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Encyclopédie
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Éditeurs et collaborateurs de l'Encyclopédie / Paul-Henri Thiry, baron d'Holbach (1723-1789)

Paul Thiry, baron d'Holbach
(1723-1789)

Marque de collaborateur :
(–) ou anonyme

Philosophe français d'origine allemande né catholique à Edesheim (Rhénanie-Palatinat) le 8 décembre 1723 et mort à Paris le 21 janvier 1789. Il doit son titre et sa particule, et disons plus clairement sa fortune, non à ses parents, qu'il n'a, semble-t-il, jamais mentionnés, mais à son oncle, François-Adam d'Holbach, qui se fait anoblir en 1722 et bâtit sa richesse sur les agiotages du système de Law. Il fait venir son neveu dans la capitale française quand celui-ci a douze ans puis l'envoie faire ses études de droit à Leyde en 1744. Il s'y lie d'une amitié qui durera toute sa vie avec l'anglais John Wilkes, futur publiciste et homme politique frondeur. La paix d'Aix-la-Chapelle en 1748 permet à Paul-Henri de rentrer en France l'année suivante, et de se faire bientôt naturaliser. En 1750 il épouse sa cousine Basile-Geneviève-Suzanne Daine, la fille aînée de la fameuse « Mme d'Aine » de la correspondance de Diderot, personnage haut en couleur de la chronique savoureuse du Grandval (actuellement Sucy-en-Brie), la résidence de campagne de la famille d'Holbach. Quand sa première femme meurt en 1754, sa sœur cadette, Charlotte-Suzanne, grâce à une dispense papale, lui succède : il y a là des considérations patrimoniales, car ces noces en circuit fermé empêchent que la fortune ne soit dispersée, les Daine et les Holbach étant de proches parents. À la mort de son oncle en 1753, Paul-Henri en hérite, de pair avec sa belle-mère, veuve également en 1755. Cette grande aisance offre à Paul-Henri une position privilégiée dans le monde d'Ancien Régime avec de grandes possessions aux Pays-Bas : Morellet estime ses revenus à plus de 60 000 livres de rentes. Il peut ainsi se procurer la succession de la charge de Conseiller-secrétaire du Roi de son beau-père décédé : cette sinécure lui ouvre l'accès à la noblesse française (et pas seulement d'Empire comme son oncle) et à la cour. Elle lui donne surtout les moyens et le temps de se consacrer entièrement au développement des Lumières. Il meurt alors que la Révolution s'engage.

Paul-Henri rencontre Diderot dès 1749. Dans son sillage, il découvre toute la jeune génération des philosophes indisciplinés, animateurs et proches de l'Encyclopédie : Rousseau et Grimm, en particulier. Il est, selon le mot fameux du spirituel abbé Galiani, « le maître d'hôtel » de la philosophie. Il reçoit dans son salon, pendant deux décennies, ce que l'esprit du temps peut compter de plus relevé : salon dont Morellet, Marmontel et Suard, qui l'ont fréquenté, transmettront le souvenir ébloui. De nombreux encyclopédistes furent des invités réguliers ou occasionnels : on en dénombre près d'une trentaine parmi lesquels, outre ceux déjà cités, Charles Georges Le Roy, Naigeon, Roux, Saint Lambert pour les plus assidus, et occasionnellement, D'Alembert, Paul Joseph Barthez, Bouchaud, Bouchu, Boulanger, D'Amilaville, Duclos, Du Marsais, Jaucourt, La Condamine, Le Romain, Margency, Montamy, Pezay, Sanchez, Tressan, Turgot et Venel. Si cela ne fait pas de ce salon un quartier général clandestin de l'Encyclopédie, comme on l'a parfois fantasmé, il est en revanche incontestable qu'il a pu offrir aux encyclopédistes un lieu informel d'échange et de sociabilité. On y voit aussi, lors de leur passage ou de leur séjour dans la capitale, non seulement quelques têtes aristocratiques du Nord, mais aussi les grands noms de la pensée anglaise, Hume et Smith, en particulier, ou encore Horace Walpole et le célèbre acteur David Garrick. C'est le pendant du salon de Mme Helvétius, qui reçoit le mardi. Holbach accueille dans sa maison de la rue Royale Saint-Roch le jeudi et le dimanche. Mais le salon du baron a la réputation d'être plus exigeant encore dans la réflexion quoique très prisé également pour la qualité de sa table, et notoirement de ses vins. D'Holbach et Helvétius d'ailleurs sont amis, et s'invitent réciproquement. Leurs salons sont fréquentés souvent par les mêmes personnes.

