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Extraits choisis de l'Encyclopédie / L'article FEU (Chimie) de Venel

L'article FEU (Chimie) de Venel
(t. VI, 1756, p. 609a-612b)

Collation effectuée par A. Cornu
sur l'exemplaire 1 de la Bibliothèque Mazarine

Feu, (Chimie.) Le chimiste, du moins le chimiste Stahlien, considere le feu sous deux aspects bien différens.

Premierement, comme un des matériaux ou principes de la composition des corps ; car, selon la doctrine de Stahl bien résumée, le principe que les Chimistes ont designé par les noms de soufre, principe sulphureux, soufre principe, principe huileux, principe inflammable, terre inflammable & colorante, & par quelques autres noms moins connus, que nous rapporterons ailleurs, voyez Phlogistique ; ce principe, dis-je, n'est autre chose que le feu même, qu'une substance particuliere, pure & élémentaire, la vraie matiere, l'être propre du feu, le feu de Démocrite & de quelques physiciens modernes.

Stahl a designé cette matiere par le mot grec phlogiston, qui signifie combustible, inflammable ; expression que nous avons traduite par celle de phlogistique, qui est devenue technique, & qui n'est pour nous, malgré sa signification littérale, qu'une de ces dénominations indéterminées qu'on doit toûjours sagement donner aux substances, sur l'essence desquelles regnent diverses opinions très-opposées : or les dogmes de Becher & de Stahl, sur le principe du feu, qui paroissent démontrables à quelques chimistes, sont au contraire, pour quelques autres & pour un certain ordre de physiciens, incompréhensibles & absolument paradoxes, & par conséquent faux ; conséquence que les premiers trouveront, pour l'observer en passant, aussi peu modeste que légitime. Quoi qu'il en soit, ce sera sous ce nom de phlogistique que nous traiterons du principe de la composition des corps, que nous croyons être le feu. Voyez Phlogistique.

Les phenomenes de la combustion, de la calcination, de la réduction, de la détonation, en un mot, de tous les moyens chimiques, dans lesquels le feu combiné éprouve quelque changement chimique; tous ces phénomenes, dis-je, appartiennent au feu, considéré sous ce premier point de vûe. Voyez Combustion, Calcination, Détonation, Réduction, Phlogistique.

Secondement, les Chimistes considerent le feu comme principe de la chaleur. Le mot feu, pris dans ce sens, est absolument synonyme dans le langage chimique, à celui de chaleur. Ainsi nous disons indifféremment le degré de chaleur de l'eau bouillante, ou le degré de feu de l'eau bouillante.

Nous avons dit ailleurs (article Chimie, pag. 414. col. 2.) que le feu, considéré comme principe de la chaleur, étoit un instrument ou agent universel que le chimiste employoit dans l'opération de l'art, ou dont il contemploit les effets dans le laboratoire de la nature. Nous allons nous occuper dans cet article de ses effets chimiques, dirigés par l'art.

Toutes les opérations chimiques s'exécutent par deux agens généraux, la chaleur & les menstrues. Mais cette derniere cause elle-même, quelque générale & essentielle que soit son influence dans les changemens chimiques, est entierement subordonnée à la chaleur, puisque le feu produit absolument & indépendamment du concours de tout autre agent, un grand nombre de changemens chimiques, au lieu que l'action des menstrues suppose nécessairement la chaleur (voyez l'article Chimie, pag. 417. col. 2. le mot Menstrue, & la suite de cet article) ; ensorte que le feu doit être regardé comme le moyen premier & universel de la chimie pratique. Aussi le feu a-t-il mérité de donner son nom à l'art ; la Chimie s'appelle dès long-tems pyrotechnie, l'art du feu.

Les Chimistes ont exalté les propriétés du feu avec un enthousiasme également digne du sujet & de l'art. Le passage de Vigenere, cité à l'article Chimie, pag. 422. col. 1. est sur-tout remarquable à cet égard.

