Edition Numérique Collaborative
et CRitique de l'
Encyclopédie
Retour en haut
Éditeurs et collaborateurs de l'Encyclopédie / Jacques-François Blondel (1705-1774)

Jacques-François Blondel
(1705-1774)

Marque de collaborateur : (P)

Quand il intègre l'équipe des contributeurs de l'Encyclopédie pour y rédiger les articles relatifs à l'architecture, Jacques-François Blondel, a 45 ans (il est né à Rouen en 1705), est au tournant d'une brillante carrière d'architecte, mais surtout de théoricien et de professeur d'architecture. Élève de l'ornemaniste rocaille Oppenord, Blondel fait ses premières armes aux confluences de deux courants : la tradition de l'architecture française à la Mansart (dont il fera, plus tard, la référence absolue de ses théories), et l'influence du rococo ou « goût moderne ». Il s'éloignera certes progressivement des formes rococo pour devenir, notamment dans ses articles de l'Encyclopédie, l'un des principaux contempteurs de leur emploi systématique et inadéquat, mais c'est bien l'esprit rocaille qui triomphe dans son premier ouvrage, le Traité dans le goût moderne, ou de la distribution des maisons de plaisances (1737). Ce recueil, qui mêle projets et réalisations de riches demeures de campagne, est un manifeste de la nouvelle façon, raffinée et bourgeoise, d'habiter. Le succès de l'ouvrage offre à Blondel une première renommée – renommée qu'il ne tiendra paradoxalement jamais de ses réalisations d'architecte. Car, s'il a certes construit (on lui connaît des hôtels particuliers à Besançon ou Caen, par exemple), son œuvre est assez mal connue et l'essentiel de ses projets (parfois somptueux comme le projet d'Académie des Beaux-Arts pour Catherine II à Moscou) est resté à l'état de planches. Jacques-François Blondel a surtout su se distinguer habilement : l'aménagement de la galerie de l'hôtel de Choiseul lui assure la protection du puissant ministre et lui ouvrira, dans les années 1760, les chantiers d'aménagement des centres villes de Metz et Strasbourg. En 1755, il est élu à l'Académie royale d'architecture, dont il devient professeur en 1767 et la figure emblématique. Il y mourra même puisque le 9 janvier 1774, il expire dans sa salle de classe après avoir demandé qu'on l'y transportât en chaise. Légende ou vérité, ce trait de dévotion pour la fonction rend bien compte de ce qu'a été avant tout Jacques-François Blondel : un grand professeur d'architecture qui consacra toute sa carrière à repenser l'enseignement de la discipline, alors en crise, pour lui redonner une vigueur nouvelle. Tous les architectes importants de la génération suivante sont passés par les bancs de ses écoles : le visionnaire Ledoux, Cherpitel, Chalgrin (qui construira l'arc de triomphe), De Wailly (à qui l'on doit le théâtre de l'Odéon), Brongniart (qui érige la Bourse), Gondouin (qui construit l'École de Médecine), mais aussi des architectes étrangers comme William Chambers. Dès 1740, Blondel fonde l'École des Arts, sise à Rouen, puis rue de la Harpe. C'est la première école d'architecture indépendante du monopole de l'Académie. Sa nouveauté tient autant à son cursus (qui intègre un cycle complet d'études : le dessein, la théorie et la pratique architecturales, les mathématiques, les proportions du corps humain, la fortification, le modelage, la coupe des pierres, la perspective… mais aussi l'histoire ou l'allégorie) qu'à la nature de son public, qui excède le cercle des gens du métier. Un périodique de l'époque célèbre ainsi « la manière intéressante avec laquelle [Blondel] présente les préceptes utiles d'un Art qui jusqu'à présent avoit paru hors de la portée du plus grand nombre des hommes du monde » (L'Année littéraire, 1763, t. III, p. 52).