Mais au-delà de cette sociabilité intellectuelle, dont la liberté de ton est grande et rare sous l'Ancien Régime, le baron consacre l'essentiel de son énergie à une activité de propagandiste clandestin de l'irréligion. C'est principalement à ce titre que la postérité le connaît. Aidé de son bras droit, Naigeon, et sans doute aussi de Diderot, qui partagent tous deux les mêmes positions athées, il se lance dans une grande offensive éditoriale qui, en une dizaine d'années, de 1766 à 1776 principalement, voit fleurir les plus importants ouvrages antireligieux de l'époque, concurrençant par la quantité comme par la violence le déisme agressivement antichrétien de Voltaire : beaucoup de traductions de l'anglais (1767, L'Esprit du Clergé de Th. Gordon et J. Trenchard ; 1772, De la Nature humaine de Hobbes), mais aussi des éditions (1761, Recherches sur l'origine du despotisme oriental de Boulanger ; 1768, Le Militaire philosophe, version adaptée des Difficultés sur la religion manuscrites dont l'attribution à Robert Challe n'est pas connue à l'époque), et surtout de grandes synthèses matérialistes athées. La production originale du baron se fait en trois temps : elle sape tout d'abord les fondements de la religion (1766, Le Christianisme dévoilé, attribué fictivement à Boulanger ; 1768, Lettres à Eugénie ; 1770, Tableau des saints), établit ensuite son assise métaphysique (1770, Système de la nature sous le nom de Mirabaud, académicien mort en 1760 ; 1772, Le Bon Sens) avant de s'orienter vers la réflexion politique et sociale qui en découle (1773, Système social ; 1773, Politique naturelle ; 1776, Ethocratie). Cette entreprise immense, le baron la conduit dans un secret bien gardé, qui ne sera dévoilé qu'à partir de la Révolution par les notices nécrologiques de Meister dans la Correspondance littéraire et de Naigeon dans le Journal de Paris. Il a fait publier ses livres hors du royaume, chez Marc-Michel Rey à Amsterdam, qui, avec les œuvres de Rousseau et de Voltaire notamment, s'est fait une spécialité des ouvrages « philosophiques » à haute teneur en scandale. Les volumes pénètrent ensuite la France clandestinement, où ils sont ardemment recherchés, par les amateurs de pensée hétérodoxe comme par la police du livre.

Officiellement, le baron est essentiellement un spécialiste reconnu de chimie et de minéralogie. Il traduit et publie avec privilège les grands chimistes allemands de 1752 à 1766 (Lehmann, Orschall, Stahl, etc.), et produit parallèlement plus de 400 articles dans ce domaine pour l'Encyclopédie. Il met d'ailleurs au point le volume VI (1768) des planches consacrées à la minéralogie. C'est à ce titre qu'il est distingué, sans que soit percé toutefois l'anonymat, dans l'« Avertissement des éditeurs » du deuxième volume. La clé de sa marque distinctive n'est révélée en 1753 qu'en ouverture du troisième volume en des termes qui marquent autant une « naturalisation » appréciée qu'un rôle nettement délimité : « M. le Baron d'Holbach, qui s'occupe à faire connoître aux François les meilleurs auteurs Allemands qui ayent écrit sur la Chimie, nous a donné les articles qui portent la marque (–) » (Enc., III, p. xjv). L'implication du baron dans la vie et les vicissitudes de l'Encyclopédie ne fait pas de doute, la correspondance de Diderot en témoigne : ce dernier lui sait gré d'avoir été présent aux moments difficiles de l'entreprise, notamment dans les soubresauts liés à la révocation du privilège (voir La bataille de la publication). C'est non seulement un rédacteur prolifique et consciencieux, mais également un soutien financier de l'édition au besoin. Cependant l'étendue précise de sa contribution en tant que rédacteur est toujours l'objet d'âpres débats, selon qu'on s'en tient à la comptabilité assurée des entrées signées (plus de 400) ou à des conjectures probables pouvant faire monter le nombre des articles, en fonction des perspectives méthodologiques adoptées, à plus d'un millier. Il est certain qu'il a publié nombre d'articles sans marque distinctive, comme il le déclare lui-même le 24 avril 1765 à Antoine Joseph Michel Servan, avocat général au parlement de Grenoble, au moment où celui-ci est sur le point de recevoir la « masse Encyclopédique » : « je m'estimerais fort heureux si quelques-uns de mes articles avaient le bonheur de vous plaire, mais ils passeront à la faveur des autres, les signes distinctifs disparaîtront, ce qui sera du moins favorable à ceux qui, comme moi, ne peuvent avoir dans la République des Lettres qu'une existence collective ». Surtout une note fameuse du frère de Naigeon rapportée par Barbier au début du xixe siècle dans son Dictionnaire des ouvrages anonymes soulève une partie du voile : on y découvre une liste de vingt-neuf articles, certains non signés, dont la paternité est attribuée avec certitude au baron. Parmi eux, on trouve notamment des articles éminemment critiques : PRÊTRES, Représentans (Droit politiq. hist. mod.), THÉOCRATIE. C'est en suivant les pistes ouvertes par cette liste, à travers le jeu des renvois et des sources, qu'on s'est employé à reconstituer le corpus des articles attribuables au baron. Si on laisse en général de côté, faute d'intérêt, les articles scientifiques non signés, les articles non signés à fort potentiel antireligieux (portant notamment sur les civilisations d'Europe du Nord et extra-européennes) excitent tous les soupçons. On peut ainsi attribuer au baron avec une probabilité assez forte une soixantaine d'articles consacrés aux coutumes indiennes : on y retrouve notamment le poids d'une source anglaise, l'Universal History, utilisée abondamment par d'Holbach. Cela invite d'ailleurs à relativiser la question de l'attribution en tant que telle : le baron se montre dans ce travail éditorial davantage compilateur qu'écrivain original, à l'instar de nombreux artisans de l'entreprise encyclopédique.