Un célebre chimiste de nos jours, l'illustre M. Pott, fait cet éloge magnifique du feu, dans son traité du feu & de la lumiere. « La dignité & l'excellence de cet être, dit M. Pott, est publiée dans l'Ecriture-sainte, où Dieu même se fait appeller du nom de la lumiere ou du feu, quand il y est dit, que Dieu est une lumiere, qu'il demeure dans la lumiere, que la lumiere est son habit ...... que Dieu est un feu dévorant, qu'il fait ses anges de flamme de feu, &c. » Le feu est appellé dans la même dissertation le vicaire ou le lieutenant de Dieu dans la nature, c'est-à-dire, comme on l'a sagement exprimé dans la traduction françoise, le premier instrument que Dieu met en oeuvre dans la nature. Vanhelmont avoit déjà fait honneur au feu, de l'image sublime tracée par David (ps. 18.), en représentant le souverain moteur de la nature, comme ayant posé son tabernacle dans le Soleil. Vanhelmont, formarum ortus, §. 38.

D'un autre côté, c'est principalement sur les changemens opérés par le feu dans les sujets chimiques, que les détracteurs de la Chimie, soit philosophes, soit medecins, ont fondé leurs déclamations contre cette science. Ils ont prétendu que le feu bouleversoit, confondoit, dénaturoit la composition intérieure dans les corps ; qu'il dissipoit, détruisoit, anéantissoit leurs principes naturels ou hypostatiques ; que ceux qu'il manifestoit étoient ses ouvrages, ses créatures, &c. &c. &c. Ces imputations sont exactement évaluées dans plusieurs articles de ce Dictionnaire, & nous les croyons sur-tout solidement réfutées par les notions claires & positives sur l'action du feu, que nous croyons avoir exposée dans les différens articles où il s'agit des effets de ce premier agent, voy. Chimie, pag. 417. 418. & Cendre ; voy. aussi Menstrue, Menstruelle, Analyse, Substances animales, Végétal, & les articles de plusieurs opérations dont nous allons donner la liste sous le titre suivant, & particulierement dans celui-ci.

Usage chimique du feu ou de la chaleur. Le feu est employé par le chimiste dans les distillations, les sublimations, les évaporations, les dessications, l'espece de grillage que nous appellons en latin difflatio, les liquefactions, les fusions, les précipitations par la fonte, les liquations, les dissolutions, les digestions, les cémentations, & même les fermentations. Il faut remarquer que le principe igné, le phlogistique n'éprouve dans aucune de ces opérations ni combinaison ni précipitation.

La façon d'appliquer le feu aux différens sujets de toutes ces opérations, & la théorie de son action dans ces divers cas, sont exposées dans les articles particuliers. Voyez ces articles, & sur-tout l'article Distillation.

Effets généraux du feu. Les effets chimiques du feu dans toutes ces opérations, se réduisent à trois ; ou le feu relâche, laxat, l'aggrégation de certaines substances jusqu'à les réduire en liqueur & même en vapeur, sans altérer en aucune façon la constitution intérieure du sujet ainsi disposé (voyez l'article Chimie, pag. 415. col. 1. pag. 417. col. 2. & l'art. Distillation) ; ou il produit des diacreses pures (voyez au mot Distillation ce qui est dit de ces effets sur la seconde classe des sujets de cette opération, & le mot Diacrese à l'errata du V. volume) ; ou enfin il dispose à la combinaison chimique les substances missibles ; il divise, solvit, ces corps qui n'agissent qu'étant ainsi divisés, nisi soluta ; & il favorise cette action réciproque, soit que les principes qu'il met en jeu se rencontrent dans un composé naturel, comme dans les fermentations & dans l'analyse par le feu seul des matieres dont j'ai formé la troisieme classe des sujets de la distillation (voyez l'article Distillation, & l'art. Fermentation), soit qu'ils se trouvent dans des mélanges artificiels, comme dans toutes les opérations de l'analyse menstruelle (voyez Menstrue & Menstruelle, (Analyse.) & le mot Chimie). Remarquez pourtant que ce troisieme effet ne differe pas essentiellement du premier ; car l'action directe & réelle de la chaleur se borne dans les deux cas au relâchement de l'aggrégation ; il a été utile néanmoins de les distinguer ici, parce qu'il auroit été révoltant, pour la plûpart des lecteurs, de voir identifier l'effet de la chaleur considéré dans la fusion ou l'évaporation, & dans la dissolution ou la fermentation ; car que la chaleur n'ait qu'une influence passive dans l'exercice de l'action menstruelle, ce n'est pas une vérité reçue, mais simplement démontrable, & proposée dans plusieurs endroits de ce Dictionnaire. Voyez l'article Chimie, pag. 417. col. 2. le même art. pag. 415. col. 2. & les articles Menstrue & Menstruelle, (Analyse.)