Entreprise collective, fondée sur l'échange entre les savoirs (pratiques et théoriques) et le croisement des disciplines, mue par un désir de réforme et tendue vers un idéal de vulgarisation, l'École des Arts fait très nettement écho à l'esprit qui anime les encyclopédistes eux-mêmes. Diderot, et surtout D'Alembert semble-t-il, ne s'y sont pas trompés en choisissant Blondel. Ils s'offraient les services d'un praticien et professeur, spécialiste et vulgarisateur de la discipline dont il aurait à parler. Un profil idéal sans doute et assez rare parmi les contributeurs. Mais ils choisissaient aussi une personnalité indépendante, dont la voix ne se confondait ni avec le discours officiel et monarchique de l'Académie (dont il n'était pas encore membre et à laquelle il avait dû s'affronter pour imposer son école), ni avec les zélateurs du rocaille (représentant l'aristocratie décadente ou la grande bourgeoisie financière) : « On ne pouvoit donc [...] », résume clairement D'Alembert dans le Discours préliminaire, « faire un meilleur choix pour l'Encyclopédie » (Enc., I, p. xliij). D'une écriture précise, professionnelle, soucieuse d'être comprise mais aussi imaginée (car les planches ne seront disponibles au lecteur que bien plus tard), Blondel rédige près de cent trente articles, sous la signature (P), de 1751 à 1759, dans les volumes I à VII. Ce qui représente une centaine de colonnes in-folio. À l'exception de la partie technique de la coupe des pierres, traitée par Goussier et Lucotte, Blondel embrasse tous les pans de la vaste discipline en en articulant toutes les échelles : le processus de création architecturale (articles ARCHITECTE, Dessein ; GENIES...) ; les parties de l'art et les règles à suivre pour la belle architecture – la construction, la distribution (Distribution...), la décoration (Décoration, Convenance...) – ; la typologie des édifices (CHATEAU, COUVENT...) ; les différentes parties d'un édifice (CHAMBRE, ANTI-CHAMBRE, CABINET...) ; et enfin, plus nombreux et souvent plus techniques, les éléments architectoniques de l'édifice (ARCHITRAVE, BALUSTRADE, CLAVEAU, ENTABLEMENT...). C'est en particulier parmi cette mosaïque d'articles consacrés aux termes de l'art qu'on trouve la substance de la pensée de Blondel, tandis que les vedettes générales (ARCHITECTURE, BATIMENT...), sous lesquelles on attendrait de grands développements, consistent bien souvent en des listes et catégorisations décevantes. À sa façon, Blondel, qui sait jouer en virtuose des références croisées, est parfaitement en phase avec la stratégie éditoriale de l'Encyclopédie qui consiste à réserver le cœur du message philosophique et potentiellement polémique aux articles apparemment secondaires. Mais chez Blondel, faute de propos subversif à déguiser, cette pratique relève tout simplement d'un savoir-faire, d'un équilibre entre l'approche technique de l'homme de métier et la vision générale et historique du théoricien. À titre d'exemple, dans l'article CHARPENTE ou CHARPENTERIE, alors qu'on attendrait des remarques techniques, Blondel, comme le note Jùan Calatrava, retrace, en une approche historique, les progrès de l'art de la charpente en France. Outre la rédaction des articles, il ne fait aucun doute qu'on doive aussi à Blondel le choix des trente-neuf planches illustratives, parues en 1761 dans le premier volume (« De l'architecture et des parties qui en dépendent »). Elles font, en effet, la part belle aux projets et constructions de ses collaborateurs et amis comme Le Carpentier, Contant d'Ivry ou François Franque. Quant au commentaire qui les accompagne, loin de se limiter à la légende des figures, comme c'est assez souvent le cas dans l'Encyclopédie, Blondel lui donne l'allure d'un véritable traité séparé.