Il n'en reste pas moins que l'activité encyclopédique apparaît comme un moment révélateur dans l'œuvre du baron d'Holbach : c'est là que s'est élaboré, peaufiné et éprouvé un certain savoir-faire éditorial mais aussi des possibilités d'expression critique, dont l'exposition publique de l'Encyclopédie, avant et après la révocation du privilège, a révélé les insuffisances et les failles. En sort une représentation du « philosophe », penseur intrépide de l'ombre, qui rompt avec la difficile synthèse diderotienne du héros de la pensée acculé aux compromis : c'est elle qui dirige désormais l'ensemble de la production du baron après la publication de l'intégralité des volumes de textes de l'Encyclopédie en 1765.

Alain Sandrier

Notice mise en ligne le 5 avril 2014

Les collaborateurs de l'Encyclopédie

Indications bibliographiques :

Dominique-Joseph Garat, Mémoires historiques sur la vie de M. Suard, sur ses écrits, et sur le xviiie siècle, Paris, 1820.

Jean-François Marmontel, Mémoires, Paris, 1804.

André Morellet, Mémoires sur le dix-huitième siècle et sur la Révolution, Paris, 1821.

Guy Chaussinand-Nogaret, Les Lumières au péril du bûcher, Helvetius et d'Holbach, Paris, Fayard, 2009 [deuxième partie, « D'Holbach, l'ennemi personnel de Dieu », p. 127-251].

Michel Espagne et Michel Werner, « Figures allemandes autour de l'Encyclopédie », Dix-huitième siècle 19 (1987), p. 263-281.

Gianluiggi Goggi, « Diderot, d'Holbach et l'Universal History dans la Correspondance », Recherches sur Diderot et sur l'Encyclopédie 42 (2007), p. 7-44. [Consulter]

Frank A. Kafker, « L'Encyclopédie et le cercle du baron d'Holbach», Recherches sur Diderot et sur l'Encyclopédie 3 (1987), p. 118-124. [Consulter]

Frank A. Kafker et Serena L. Kafker, The Encyclopedists as Individuals: a Biographical Dictionary of the Authors of the Encyclopédie, Studies on Voltaire and the Eighteenth Century 257, Oxford, Voltaire Foundation, 1988 [notice sur d'Holbach, p. 170-174].

Allan-Charles Kors, D'Holbach's coterie, an Enlightenment in Paris, Princeton (N-J), Princeton University Press, 1976.

John Lough, « D'Holbach's Contribution », Essays on the Encyclopédie of Diderot and d'Alembert, Oxford University Press, 1968, p. 111-229.

Pierre Naville, D'Holbach et la philosophie scientifique au xviiie siècle [1943], Paris, Gallimard, 1967.

T. C. Newland, « D'Holbach, Religion, and the Encyclopédie », The Modern Language Review, vol. 69, no 3 (juillet 1974), p. 523-533. [Consulter]

Alain Sandrier, « L'attribution des articles de l'Encyclopédie au baron d'Holbach : bilan et perspectives », Recherches sur Diderot et sur l'Encyclopédie 45 (2010), p. 55-73. [Consulter]

Hermann Sauter et Erich Loos (éd.), Paul-Henri Thiry Baron d'Holbach, Die gesamteerhaltene Korrespondenz, Stuttgart, Franz Steiner Verlag Wiesbaden GMBH, 1986.

Jeroom Vercruysse, Bibliographie descriptive des écrits du baron d'Holbach, Paris, Minard, 1971.

Pour citer cet article :

Alain Sandrier, « Paul-Henri Thiry, baron d'Holbach (1723-1789) », Les collaborateurs de l'Encyclopédie, projet d'Edition Numérique Collaborative et CRitique de l'Encyclopédie, http://enccre.academie.sciences.fr (24-05-2017).

À propos de l'auteur de cet article :

Alain Sandrier est maître de conférences-HDR à l’université de Paris Ouest Nanterre La Défense et spécialiste du combat irréligieux des Lumières.

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