Les divers effets généraux que nous venons de rapporter sont dûs à une seule & même cause, savoir à la propriété de raréfier du feu, exercée dans une très-grande latitude, depuis le terme où commence la liquidité de l'eau jusqu'à celui que l'on a crû suffisant pour volatiliser les métaux parfaits, selon les fameuses expériences exécutées au foyer de la lentille du palais-royal, & rapportées dans les Mém. de l'académie royale des Sciences, année 1702.

Sources & application du feu. Nous trouvons ce principe de chaleur dans la température même de notre atmosphere : nous nous le procurons en exposant les sujets de nos opérations aux rayons directs du soleil. Nous mettons à profit quelquefois la chaleur excitée dans certaines matieres fermentantes ou pourrissantes, telles que le marc de raisin & le fumier ; ou enfin, ce qui est notre ressource la plus ordinaire & la plus commode, nous appliquons aux matieres que nous voulons échauffer, des corps inflammables actuellement brûlans, tels que le charbon, le bois, la tourbe, le charbon de terre, l'esprit-de-vin, les huiles par expression dans le fourneau à lampe, &c. de tous ces alimens du feu, celui que nous employons généralement & avec le plus d'avantage, c'est le charbon. Voyez Charbon, Esprit-de-vin, & Lampe.

Cette application du feu varie selon qu'elle est plus ou moins immédiate; car ou on expose la matiere à traiter au contact immédiat du corps dont on employe la chaleur, comme dans la dessication au soleil, la distillation par le premier fourneau de Glauber, la sublimation gébériene, la réverbération de la flamme, &c. voy. ces articles ; ou on place les matieres dans des vaisseaux, voyez Vaisseaux ; & ces vaisseaux ou on les expose au contact immédiat du principe de la chaleur, c'est-à-dire au feu nud, selon l'expression technique ; ou on interpose entre le feu & les vaisseaux, différens corps connus sous le nom d'intermede ou de bain. Voyez Bain en Chimie, & Intermede.

Degrés du feu. La latitude entiere de la chaleur employée aux usages chimiques, a été divisée en différentes portions ou degrés déterminés par divers moyens ; premierement par espece de matiere échauffée ou brûlante qui fournissoit la chaleur : ainsi le feu chimique a été distingué en insolation, ventre de cheval, bain de marc de raisin, feu de lampe, feu de bois, feu de charbon, &c. secondement par la circonstance de l'application plus ou moins immédiate, & par les différens milieux interposés entre le corps & le feu : le feu a été divisé sous ce point de vûe en feu nud, bain-marie, bain de sable, de cendres, de limaille, &c. Voyez Bain en Chimie. Le feu nud, selon qu'il a été placé sous le corps à traiter, sur ce corps, autour de ce corps, qu'il a été couvert ou libre, &c. s'est appellé feu de roue, feu de suppression, feu de reverbere, feu ouvert, &c. Toutes ces distinctions sont entierement abandonnées, & avec raison sans doute, puisque la plûpart sont inutiles, relativement à la détermination de l'intensité du feu. Ceux qui avoient partagé la latitude du feu chimique par degrés qu'ils appelloient premier, second, troisieme, quatrieme, avoient déterminé chacun de ces degrés d'une maniere si vague, que l'insuffisance ou plûtôt l'inutilité de cette distinction est aussi absolument reconnue.

Les chimistes modernes ont rectifié toutes ces divisions, & les ont réduites à la plus grande simplicité, en ne retenant qu'un petit nombre de termes fixes, établis sur la connoissance réfléchie des effets du feu, & très-suffisans dans la pratique.

Ces chimistes ont observé premierement que l'analyse ou solution réelle de la combinaison chimique, ne s'opéroit dans tous les sujets que par le secours d'une chaleur supérieure à celle qui faisoit bouillir l'eau commune; secondement que plusieurs unions beaucoup moins intimes, celles dont j'ai fait la premiere classe des sujets de la distillation, voyez cet article, cédoient à l'action d'une chaleur capable de faire bouillir l'eau, & quelques-unes même à une chaleur plus foible ; troisiemement que la plûpart des menstrues appellés communément liquides, du nom de leur état ordinaire, agissoient sous un degré de chaleur inférieur à celui de l'eau bouillante ; quatriemement que quelques évaporations, dessications, & un très-grand nombre de combinaisons, s'opéroient sous la température ordinaire de l'air qui nous environne, lors même qu'il n'est échauffé que par les rayons réfléchis du soleil, c'est-à-dire sans feu & à l'ombre.

