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Éditeurs et collaborateurs de l'Encyclopédie / Antoine Gaspard Boucher d'Argis (1708-1791)

Antoine Gaspard BOUCHER D’ARGIS
(1708-1791)

Issu d’une vieille famille de juristes d’origine lyonnaise, petit-fils de Jean-Claude Boucher, Antoine-Gaspard Boucher d’Argis (Lyon, 1708 – Paris, 1791) perpétue la tradition familiale en poursuivant des études de droit. Son père avait acheté la seigneurie d’Argis dans la principauté des Dombes, où il était conseiller de la Grande Mademoiselle. La famille avait alors ajouté « d’Argis » au nom de Boucher. Antoine-Gaspard Boucher d’Argis est reçu au parlement de Paris en 1727. Sa jeunesse est consacrée à écrire de savants ouvrages de droit privé tels que le Traité de la criée des meubles au-dessus de leur prisée (Paris, 1741). Boucher d’Argis n’est pas littérateur. Point de pièces de théâtre, ni de romans peu ou prou philosophiques. En revanche, il publie des dissertations, des mémoires, des notes, notamment une Dissertation sur l’origine du parchemin et du papier timbré (Paris, 1737).

En 1753, il devient membre du Conseil souverain de Dombes. Il exerce cette charge jusqu’en 1762, date à laquelle la principauté est réunie à la France. Il est possible que cette fonction lui ait conféré la noblesse, mais il ne l’a pas exercée pendant les vingt années nécessaires. Kafker le place dans la haute bourgeoisie. D’autres honneurs lui échoient. Échevin de la ville de Paris en 1767-1768, membre du Conseil de Bouillon de 1774 à 1790, il intègre le Conseil du compte d’Artois entre 1779 et 1786.

Il se marie assez tard, à 39 ans, avec Jeanne-Geneviève Levassor. De ce mariage, naîtront plusieurs enfants dont son fils ainé André-Jean-Baptiste, qui sera lui-aussi un juriste d’excellente réputation et un encyclopédiste prolifique : de 1782 à 1789, il fournit un grand nombre d’articles au Dictionnaire de Jurisprudence de l’Encyclopédie méthodique de Panckoucke. Le père et le fils fondent ensemble, en 1787, l’« Association de bienfaisance judiciaire », pour « donner aux pauvres des défenseurs gratuits » (voir le Recueil de pièces concernant l’Association de bienfaisance judiciaire fondée en 1787, Paris, 1789). Antoine-Gaspard Boucher d’Argis n’a pas vécu assez longtemps pour voir son fils périr sous la guillotine, en 1794, suite à sa condamnation à mort par le tribunal révolutionnaire.

L’homme de loi

Amoureux de sa profession d’avocat, qu’il pratique tout au long de sa vie de 1727 jusqu’en 1790, Boucher d’Argis fait paraître en 1753 une nouvelle édition des Règles pour former un avocat de Pierre Biarnoy de Merville, à laquelle il ajoute une Histoire abrégée de l’ordre des avocats. Destiné à guider les jeunes avocats dans l’exercice de la profession, cet ouvrage obtient un succès considérable, consacrant son auteur parmi les premiers historiens de l’ordre. Boucher d’Argis entre très jeune dans la profession. Il évoque le souvenir d’avoir assisté en 1728 – il avait alors tout juste 20 ans – au procès entre le duc de Luxembourg et le comte d’Évreux au sujet du retrait de la terre de Tancarville. Il explique qu’en France, dans certaines régions, les avocats sont encore en possession de prendre le titre de noble, mais cette noblesse n’est que personnelle et non pas héréditaire. Dans l’article États (Hist. anc. & mod. & Jurispr.) de l’Encyclopédie, Boucher d’Argis combat l’idée que toute la robe était indistinctement dans le tiers-état. Il pourfend ensuite le préjugé qui place la noblesse d’épée au-dessus de la noblesse de robe (Enc., VI, p. 26-27).