Si toutes les études (elles sont rares) consacrées à Blondel et l'Encyclopédie soulignent la richesse et l'intérêt de sa contribution, elles relèvent aussi souvent sa grande faiblesse : l'absence de réflexion proprement esthétique. Doit-on s'en étonner, de la part d'un homme du métier ? Reste que cette lacune place Blondel en porte-à-faux par rapport aux deux éditeurs qui engagent très nettement dans les textes liminaires (le Prospectus, le Système figuré et le Discours préliminaire), une réflexion sur la place problématique de l'architecture (cet art utile et non directement mimétique) parmi les Arts et les Beaux-Arts – une réflexion, qui, comme le remarque Kevin Harrington dans sa très intéressante étude, ne trouvera aucun prolongement dans le corps des articles. Selon Harrington, Blondel, par manque de démarche réflexive, aurait échoué à rendre compte de la complexité fondamentale de la discipline architecture, transversale aux Beaux-Arts, à la technique et à la science. Reste que Blondel, en dépit de (mais peut-être aussi grâce à) la forme dispersée du dictionnaire, a réussi à livrer un ensemble théorique remarquablement cohérent et personnel. Surtout quand on le compare à la contribution de Jaucourt qui lui succède pour les volumes VIII à XVII, lequel sera forcément limité, du fait de l'ampleur de sa tâche encyclopédique, à un travail de collation et d'érudition.

Blondel, qui livre sa propre conception de l'architecture, s'appuie au fond assez peu sur les sources attendues. S'il a en vue le Cours d'architecture de d'Aviler (1691), qu'il connaît bien pour avoir travaillé aux planches de la quatrième édition, il cite peu les grands traité italiens de Palladio, Vignole ou Scamozzi auxquels il préfère ceux des Français, comme Philibert Delorme, ou du Britannique Henri Wotton, dont il décalque, par exemple, un pan entier des Elements of Architecture (1624) dans l'article ARC. Mais Blondel saisit surtout l'occasion de cette contribution pour reprendre ses propres travaux, notamment son Architecture Françoise (1752-1754), contemporaine des premiers volumes de l'Encyclopédie, et pour développer son propre travail théorique. Son Cours d'architecture civile (1771-1773), magistrale synthèse de son œuvre professorale en 6 volumes dont les deux derniers continués par Pierre Patte, reprendra ainsi pour une bonne part le travail entamé pour l'Encyclopédie vingt ans plus tôt. Ce qu'apporte Jacques-François Blondel à la théorie architecturale, et qu'il commence à esquisser dans l'Encyclopédie, c'est bien moins une doctrine originale ou audacieuse qu'une synthèse, parfaitement maîtrisée et aboutie, de la grande tradition de l'architecture à la française du Grand Siècle. Car cet homme aux mœurs plutôt libertines, criblé de dettes et animé par le goût du luxe, qui épouse, en secondes noces, une jeune maîtresse de Casanova (la danseuse Manon Balleti), cet homme incarne, en architecture, la mesure et le juste milieu ! Entre les excès baroques et rocailles et la radicalité de la veine antiquisante qui commence à s'affirmer, entre la mathématique de règles pseudo-universelles et la fantaisie débridée du génie, Blondel trouve le point d'équilibre dans la défense d'une architecture nationale, dans la célébration du « génie » français, de la « belle simplicité », qui trouve sa pure expression avec François Mansart, « le Dieu de l'architecture », et dont l'héritage se prolonge en se perfectionnant, gagnant en raffinement, notamment dans les aménagements intérieurs, avec les Germain Boffrand, puis les Contant d'Ivry ou les François Franque. Cette fidélité à l'héritage classique suppose, chez Blondel, le maintien d'une très forte articulation entre les formes architecturales (notamment la décoration des façades et des intérieurs) et les hiérarchies sociales, les codes de la société d'Ancien Régime que l'architecture est censée signifier. Aussi la décoration est-elle la partie la plus essentielle de l'art (l'article qui en traite est le plus long de notre auteur) et la convenance, la notion clef. Pour Blondel, qui tranche à sa manière la célèbre querelle entre François Blondel (son prestigieux homonyme, premier directeur de l'Académie) et Claude Perrault, sur la nature essentielle ou empirique des règles de proportion, ce sont toujours l'usage, la situation particulière, le contexte social et symbolique qui déterminent le choix des formes, et non des règles universelles ou même fixes. Au-delà des questions purement architecturales, c'est bien le respect de l'édifice social des ordres et des rangs qui est en jeu dans la théorie de la convenance ainsi comprise. Mais là encore Blondel occupe un juste milieu. Si cet ami de Fréron ne compte pas, c'est le moins qu'on puisse dire, parmi les plus subversifs des encyclopédistes, et s'il apporte d'un côté une caution idéologique à l'ordre établi, il est aussi, d'un autre côté, profondément moderne et progressiste notamment dans sa conception nouvelle de l'enseignement et de la diffusion du savoir architectural. D'Alembert, on l'a vu, célèbre le professeur vulgarisateur tandis que Diderot, peu disert sur le personnage, appréciait fort la collection de maquettes exposées, à la vue de tous, dans son école. L'expérience de l'École des Arts, que Blondel prolonge en quelque sorte par sa contribution à l'Encyclopédie, bouleverse les carcans et monopoles d'Ancien Régime et participe au vaste phénomène de constitution d'une sphère publique bourgeoise. Blondel abandonne l'Encyclopédie en 1759 au moment de la révocation du privilège. De fait son activité s'y était progressivement réduite depuis sa nomination à l'Académie en 1755, au sein de laquelle il était amené à prendre toujours plus d'importance. Sans doute la crise de 1759 a-t-elle rendu sa position définitivement intenable. Seuls deux brefs articles signés de sa plume (Harpes et MUTULE) figureront dans les dix volumes suivants.