Ils ont, en conséquence de ces observations, divisé le feu chimique en quatre degrés ; le premier ou le plus foible commence à la liquidité de l'eau, & s'étend jusqu'au degré qui nous fait éprouver un sentiment de chaleur ; nous appellons ce degré froid. C'est à ce degré que s'exécutent un très-grand nombre d'opérations telles que les dissolutions à froid, les macérations ou extractions à froid, les calcinations à l'air, les dessications à l'ombre, les évaporations insensibles, la plûpart des fermentations, &c. Voyez ces articles particuliers.

Rien n'est si aisé que de se procurer exactement ce degré de feu dans la pratique, puisqu'il ne s'agit que d'éloigner les substances traitées, de toute source de chaleur sensible. Quant au plus ou au moins de chaleur dans la latitude qu'embrasse ce degré, le plus haut terme n'est, dans aucun cas, assez considérable pour nuire à la perfection absolue de l'opération ; & le trop foible n'a jamais d'autre inconvénient que de la suspendre : les seules fermentations vineuses méritent d'être exécutées à un degré plus constant. Voyez Fermentation.

Le second degré commence à la chaleur sensible pour nos corps, & s'étend jusqu'à la chaleur presque suffisante pour faire bouillir l'eau: c'est à ce degré que s'exécutent les digestions, les infusions, la plûpart des dissolutions aidées par un feu sensible, les dessications des plantes & des substances animales, les évaporations, distillations, & toutes les cuites pharmaceutiques exécutées au bain-marie, les fermentations faites à l'étuve, quelques distillations à feu nud, telle que celle du vinaigre, &c. voyez ces articles.

Le bain-marie fournit un moyen aussi sûr que commode d'obtenir ce degré de feu, dont le plus ou le moins d'intensité n'est pas d'une plus grande conséquence que les variations du même genre du degré précédent.

Le troisieme degré est celui de l'eau bouillante ; celui-ci est fixe & invariable : on exécute à ce degré toutes les decoctions des substances végétales & animales, la distillation des plantes avec l'eau, la cuite des emplâtres dans lesquelles entrent des chaux de plomb qu'on ne veut pas brûler. On peut compter encore parmi les opérations exécutées à ce degré, la distillation du lait, & celle du vin ; parce que la chaleur qui fait bouillir le lait & le vin, ne differe pas beaucoup de celle qui fait bouillir l'eau.

L'application de l'eau bouillante ou de la vapeur de l'eau bouillante à un vaisseau, ne communique jamais aux matieres contenues dans ce vaisseau une chaleur égale à celle de cette eau ou de cette vapeur; c'est un fait observé, & dont la raison se déduit bien simplement des lois de la communication de la chaleur généralement connues : c'est en consequence de ces observations que nous avons rangé le bain-marie parmi les moyens d'appliquer aux sujets chimiques un degré de chaleur inférieur à celui de l'eau bouillante. Ce n'est pas ici une observation de pure précision ; elle est au contraire immédiatement applicable à la pratique, & d'autant plus nécessaire que les auteurs ne s'expliquent pas assez clairement sur la détermination de ce degré. La chaleur du bain-marie bouillant est communement désignée par le nom de chaleur de l'eau bouillante.

Cependant si quelqu'un, après avoir vû dans un livre qu'au degré de l'eau bouillante les huiles essentielles s'élevent, que les sucs des viandes en sont extraits par l'eau, &c. si cet homme, dis-je, s'avisoit en conséquence de ces connoissances, de distiller au bain-marie une plante aromatique, pour en séparer l'huile essentielle, ou de mettre son pot au bain-marie, & non pas au feu, il n'obtiendroit point d'huile, & il feroit un très-mauvais bouillon.

Nous avons déjà observé que ce troisieme degré étoit fixe & invariable ; il devient par-là extrèmement commode dans la pratique, comme nous l'avons déjà dit du bain-marie ; & il l'est d'autant plus que c'est heureusement à ce degré de chaleur que se fait la séparation & la combinaison de certaines substances que leurs usages pharmaceutiques ou économiques nous obligent de traiter en grand ; & qu'un feu moins constant, & qui pourroit devenir quelquefois trop fort, altereroit la perfection de ces matieres, procureroit, par exemple, des eaux distillées qui sentiroient l'empyreume, des emplâtres brûlées, &c.