Sa culture juridique et judiciaire est immense. D’une part, c’est au droit romain qu’il emprunte, dans l’article Droit (Jurispr.), sa définition du droit (« ars æqui & boni ») et qu’il cite comme règle de conduite l’idéal romain : vivre honnêtement, n’offenser personne et rendre à chacun ce qui lui appartient (Enc., V, p. 116b). Dans l’article JURISPRUDENCE, il rappelle la célèbre définition latine de Justinien : « divinarum atque humanarum rerum notitia, justi atque injusti scientia », pour faire observer que la jurisprudence ne se borne pas à « la connoissance des lois, coutumes & usages », car « elle demande aussi une connoissance générale de toutes les choses, tant sacrées que profanes, auxquelles les regles de la justice & de l’équité peuvent s’appliquer » (Enc., IX, p. 81b). D’autre part, il semble partager la vision optimiste de la moderne école romande du droit naturel et sa thèse du fondement religieux de l’obligation, défendue notamment par le jusnaturaliste genevois Jean-Jacques Burlamaqui. D’après l’article Droit de la Nature, ou Droit naturel, les Principes du droit naturel de Burlamaqui (Genève, 1747) sont « l’ouvrage le plus récent, le plus précis, & le plus méthodique que nous ayons sur le droit naturel » (Enc., V, p. 133a). Cet auteur considère que la loi naturelle procède d’une institution divine et que l’homme ne peut connaître ces lois « qu’en examinant sa nature, sa constitution, & son état » (Enc., V, p. 134a). Si, en bon juriste de son temps, Boucher d’Argis connaît le droit naturel et possède une solide formation en droit romain, il est surtout un spécialiste reconnu du droit français, avec une prédilection pour le droit matrimonial et les régimes successoraux. Il est notamment l’auteur d’un Traité des gains nuptiaux (1738), d’un Code rural (1749, le contenu est exposé dans un succinct article homonyme que Boucher écrit pour l’Encyclopédie, III, p. 583b), ainsi que des Principes sur la nullité du mariage pour cause d’impuissance (1756).

Avocat et illustre jurisconsulte – ce mot qualifiant « un homme versé dans la Jurisprudence » (art. JURISCONSULTE, Jurisprud., Enc., IX, p. 70a) – Boucher d’Argis est aussi un infatigable compilateur de sommes juridiques et un compagnon de route estimé des encyclopédistes.

Le collaborateur de l’Encyclopédie

À l’époque où Boucher d’Argis commence à collaborer à l’Encyclopédie, il a un peu plus de 40 ans. Il est probable que l’étendue de ses connaissances ait conduit Diderot à le choisir pour remplacer l’avocat écrivain François Vincent Toussaint, dont les notices rédigées dans les deux premiers tomes étaient laconiques et peu documentées. Il convient aussi d’ajouter que Boucher d’Argis s’était distingué, depuis 1739, pour son travail de révision et d’augmentation de recueils techniques réputés : entre autres, il avait pris en charge la réédition du Recueil par ordre alphabétique des principales questions de droit qui se jugent dans les différents tribunaux du royaume de Barthélemy-Joseph Bretonnier, ainsi que du Dictionnaire de droit et de pratique de Claude-Joseph de Ferrière.

Comme encyclopédiste, Boucher d’Argis est aussi prolifique que régulier. De CHABLAGE à YVROGNERIE, il signe avec la lettre (A) plus de quatre mille cinq cents articles. Troisième contributeur en quantité, après Jaucourt et Diderot, il s’impose rapidement comme le jurisconsulte de l’ouvrage, avec ses presque deux mille articles signalés en Jurisprudence. Si l’Encyclopédie est le seul répertoire non spécialisé dans lequel les lecteurs des années 1750-1760 peuvent trouver des informations substantielles et fiables sur le vaste domaine du droit, c’est essentiellement grâce à lui. Le plus souvent munis du désignant Jurisprudence, ses articles sont parfois rubriqués en Termes de palais, de pratique et de justice, de finances, de police, d’eaux et forêts, de droit romain et public et de matières bénéficiale et criminelle.

Que l’Encyclopédie ait été condamnée par l’archevêque de Paris en 1752 ne semble pas l’avoir fait hésiter à y collaborer. La révocation du privilège en 1759 ne semble pas davantage l’avoir troublé. Il continue d’envoyer ses textes à l’ouvrage devenu clandestin. Catholique, résolument gallican (voir son article Libertés de l’Église Gallicane, Jurisp., Enc., IX, p. 474a-475b), il n’est pas moins libéral avec un souci agissant de l’équité. Il est un des cosignataires des mémoires qu’Élie de Beaumont a rédigés à la demande de Voltaire en faveur des Calas, puis de Sirven.