Fabrice Moulin

Ouvrages de Blondel

De la distribution des maisons de plaisance et de la décoration des édifices en général, Paris, Charles-Antoine Jombert, 1737-1738, 2 vol. [Consulter : t. I ; t. II]

Discours sur la manière d'étudier l'architecture ; et les arts relatifs à celui de bastir, Paris, P. J. Mariette, 1747.

Discours sur la nécessité de l'étude de l'architecture, Paris, C. A. Jombert, 1754. [Consulter]

Architecture Françoise, Paris, Charles-Antoine Jombert, 1752-1756, 4 vol. [Consulter]

Cours d'architecture civile, Paris, Desaint, 1771-1773, 6 vol. [Consulter : t. I ; t. II ; t. III ; t. IV ; Planches pour le troisième volume ; Planches pour le quatrième volume]

L'Homme du monde éclairé par les arts, Amsterdam et Paris, Monory, 1774, 2 vol. [Consulter : t. I ; t. II]

Notice mise en ligne le 27 août 2015

Les collaborateurs de l'Encyclopédie

Indications bibliographiques :

Jùan Calatrava, La teoria de la Arquitectura y de las Bellas Artes en la Encylopédie de Diderot et d'Alembert, Granada, Disputacion Provincial de Granada, 1999.

François Franque, « Éloge historique de M. Blondel, de l'Académie Royale d'Architecture, & Professeur », Journal des Beaux-Arts et des Sciences, mars 1774, p. 559-570. [Consulter]

Michel Gallet, Les architectes parisiens du XVIIIe siècle. Dictionnaire biographique et critique, Paris, Mengès, 1995.

Kevin Harrington, Changing ideas on architecture in the Encyclopédie 1750-1776, Michigan, UMI Research Press / Ann Arbor, 1985.

Jean-Marie Pérouse de Montclos, « Introduction » au Cours d'architecture de J.-F. Blondel, fac-similé de l'édition Desaint, 1771, Centre des monuments nationaux / Phénix Editions, p. VII-XV.

Jeanne Lejeaux, « Un architecte français, Jacques-François Blondel », Revue de l'art ancien et moderne, LII, 1927, p. 223-244 et 271-285.

Auguste Prost, Jacques-François Blondel et son œuvre, Metz, Rousseau-Pallez, 1860.

Freek H. Schmidt, « Expose Ignorance and Revive the “Bon Goût”: Foreign Architects at Jacques-François Blondel's École des Arts », Journal of the Society of Architectural Historians, vol. 61, no. 1 (March 2002), p. 4-29.

Pour citer cet article :

Fabrice Moulin, « Jacques-François Blondel (1705-1774) », Les collaborateurs de l'Encyclopédie, projet d'Edition Numérique Collaborative et CRitique de l'Encyclopédie, http://enccre.academie.sciences.fr (24-05-2017).

À propos de l'auteur de cet article :

Fabrice Moulin est maître de conférences à l'Université Paris-Ouest Nanterre, membre du Centre des sciences de la littérature française (CSLF, EA 1586).

ENCCRE | Intranet
© 2014-2017 | Crédits