Le quatrieme degré de feu chimique est plus étendu ; il comprend tout le reste de sa latitude depuis la chaleur de l'eau bouillante jusqu'à l'extrème violence du feu, toutes les vraies altérations chimiques opérées sur les substances métalliques, sur les terres, sur les pierres, sur les sels par le moyen du feu seul : les dissolutions par les menstrues salins, liquides, bouillans, ou par les menstrues ordinairement consistans mis en fusion ; & enfin la décomposition des substances végétales & animales, par le moyen du feu seul, demandent ce dernier degré. La latitude immense de ce degré doit laisser un sujet d'inquiétude au chimiste apprentif sur des subdivisions qu'il desireroit, & dont, si par hasard il a quelque teinture de Physique expérimentale, il pourra bien imaginer sur le champ des mesures exactes, différens thermometres & pyrometres bien gradués, bien sûrs ; mais ces moyens lui paroîtront aussi inutiles qu'impraticables, dès qu'il aura appris par sa propre expérience combien il est facile, sur ce point important de manuel chimique, comme sur tant d'autres de la même classe, d'acquérir par l'exercice le coup-d'œil ou l'instinct d'ouvrier; combien l'aptitude que ce coup-d'œil donne est supérieure, même pour la précision, à l'emploi des moyens physiques, & enfin combien la lenteur & la minutie de ces derniers moyens les rendent peu propres à diriger l'emploi journalier du principal instrument d'un art. Je renvoye encore sur ce point à l'expérience ; car vraissemblablement on ne persuadera jamais par raisons à un savant, tel que je suppose notre éleve, que les moyens de déterminer rigoureusement les variations d'un agent physique, mis en œuvre dans un art quelconque, puissent être de trop, & que les descriptions exactes, & pour ainsi dire notées, des opérations de cet art qu'on pourroit se procurer par là, soient un bien absolument illusoire. Voyez l'art. Chimie, pag. 420. col. 2.

Ce que nous venons de dire de l'inutilité pratique des mesures physiques de la chaleur, n'empêche point qu'on ne fût très-sage d'y avoir recours, si dans un procédé nouveau & extrèmement délicat, la nécessité d'avoir des degrés de feu déterminés rigoureusement, constans, invariables, l'emportoit sur l'incommodité de ces mesures. Les bains bouillans d'huile, de lessive plus ou moins chargée, de mercure, & même de diverses substances métalliques tenues en fusion par l'application de la plus grande chaleur dont elles seroient susceptibles ; ces bains, dis-je, fourniroient un grand nombre de divers degrés fixes & constans, & qu'on pourroit varier avec la plus grande précision : mais les cas où il seroit nécessaire de recourir à ces expédiens sont très-rares, si même ils ne sont pas de pure spéculation, & par conséquent ils ne constituent pas le fond de l'art, rara non sunt artis.

Gouvernement du feu. Le gouvernement ou le régime du feu, qui fait le grand art du chimiste praticien, porte sur deux points généraux: savoir le choix du degré ou des diverses variations méthodiques des degrés propres à chaque opération, & au traitement de chaque substance particuliere ; & la connoissance des moyens de produire ces divers degrés.

Nous avons répandu dans divers articles chimiques de ce Dictionnaire, les connoissances de détail que l'expérience a fournies sur le premier point. On trouvera, par ex. au mot Menstrue, & dans tous les articles où il sera question de l'action de quelque menstrue particulier, par quel degré de chaleur il faut favoriser son action ; au mot Digestion, Circulation, Cémentation, &c. quelle chaleur est propre à ces diverses opérations; aux articles Vin, Végétal, Lait, Huile essentielle, Muqueux, Ether, Substance métallique, Verre métallique, Nitre, Sel marin, Vitriol, &c. &c. &c. à quel degré de feu il faut exposer chacune de ces substances, ou celles dont elles sont retirées, pour les altérer diversement.

