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Éditeurs et collaborateurs de l'Encyclopédie / Nicolas Beauzée (1717-1789)

Nicolas Beauzée (1717-1789)

Marque de collaborateur : B.E.R.M. (Beauzée seul)
et E.R.M. (Beauzée et Douchet)

Né à Verdun en 1717, Beauzée fait ses études au Collège jésuite et part à Paris dans les années 1740. Il retourne dans sa ville natale et vit pauvrement jusqu'à ce que Fontenelle lui vienne en aide. Nommé Professeur de grammaire à l'École Royale Militaire en 1753, il connaît quelques revirements de carrière. À la mort de Du Marsais en 1756, il devient le grammairien officiel de l'Encyclopédie, l'un des principaux collaborateurs de l'entreprise pour les articles consacrés au langage et à la langue. Il les rédige en partie avec Jacques Philippe Douchet, son collègue à l'École Royale, mais cette collaboration n'est pas idéale. Il compose plusieurs articles dans le volume VII, co-écrits avec Douchet – Formation, Fréquentatif, Futur, G, Gallicisme, Générique, Génitif, Genre, Gérondif, Gouverner – même si trois d'entre eux – Gallicisme, Genre, Grammaire – sont plus particulièrement son œuvre, 125 articles personnels portant sa signature et 20 articles anonymes dans les volumes VIII-XVII – Imitatif, Impersonnel, Impropre, Incidente, K, Labiale, Logographie, Longue, M, Métathèse, Racine, Regulier, ère, Rudiment, S, Synchyse, Syncope, Terminaison, Tmèse, Trochée et Virgule.

La collaboration avec Louis-Félix Guinement de Kéralio de Gourlay, autre collègue de l'École, est plus durable, quoique plus délicate à délimiter. Beauzée lui doit certaines connaissances, développées notamment dans les articles Affixe et Superlatif.

La participation de Beauzée à l'entreprise encyclopédique est surprenante quand on se souvient qu'il est à cette période l'auteur d'un ouvrage intitulé Exposition abrégée des preuves historiques de la religion chrétienne, pour lui servir d'apologie contre les sophismes de l'irréligion, ouvrage destiné à l'éducation de la jeunesse (1747). Diderot apprécie sa contribution et le considère comme le digne successeur de Du Marsais, même si des désaccords existent entre les deux hommes, notamment sur la question de l'inversion et de l'origine des langues, divine pour Beauzée – articles Inversion, Langue et Nom. Continuateur de Du Marsais, nourri par ses théories, Beauzée s'affranchit toutefois de cette influence. Loin d'être homogènes, les articles de langue de l'Encyclopédie font se côtoyer des interprétations critiques car certaines analyses de Beauzée nuancent ou complètent les développements précédemment écrits par Du Marsais (voir par exemple l'article Complément de Du Marsais et l'article Régime de Beauzée).

L'œuvre la plus connue de Beauzée est la Grammaire générale, ou exposition raisonnée des éléments nécessaires du langage, pour servir de fondement à l'étude de toutes les langues (1767), tirée des études menées pour ses articles et pensée dans le prolongement de la grammaire universelle de Port-Royal d'Arnauld et Lancelot. Si le langage reflète la rationalité humaine, une distorsion radicale demeure entre la pensée, la perception et la sensation – unes et simultanées – et la langue – linéaire, successive et analytique. Beauzée prouve son attachement à l'étude des langues et sa volonté de trouver une méthode d'enseignement des langues anciennes et modernes. Il distingue la grammaire générale, science des principes du langage, et la grammaire particulière, art de l'application pratique de ces principes par une langue. Ses contemporains le louent pour sa finesse d'analyse et sa rigueur intellectuelle. Diderot juge l'ouvrage de façon plus nuancée. La renommée du grammairien s'étend : il est membre de plusieurs sociétés et académies royales de province, l'impératrice Marie-Thérèse lui adresse une médaille d'or et Frédéric II cherche à le faire venir à Berlin. Beauzée édite ensuite des œuvres en lien avec la langue, tels les Synonymes françois de l'abbé Gabriel Girard (1769) et le Dictionnaire de synonymes françois du R. P. Timothée de Livoy (1788), mais aussi des ouvrages plus généraux comme le De imitatione Christi libri quatuor (1787) et l'Optique de Newton dans la traduction de Marat (1787). Il traduit et publie également Les Histoires de Salluste (1770), l'Histoire d'Alexandre le grand par Quinte Curce (1782) et Les Quatre livres de l'imitation de Jésus Christ (1788).

