Edition Numérique Collaborative
et CRitique de l'
Encyclopédie
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Éditeurs et collaborateurs de l'Encyclopédie / Louis Claude Brullé (1693-1772)

Louis Claude Brullé
(1693-1772)

Pour les familiers de l'Encyclopédie, Louis Claude Brullé est connu comme la personne que Diderot traita dans ses lettres privées d'« Ostrogoth », d'« inepte », de « bête brute » et de « boucher » (Correspondance de Diderot, t. IV, p. 301, 304) parce qu'il a aidé l'imprimeur de l'Encyclopédie, André François Le Breton, à censurer l'ouvrage. On ne dispose que de peu de renseignements sur ce prétendu gredin. On sait cependant maintenant, grâce à une tontine qu'il a souscrite le 20 février 1761 (Archives nationales, MC/ET/C/741), qu'il est né le 7 décembre 1693 à Saint-Germain-en-Laye (extrait joint à l'acte et registres paroissiaux) et, grâce à son inventaire après décès du 14 janvier 1772 (Archives nationales, MC/ET/LXXVI/441), qu'il est mort le 8 janvier 1772 à Paris (paroisse Saint-Séverin). Imprimeur de métier, il n'est jamais parvenu à entrer dans le cercle restreint des libraires imprimeurs occupant les trente-six places autorisées dans la Communauté des libraires et imprimeurs à Paris. De 1752 à 1765, et très probablement pendant vingt-quatre ans à partir des années 1740, il a été prote à l'imprimerie de Le Breton, c'est-à-dire contremaître. Lui-même caractérise ainsi son poste dans l'article PROTE de l'Encyclopédie, l'un des deux articles qu'il y signe, l'autre étant IMPRIMERIE (Enc., VIII, p. 609a-620a) : « Ses fonctions sont étendues, & demandent un grand soin. C'est lui qui, en l'absence du maître, entreprend les impressions, en fait le prix, & répond aux personnes qui ont affaire à l'Imprimerie. Il doit y maintenir le bon ordre & l'arrangement » (Enc., XIII, p. 503a). Plus loin, il note qu'un prote doit avoir au minimum « l'intelligence du latin & […] savoir lire le grec » (p. 503b), ce qui suggère qu'il a fait des études.

Vers la fin de sa vie, Brullé était plus riche que 90% des travailleurs français, qui gagnaient en moyenne moins de 300 livres par an (J. Sgard, « L'échelle des revenus », p. 427). En revanche, son revenu n'atteignait pas 6 000 livres par an, somme dont on avait besoin pour mener une existence décente à Paris, selon Anne Robert Jacques Turgot (J. Proust, Diderot et l'Encyclopédie, p. 86, n.). Brullé vivait en effet modestement dans un appartement loué au quatrième étage d'un immeuble, donnant sur la rue Poupée, dans la paroisse Saint-Séverin sur la rive gauche. Dans son testament du 18 juillet 1771 (AN, MC/ET/LXXVI/439), le total de ses legs s'élève à plus de 5 500 livres en espèces ou en diamants. De plus, l'inventaire de ses biens après sa mort indique que les investissements, qu'il avait commencé à accumuler en 1742, lui rapportaient plus de 2 000 livres par an et, lors de la liquidation de ses biens en date du 24 février 1773 (AN, MC/ET/LXXVI/446), la somme que ses trois légataires (deux cousines et sa « ménagère ») se sont partagée s'élevait à près de 29 000 livres.

À la fin de sa vie, « sain d'esprit, mémoire et entendement » mais « infirme de corps », Brullé ne peut « ni ecrire ny signer » son testament, « a cause d'une debileté considerable qu'il a depuis trois ans dans les mains ». Marie Jeanne Bertheau, sa « ménagère » ou sa « gouvernante » selon les actes notariés, habitait son appartement et prenait soin de lui. Ses patrons, M. et Mme Le Breton semblent proches de lui puisque, dans son testament, Brullé les nomme « mes Bienfaiteurs » et les remercie de lui avoir accordé une pension à sa retraite. En retour, il leur lègue à chacun un diamant de 1 200 livres comme « une foible et légère Marque de la plus vive Reconnoissance que j'ay de leurs Bontés ». Il laisse en outre 2 000 livres à Le Breton et des livres et des objets de dévotion à son épouse. Que Brullé ait tant donné aux Le Breton, qui étaient prodigieusement riches, peut laisser penser que sa vie s'était surtout concentrée autour de son travail, qu'il s'identifiait avec son ancien patron, ayant peu d'amis intimes ou de famille : sa mère était décédée chez lui en 1760, à l'âge de 93 ans (Petites Affiches), et ses plus proches parentes étaient des cousines issues de germain.

Les convictions idéologiques de Brullé sont loin d'être claires, mais quelques indices dans son testament et son inventaire après décès renvoient l'image d'un homme bien pensant, politiquement et catholiquement. Il se peut donc qu'en corrigeant les épreuves de l'Encyclopédie et en indiquant à Le Breton (ou en suivant ses instructions) les sections qu'il jugeait dangereuses, Brullé agissait non seulement comme un employé obéissant mais aussi en suivant sa propre aversion pour les idées « radicales ».

Notice originale de Frank A. Kafker et Jeff Loveland,
avec les compléments biographiques de Françoise Launay

Date de mise en ligne : le 9 mars 2015.
Dernière mise à jour : le 9 mars 2015.

Les collaborateurs de l'Encyclopédie

Indications bibliographiques :

Denis Diderot, Correspondance, éd. Georges Roth, Paris, Les Éditions de Minuit, 1955-1970, 16 vol.

Frank A. Kafker, « Brullé “l'ostrogoth” identifié », Recherches sur Diderot et sur l'Encyclopédie 27, 1999, p. 105-109. [consulter]

Jacques Proust, Diderot et l'Encyclopédie (1962), Paris, Albin Michel, 1995.

Jean Sgard, « L'échelle des revenus », Dix-huitième siècle, 14, 1982, p. 425-433.

Pour citer cet article :

Frank A. Kafker et Jeff Loveland, avec les compléments biographiques de Françoise Launay, « Louis Claude Brullé (1693-1772) », Les collaborateurs de l'Encyclopédie, projet d'Edition Numérique Collaborative et CRitique de l'Encyclopédie, http://enccre.academie.sciences.fr (26-06-2017)

À propos des auteurs de cet article :

Frank A. Kafker et Jeff Loveland.

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