D'ailleurs il n'existe dans l'art que peu de préceptes généraux sur cette matiere: celui qui prescrit, par ex. de commencer toûjours par le degré le plus foible, d'élever le feu insensiblement, de le soûtenir pendant un certain tems à un degré uniforme, & de le laisser ensuite tomber peu-à-peu; celui-là, dis-je, souffre un grand nombre d'exceptions, quoiqu'il soit établi dans la plûpart des livres de Chimie comme la premiere loi de manuel, & qu'il soit en effet nécessaire de l'observer dans les cas les plus ordinaires, & sur-tout dans toute analyse, par la chaleur seule des substances végétales ou animales. Voyez Substances animales, & Végétal, (Chimie), & qu'il faille même y avoir toûjours égard jusqu'à un certain point, ne fût-ce que pour ménager des vaisseaux fragiles : mais un feu trop foible ou élevé trop lentement, est aussi nuisible dans certains cas à la perfection & même au succès de quelques opérations, que le feu trop fort ou poussé trop brusquement, l'est dans le plus grand nombre. Un feu trop foible long-tems soûtenu rendroit impossible la vitrification de certaines substances métalliques (voyez Verre métallique), & dissiperoit des matieres qu'un feu plus fort retient en les fondant. Voyez Fusion, &c. On ne fait point d'éther vitriolique à un feu trop foible. Voyez Ether.

Quant aux moyens de produire & de varier les degrés du feu, ils se réduisent à ces quatre chefs généraux : on fait essuyer à un sujet chimique une chaleur plus ou moins grande ; 1°. en variant la qualité de l'aliment du feu ; car les divers corps brûlans fournissent, tout étant d'ailleurs égal, des degrés de feu bien différens : ainsi un bon charbon dur & pesant donne bien plus de chaleur que le charbon rare & léger qui est connu à Paris sous le nom de braise ; la flamme d'un bon bois plus que celle de la paille ou de l'esprit de vin ; une flamme vive & claire plus que le brasier le plus ardent: 2°. en en variant la quantité ; personne n'ignore qu'on fait un meilleur feu avec beaucoup de bois ou de charbon qu'avec peu: 3°. en excitant le feu par un courant plus ou moins rapide d'air plus ou moins dense ou froid, plus ou moins humide : 4°. enfin en plaçant le vaisseau ou le corps à traiter dans un lieu tellement disposé, que l'artiste puisse à volonté diriger, autant qu'il est possible, sur sa matiere, la chaleur entiere du corps brûlant, sans la laisser dissiper par une communication trop libre avec l'atmosphere; ou au contraire de ménager ou de favoriser cette dissipation.

La machine (s'il est permis d'appeller ainsi avec Boerhaave la chose dont il s'agit), à l'aide de laquelle nous graduons le feu avec le plus grand avantage par ces divers moyens, & sur-tout par le dernier, est généralement connue sous le nom de fourneau. Voyez Fourneau.

C'est dans les diverses combinaisons de tous ces moyens, que consiste l'art du feu chimique, sur les quel les préceptes écrits sont absolument insuffisans. Les véritables livres de cette science sont les laboratoires des Chimistes, les différentes usines où l'on travaille les mines, les métaux, les sels, les pierres, les terres, &c. par le moyen du feu ; les boutiques de tous les ouvriers qui exercent des arts chimiques, comme teinturier, émailleur, distillateur, &c. l'office & la cuisine peuvent fournir sur ce point plusieurs leçons utiles. On trouvera cependant dans les articles de ce Dictionnaire, où il est expressément traité des diverses opérations qui s'exécutent par le moyen du feu, les regles fondamentales propres à chacune. Voyez surtout Calcination, Distillation, Sublimation, Fusion, &c.

L'artiste, & sur-tout l'artiste peu expérimenté, qui traite par le secours du feu certaines matieres inflammables, singulierement rarescibles ou fulminantes, doit procéder avec beaucoup de circonspection ; ou même il ne doit entreprendre aucune opération sans s'être fait instruire auparavant de tous les dangers auxquels il peut s'exposer, & même exposer les assistans, en maniant certaines matieres.

Les substances inflammables réduites en vapeur, prennent feu avec une facilité singuliere ; ainsi on risque d'allumer ces vapeurs, si l'on approche imprudemment la flamme d'une bougie du petit trou d'un balon, ou des jointures mal lutées d'un appareil de distillation, fournissant actuellement des produits huileux, comme dans la distillation à la violence du feu des substances végétales & animales ; dans celle du vin, des eaux spiritueuses.