Moins théoricien qu’historien du droit, Boucher d’Argis adopte une méthode d’écriture encyclopédique qui consiste, après avoir tenté une définition, à remonter aux plus lointaines origines de l’institution étudiée, à en trouver si possible les raisons d’être, à en retracer l’évolution dans toutes ses phases et à mentionner la liste aussi complète que possible des sources dont il s’est servi. Dans le domaine du droit pénal et de la procédure criminelle, il puise à pleines mains dans des sources doctrinales conformes à l’orthodoxie : il invoque les ordonnances, les autorités de la romanistique médiévale et des pénalistes tels que Bouchel, Fontanon, Imbert et Muyart de Vouglans. Les articles CONCUSSION, Crime, ENQUÊTE, Enquête secrete, SODOMIE, Suicide, TORTURE ou QUESTION, Viol, offrent des exemples succincts de son exploitation méthodique des sources.

À la différence de son confrère Jaucourt, dont les articles sur le droit et la justice prennent souvent des accents critiques, prospectifs et déontologiques, l’approche de Boucher d’Argis se caractérise par la neutralité et l’impartialité. Le cas de l’article ESCLAVE est paradigmatique. Après avoir écrit que « selon le droit naturel tous les hommes naissent libres ; l’état de servitude personnelle [étant] une invention du droit des gens » (Enc., V, p. 939a) et avoir fait l’historique de l’esclavage chez les Romains, il arrive à son époque et cite in extenso les articles du Code noir, l’édit du mois de mars 1685 qui traite des esclaves dans les colonies françaises d’Amérique. C’est le chevalier de Jaucourt qui exprime toute l’indignation que doivent inspirer ces dispositions dans les articles ESCLAVAGE et Traite des negres.

Bien que Boucher d’Argis s’élève rarement de l’ordre positif du constat à l’ordre normatif du jugement de valeur, il lui arrive parfois de réprouver certaines pratiques de son temps. C’est le cas de l’article DUEL (Hist. anc. & mod. & Jurisprudence), où une condamnation sans réserve suit la reconstruction précise de la genèse du combat judiciaire et du point d’honneur (Enc., V, p. 161). Boucher ne passe pas sous silence les lourdes responsabilités communes de l’Église et des anciens rois de France, qui pendant trop longtemps ont légitimé ou toléré le duel.

La contribution savante de Boucher d’Argis et sa conscience professionnelle lui attirent l’estime de Diderot, qui ne ménage pas ses éloges dans l’« Avertissement des éditeurs » du quatrième volume :

M. le Chevalier de Jaucourt, & M. Boucher d’Argis ont continué de travailler pour l’Encyclopédie avec un zele digne de toute notre reconnoissance & de celle du Public.
La Jurisprudence, dont M. Boucher d’Argis s’est chargé, embrasse tant de parties différentes, que plusieurs de ceux qui se consacrent à l’étude de cette Science, s’attachent singulierement à une seule matiere ; l’un choisit le Droit écrit ; un autre le Droit coûtumier, ou spécialement la Coûtume de son pays ; un autre se livre aux Matieres bénéficiales, criminelles, féodales, domaniales, & autres semblables, qui demanderoient chacune un homme tout entier : c’est pourquoi M. Boucher d’Argis ayant à parler de tous ces différens objets, a eu soin de consulter ceux qui lui ont paru le plus versés dans chaque matiere. Les Cours souveraines, les autres Tribunaux, & en général tous les Offices de Judicature ne demandoient pas moins d’attention : il est difficile qu’un seul homme puisse connoître par lui-même l’origine & les variations de chaque Jurisdiction & de chaque office, leur compétence, leur discipline, leurs droits, prérogatives & privileges ; aussi jusqu’à présent il n’avoit paru presque rien d’exact sur cet objet. Pour ne pas tomber dans le même inconvénient, M. Boucher d’Argis a communiqué, autant qu’il lui a été possible, les articles de cette nature aux Officiers que ces articles concernent ; & les articles qui concernent les Compagnies ont été communiqués aux chefs & autres principaux membres les plus instruits. (Enc., IV, p. i).

L’excellence de la contribution juridique de Boucher d’Argis fait l’unanimité dans le second xviiie siècle : elle est notamment saluée par Voltaire, Turgot, Grimm, Mercier, Guyot ainsi que par les juristes ayant mis en œuvre le Dictionnaire de Jurisprudence de l’Encyclopédie méthodique, juste avant l’épisode révolutionnaire.