Après plusieurs tentatives infructueuses, Beauzée est élu à l'Académie française en 1772, succédant à son ami Charles Pinot Duclos, après l'annulation par le roi de l'élection de Jean-Baptiste Antoine Suard. Bien que les Immortels tentent alors de faire barrage aux encyclopédistes, mal venus dans le giron académique, Beauzée entre dans le cercle fermé de l'Académie car il n'effraie pas ses confrères. De notoriété publique, il est un fervent catholique soumis au roi. Dans son discours de réception, Beauzée souligne que le langage provient de Dieu et n'oublie pas de louer Louis XV. Malgré ce prestigieux statut, Beauzée évolue en quelque sorte dans l'ombre de Du Marsais, sans doute parce que la plupart de ses théories proviennent d'idées et de concepts déjà utilisés par son illustre prédécesseur, rendu célèbre grâce à l'éloge de D'Alembert ; peut-être aussi du fait de son penchant plus purement grammatical et linguistique que philosophique.

À la fin de sa vie, Beauzée est secrétaire du comte d'Artois, frère de Louis XVI, le futur Charles X. Il meurt à Paris début 1789 dès les prémices de la Révolution.

Elise Pavy-Guilbert

Dernière mise à jour : le 27 décembre 2014

Les collaborateurs de l'Encyclopédie

Indications bibliographiques :

Nicolas Beauzée, Grammaire générale ou Exposition raisonnée des éléments nécessaires du langage, pour servir de fondement à l'étude de toutes les langues, Paris, Barbou, 1767, 2 vol.

Nicolas Beauzée et Jean-François Marmontel, Encyclopédie méthodique. Grammaire et littérature, Paris-Liège, Panckoucke et Plomteux, 1782-1786, 3 vol.

Sylvain Auroux, L'Encyclopédie. « Grammaire » et « Langue » au XVIIIe siècle, Paris, Mame, 1973.

Sylvain Auroux, La Sémiotique des encyclopédistes. Essai d'épistémologie historique des sciences du langage, Paris, Payot, « Langages et sociétés », 1979.

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Sylvain Auroux, « Beauzée et l'universalité des parties du discours », Hommages à la mémoire de Jean Stéfanini, Aix-en-Provence, Publications de l'Université de Provence, 1988, p. 37-58.

Sylvain Auroux, « La grammaire générale et les fondements philosophiques des classes de mots », Langages, 92, 1988, p. 79-91.

Sylvain Auroux, « Le temps verbal dans la grammaire générale », Hommage à Jean Toussaint Desanti, Mauvezin, TER, 1991, p. 55-84.

Sylvain Auroux, « L'adjectif et la catégorie des déterminant. L'apport de Beauzée », Histoire Épistémologie Langage, 14/1, 1992, p. 159-179.

Sylvain Auroux, « Beauzée, Nicolas », Lexicon grammaticorum, Tübingen, Max Niemeyer, 1996, p. 79-80.

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Jean-Michel Goubard, « Syllepse, synthèse et ellipse dans l'Encyclopédie : de Du Marsais à Nicolas Beauzée », La syllepse : figure stylistique, Yannick Chevalier et Philippe Wahl (éd.), Lyon, Presses Universitaires de Lyon, 2006, p. 77-94.

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Frank A. Kafker, « Notices sur les auteurs des dix-sept volumes de “discours” de l'Encyclopédie », RDE, 7, 1989, p. 125-150. [Sur Beauzée, p. 129.]

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Louis de Saussure, « L'approche référentielle : de Beauzée à Reichenbach », Le Temps des événements : pragmatique de la référence temporelle, Jacques Moeschler (éd.), Paris, Éditions Kimé, 1998, p. 19-44.

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Pierre Swiggers, Les conceptions linguistiques des encyclopédistes. Étude sur la constitution d'une théorie de la grammaire au siècle des Lumières, Heidelberg, Leuven, J. Groos & Leuven University Press, 1984.

Pierre Swiggers, Grammaire et théorie du langage au dix-huitième siècle. « Mot », « Temps » et « Mode » dans l'Encyclopédie méthodique, Lille, Presses Universitaires de Lille, 1986. [Édition présentée et commentée des articles Mot, Temps et Mode rédigés par Beauzée.]

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Pour citer cet article :

Élise Pavy-Guilbert, « Nicolas Beauzée (1717-1789) », Les collaborateurs de l'Encyclopédie, projet d'Edition Numérique Collaborative et CRitique de l'Encyclopédie, http://enccre.academie.sciences.fr (24-05-2017)

À propos de l'auteur de cet article :

Élise Pavy-Guilbert est maître de conférences à l'université Bordeaux-Montaigne, membre de l'équipe Cultures Littératures Arts Représentations Esthétiques (CLARE EA 4593).

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