Les plantes mucilagineuses & aqueuses, les corps doux proprement dits, peuvent, comme sujets à être singulierement gonflés par le feu, faire sauter en éclats les vaisseaux dans lesquels on les chausse trop brusquement ; les précautions à prendre contre cet inconvénient, sont de traiter ces matieres dans des vaisseaux hauts, & qu'on laisse vuides aux trois quarts, & d'augmenter le feu insensiblement. Le résidu du mélange qui a fourni l'éther vitriolique lorsqu'il commence à s'épaissir, est singulierement sujet à cet accident. Voyez Éther. L'air dégagé en abondance par le feu de certains corps, tels que les bois très-durs, les os des animaux, la pierre de la vessie, le tartre du vin, &c. feroit sauter avec un effort prodigieux des vaisseaux fermés exactement. L'unique moyen de prévenir cet inconvénient, c'est de ménager une issue à ce principe incoercible dans les appareils ordinaires.

Enfin, non-seulement les poudres explosives généralement connues, telles que la poudre à canon, la poudre fulminante & l'or fulminant, mais même plusieurs mélanges liquides, tels que celui de l'esprit-de-vin & de l'acide nitreux, le baume de soufre, &c. peuvent produire, lorsque leur action est excitée dans des vaisseaux fermés, la plûpart même en plein air, peuvent produire, dis-je, dans l'air qui les environne, une commotion dont les redoutables effets ne sont connus que par trop d'exemples. Voyez Poudre a Canon, Fulmination, Ether nitreux, Soufre : l'eau mise soudainement en expansion par un corps très-chaud qui l'entoure exactement, tel que l'huile bouillante ou le cuivre en fusion, lance avec force ces corps brûlans de toute part ; elle fait éclater avec plus de violence que l'air le plus condensé, un vaisseau exactement fermé, dans lequel on l'a fait boüillir. On trouvera un plus grand détail sur ces matieres dans les articles particuliers. Voyez sur-tout à l'article Soufre, l'histoire abregée de l'accident rapporté par Fr. Hoffmann, Obs. Phys. Chimic. Select. lib. 3°. obs. 15. Au reste, on se rend si familieres par l'usage les précautions à prendre contre ces divers accidens, qu'on ne peut les ranger raisonnablement qu'avec les évenemens les plus fortuits, & dont on doit le moins s'allarmer. (b)

Présentation de l'article FEU (Chimie)

Indications bibliographiques

Madeleine Pinault-Sorensen, L'Encyclopédie, collection Que sais-je ?, Paris, Presses universitaires de France, 1993.

Frank A. Kafker et Serena L. Kafker, The Encyclopedists as Individuals: a Biographical Dictionary of the Authors of the Encyclopédie, Studies on Voltaire and the Eighteenth Century, 257, Oxford, Voltaire Foundation, 1988. [Sur Venel, p. 382-386 ; résumé et traduction dans Recherches sur Diderot et sur l'Encyclopédie, 8, 1990, p. 118-119. [consulter]

Deutsche Biographie, ADB Artikel, Georg Ernst Stahl : http://www.deutsche-biographie.de/sfz80932.html (13 juillet 2014).

Christine Lehman et François Pépin (dir.), La chimie et l'Encyclopédie, Corpus n°56, 2009.

Rémi Franckowiak, « La chimie dans l'Encyclopédie : une branche tour à tour dépréciée, réévaluée et autonome », Recherches sur Diderot et sur l'Encyclopédie, 40-41, 2006, p. 221-231. [consulter]

François Pépin, La Philosophie expérimentale de Diderot et la chimie. Philosophie, sciences et arts, Paris, Classiques Garnier, 2012.

Pour citer ce texte de présentation

Armel Cornu, « L'article FEU (Chimie) de Venel (t. VI, 1756, p. 609a-612b) », Extraits choisis de l'Encyclopédie, projet d'Edition Numérique Collaborative et CRitique de l'Encyclopédie, http://enccre.academie.sciences.fr (26-06-2017)

Sur l'auteur de ce texte de présentation

Armel Cornu termine actuellement une double licence en chimie à l'Université Pierre et Marie Curie et en histoire à l'Université Paris-Sorbonne. Elle a rédigé cette présentation dans le cadre d'un stage d'initiation à l'histoire des sciences réalisé à l'Institut de mathématiques de Jussieu - Paris Rive Gauche et encadré par Alexandre Guilbaud et Irène Passeron, avec la collaboration de François Pépin.

Dernière mise à jour : le 29 décembre 2014
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