Le savant

Boucher d’Argis a fourni de nombreux articles au Mercure de France. Il les a recueillis et publiés dans trois volumes intitulés Variétés historiques, physiques et littéraires (Paris, 1752), auxquels il a peut-être ajouté quelques textes qui n’étaient pas de sa plume. Tel quel, ce recueil donne une bonne idée de ses intérêts. Ils sont centrés sur l’histoire, celle du droit surtout, mais pas exclusivement. Si l’histoire de la basoche fournit d’intéressantes précisions sur ses rites, ses cérémonies et son évolution à travers quelques siècles, l’histoire de France, l’histoire ecclésiastique, l’histoire ancienne, la géographie retiennent l’attention de l’auteur. Boucher d’Argis a abondamment recours aux sources primaires, qu’il confronte entre elles pour vérifier l’information autant que faire se peut, méthode suivie également dans ses articles de l’Encyclopédie.

L’histoire de la langue le passionne. Comme ses articles dans l’Encyclopédie, ses textes dans le Mercure fourmillent de recherches terminologiques. En effet, tout intéresse cet esprit curieux. Le premier volume contient une « Histoire abrégée des plus célèbres comédiens de l’antiquité et des comédiens français les plus distingués ». Il s’agit d’une courte description de l’origine du théâtre et de l’évocation des principaux acteurs de Rome et de France. Point de condamnation du métier à la Rousseau. Au contraire, le ton est favorable à la profession. Il vaut la peine d’ajouter que l’auteur parle des comédiennes autant que des comédiens. Il partage également le goût de son époque pour les choses curieuses et les aberrations physiologiques : les « monstres » (jumeaux siamois, cas de possessions, etc.). Il les examine avec un esprit scientifique, dénué de superstition.

Une telle diversité d’intérêts et une telle érudition demandent une bibliothèque bien fournie. Celle de Boucher d’Argis est remarquable. Elle a été décrite, à sa mort, comme « l’une des plus complètes en ce genre, et d’autant plus précieuse qu’un grand nombre des ouvrages qui la composent sont enrichis des notes savantes faites en grande partie par M. Boucher d’Argis le père » (voir la Gazette Nationale ou le Moniteur Universel du 6 janvier 1796, no 106). La lecture de l’inventaire fait après son décès témoigne qu’il possédait une riche collection juridique comprenant les coutumes de presque toutes les provinces. Une liste impressionnante de dictionnaires généraux – dont le Trévoux – et spécialisés témoigne de l’intérêt qu’il portait à ce genre d’ouvrages. La littérature n’était pas négligée non plus : Molière, Racine, Scarron, un Homère grec et latin, les Mémoires de Sully et de Bussy Rabutin.

Luigi Delia

Notice mise en ligne le 17 mai 2016

Les collaborateurs de l'Encyclopédie

Indications bibliographiques :

Luigi Delia, Droit et philosophie à la lumière de l’Encyclopédie, Oxford, Voltaire Foundation, 2015, p. 15-164.

Luigi Delia et Ethel Groffier, La vision nouvelle de la société dans l’Encyclopédie méthodique, vol. I, Jurisprudence, avec une préface de J. Boulad-Ayoub, Laval, Presses de l’Université Laval, 2012, p. 27-137.

Marjorie Dupuis-Berruex, « La question pénale dans l’Encyclopédie », L’Irascible – Revue de l’Institut Rhône-Alpin de Sciences Criminelles, 4, 2013, Paris, L’Harmattan, p. 46-54.

Jean-Christophe Gaven, « Antoine-Gaspard Boucher d’Argis », dans P. Arabeyre, J.-L. Halpérin, J. Krynen (dir.), Dictionnaire historique des juristes français (xiie-xxe siècle), Paris, PUF, 2007, p. 113-115.

Frank et Serena Kafker, The Encyclopedists as individuals: a biographical dictionary of the authors of the Encyclopédie, SVEC, 257, 1988, p. 51-53.

Witold Wolodkiewicz, « Antoine-Gaspard et André-Jean Boucher d’Argis, deux juristes éclairés devant la Révolution », dans La Révolution et l’ordre juridique privé, rationalité ou scandale ?, Actes du Colloque d’Orléans, 11-13 septembre 1986, CNRS-Université d’Orléans, Paris, PUF, 1988, t. I, p. 187-204.

Pour citer cet article

Luigi Delia, « Antoine Gaspard Boucher d'Argis (1708-1791) », Les collaborateurs de l'Encyclopédie, projet d'Edition Numérique Collaborative et CRitique de l'Encyclopédie, http://enccre.academie.sciences.fr (21-08-2017).

À propos de l'auteur de cet article

Luigi Delia est collaborateur scientifique (FNS) à l'Université de Genève, directeur de programme au Collège international de philosophie (CIPh - Paris).

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