaville. À l'intersection des réseaux de Diderot, de D'Alembert (même si on ignore comment il fit la connaissance de ce dernier) et de Voltaire, D'Amilaville fut un rouage central de la campagne contre l'Infâme orchestrée depuis Ferney. Il prit une part notable de tous ses principaux combats, que ce soient les affaires Calas et Sirven ou encore l'affaire Bélisaire, sans oublier la diffusion des multiples textes sortant de la plume de l'inépuisable Voltaire ou les petits textes rédigés par le commis du Vingtième en défense de Voltaire ou Marmontel.

La fin de la vie de D'Amilaville fut marquée par une grave maladie. Il eut le temps de se rendre à Ferney pendant l'été 1765 sous le prétexte de visiter Théodore Tronchin. Les ordonnances du célèbre médecin furent cependant incapables de guérir la tumeur de la gorge qui emporta Étienne Noël D'Amilaville le 13 décembre 1768, à Paris, à l'âge de quarante-cinq ans.

D'Amilaville et l'Encyclopédie

Bien que très lacunaire, la correspondance avec Diderot met en évidence les différents plans sur lesquels D'Amilaville apporta son soutien à la réalisation du dictionnaire encyclopédique. Plusieurs lettres (dont la première connue, au début de 1760) montrent qu'il ouvrit largement sa bibliothèque aux collaborateurs de l'entreprise. Diderot lui demandait à l'occasion de relayer ses doléances auprès des encyclopédistes de ses connaissances comme Nicolas Desmarets.

Dans le cas de Simon Pierre Malisset, D'Amilaville fut chargé de rédiger un article sur les indications de ce personnage à l'origine de nombreuses innovations dans le domaine de la meunerie et associé à la gestion de l'approvisionnement en pain de Paris. De 1760 à 1762, celui-ci était précisément coordonné par Malisset et Gaudet, le supérieur de D'Amilaville, depuis les bureaux du Vingtième. C'est là que D'Amilaville réunit les éléments de l'article MOUTURE qui fait la publicité de la nouvelle méthode de « mouture économique » mise au point par l'entrepreneur (sur le rôle historique de Malisset, voir les ouvrages de Steven Kaplan).

POPULATION (Phys. Polit. Morale.) est un long article de vingt-cinq pages consacré à un terme d'usage alors récent et doté de deux sens : celui d'un dénombrement des individus en un espace donné et celui de ce dénombrement rapporté à la surface en question, c'est-à-dire à ce que nous appellerions la densité démographique. L'article est organisé en deux parties : la première intervient dans le débat sur la dépopulation et discute les positions de Robert Wallace, Montesquieu et Hume pour conclure que la population mondiale est restée stable à travers les âges ; la seconde évacue largement la question démographique proprement dite pour envisager ce que pourrait être un régime politique favorisant la population, autrement dit, suivant les critères « populationnistes » du temps, un bon gouvernement. Reposant sur une information démographique périmée à peine un an après la parution de l'article, POPULATION n'en propose pas moins une courageuse exposition de l'idéal politique des Lumières énoncée sans nulle dissimulation.

Occupant les quarante-cinq dernières pages du dix-septième et dernier volume de discours de l'Encyclopédie, VINGTIEME, Imposition, (Econ. pol.) est un article hors norme. Prétendument tiré des papiers de Nicolas Antoine Boullanger après son décès en 1759, il est indéniablement de la main de D'Amilaville même si Diderot a aussi pu intervenir à la marge. Si l'article contient peu de choses sur l'impôt du Vingtième proprement dit, il forme l'équivalent d'un véritable petit traité, solidement charpenté, sur les finances en général. Après avoir énoncé les principes pouvant déterminer une politique fiscale légitime, D'Amilaville argumente en faveur d'un impôt territorial unique, se plaçant résolument dans le sillage de ceux que l'on appellera bientôt les physiocrates. En abordant frontalement une question délicate entre toutes et malgré ses simplifications, l'article conclut le dictionnaire par un appel à la réforme politique retentissant.

Emmanuel Boussuge et Françoise Launay

Dernière mise à jour : le 30 décembre 2014

Les collaborateurs de l'Encyclopédie

Indications bibliographiques :

Emmanuel Boussuge, « La présentation de L'Écueil du Sage aux Comédiens-Français et le “comité de la porte Saint-Bernard” (Diderot, Damilaville, Thieriot) », RDE, 47, 2012, p. 43-60.

Emmanuel Boussuge et Françoise Launay, « L'ami D'Amilaville », RDE, 49, 2014, p. 25-41.

Frank A. Kafker et Serena L. Kafker, « Damilaville, or D'Amilaville, Etienne-Noël (1723-1768), the author of articles on milling and demography and parts of the articles on the vingtième tax », The Encyclopedists as individuals: a biographical dictionary of the authors of the Encyclopédie, Studies on Voltaire and the Eighteenth Century, 257, Oxford, Voltaire Foundation, 1988, p. 84-88.

Christiane Mervaud, « La Logique du combat contre l'infâme. La correspondance de Voltaire et de “frère Damilaville” », Raison présente, 112, 1994, p. 4-25.

Steven L. Kaplan, Le Pain, le peuple et le Roi. La bataille du libéralisme sous Louis XV, Paris, Perrin, 1986, p. 230-253.

Steven L. Kaplan, Les Ventres de Paris. Pouvoir et approvisionnement dans la France d'Ancien Régime, Paris, Fayard, 1988, p. 328-385.

Pour citer cet article :

Emmanuel Boussuge et Françoise Launay, « Étienne Noël D'Amilaville (1723-1768) », Les collaborateurs de l'Encyclopédie, projet d'Edition Numérique Collaborative et CRitique de l'Encyclopédie, http://enccre.academie.sciences.fr (26-02-2017)

À propos des auteurs de cet article :

Emmanuel Boussuge et Françoise Launay.

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