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Denis Diderot (1713-1784) / L'article JOUISSANCE de Diderot

L'article JOUISSANCE de Diderot
(t. VIII, 1765, p. 889a-b)

Collation effectuée par M. Leca-Tsiomis
sur l'exemplaire 1 de la Bibliothèque Mazarine

JOUISSANCE, s. f. (Gram. & Morale.) jouir, c’est connoître, éprouver, sentir les avantages de posséder : on possede souvent sans jouir. A qui sont ces magnifiques palais ? qui est-ce qui a planté ces jardins immenses ? c’est le souverain : qui est-ce qui en jouit ? c’est moi.

Mais laissons ces palais magnifiques que le souverain a construits pour d’autres que lui, ces jardins enchanteurs où il ne se promene jamais, & arrêtons-nous à la volupté qui perpétue la chaîne des êtres vivans, & à laquelle on a consacré le mot de jouissance.

Entre les objets que la nature offre de toutes parts à nos desirs ; vous qui avez une ame, dites-moi, y en a t-il un plus digne de notre poursuite, dont la possession & la jouissance puissent nous rendre aussi heureux, que celles de l’être qui pense & sent comme vous, qui a les mêmes idées, qui éprouve la même chaleur, les mêmes transports, qui porte ses bras tendres & délicats vers les vôtres, qui vous enlace, & dont les caresses seront suivies de l’existence d’un nouvel être qui sera semblable à l’un de vous, qui dans ses premiers mouvemens vous cherchera pour vous serrer, que vous éleverez à vos côtés, que vous aimerez ensemble, qui vous protégera dans votre vieillesse, qui vous respectera en tout tems, & la naissance heureuse a déja fortifié le lien qui vous unissoit ?

Les êtres brutes, insensibles, immobiles, privés de vie, qui nous environnent, peuvent servir à notre bonheur ; mais c’est sans se savoir, & sans le partager : & notre jouissance stérile & destructive qui les altere tous, n’en reproduit aucun.

S’il y avoit quelqu’homme pervers qui pût s’offenser de l’éloge que je fais de la plus auguste & la plus générale des passions, j’évoquerois devant lui la Nature, je la ferois parler, & elle lui diroit. Pourquoi rougis-tu d’entendre prononcer le nom d’une volupté, dont tu ne rougis pas d’éprouver l’attrait dans l’ombre de la nuit ? Ignores-tu quel est son but & ce que tu lui dois ? Crois-tu que ta mere eût exposé sa vie pour te la donner, si je n’avois pas attaché un charme inexprimable aux embrassemens de son époux ? Tais-toi, malheureux, & songe que c’est le plaisir qui t’a tiré du néant.

La propagation des êtres est le plus grand objet de la nature. Elle y sollicite impérieusement les deux sexes, aussi-tôt qu’ils en ont reçu ce qu’elle leur destinoit de force & de beauté. Une inquiétude vague & mélancholique les avertit du moment ; leur état est mêlé de peine & de plaisir. C’est alors qu’ils écoutent leurs sens, & qu’ils portent une attention refléchie sur eux-mêmes. Un individu se présente-t-il à un individu de la même espece & d’un sexe différent, le sentiment de tout autre besoin est suspendu ; le cœur palpite ; les membres trésaillent ; des images voluptueuses errent dans le cerveau ; des torrens d’esprits coulent dans les nerfs, les irritent, & vont se rendre au siége d’un nouveau sens qui se déclare & qui tourmente. La vûe se trouble, le délire naît ; la raison esclave de l’instinct se borne à le servir, & la nature est satisfaite.

C’est ainsi que les choses se passoient à la naissance du monde, & qu’elles se passent encore au fond de l’antre du sauvage adulte.

Mais lorsque la femme commença à discerner ; lorsqu’elle parut mettre de l’attention dans son choix, & qu’entre plusieurs hommes sur lesquels la passion promenoit ses regards, il y en eut un qui les arrêta, qui put se flatter d’être préféré, qui crut porter dans un cœur qu’il estimoit, l’estime qu’il faisoit de lui-même, & qui regarda le plaisir comme la récompense de quelque mérite. Lorsque les voiles que la pudeur jetta sur les charmes laisserent à l’imagination enflammée le pouvoir d’en disposer à son gré, les illusions les plus délicates concoururent avec le sens le plus exquis, pour exagérer le bonheur ; l’ame fut saisie d’une enthousiasme presque divin ; deux jeunes cœurs éperdus d’amour se vouerent l’un à l’autre pour jamais, & le ciel entendit les premiers sermens indiscrets.

Combien le jour n’eut-il pas d’instans heureux, avant celui où l’ame toute entiere chercha à s’élancer & à se perdre dans l’ame de l’objet aimé ! On eut des jouissances du moment où l’on espéra.

Cependant la confiance, le tems, la nature & la liberté des caresses, amenerent l’oubli de soi-même ; on jura, après avoir éprouvé la derniere ivresse, qu’il n’y en avoit aucune autre qu’on pût lui comparer ; & cela se trouva vrai toutes les fois qu’on y apporta des organes sensibles & jeunes, un cœur tendre & une ame innocente qui ne connût ni la méfiance, ni le remors.

Article mis en ligne le 24 octobre 2015

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>>> Autres extraits choisis de Diderot :

AGNUS SCYTHICUS (t. I, 1751, p. 179a-180b)

AMPHIPHON (t. I, 1751, p. 376b-377a)

ARCY (t. I, 1751, p. 622a-623b)

ART (t. I, 1751, p. 714a-717b)

AUTORITÉ, pouvoir, puissance, empire (t. I, 1751, p.  898a)

BASSESSE (t. II, 1752, p. 121b-122a)

BESANÇON (t. II, 1752, p. 212b-213a)

BISCOTINS (t. II, 1752, p. 260b)

CROIRE (t. IV, 1754, p. 502b)

DÉLICIEUX (t. IV, 1754, p. 783b-784a)

ENCYCLOPÉDIE (t. V, 1755)

FICHU (t. VI, 1756, p. 678b)

GAZE (Manufactur.) (t. VII, 1757, p. 532a-533a)

Avertissement (t. VIII, p. i-ij)

INDIGENT (t. VIII, 1758, p. 676a)

INTOLÉRANCE (t. VIII, 1765, p. 843a-844b)

JOUISSANCE (t. VIII, 1765, p. 889a-b)

MACHIAVELISME (t. IX, 1765, p. 793a-b)

NAITRE (t. XI, 1765, p. 10a-b)

NATIF (t. XI, 1765, p. 36a)

RÉFUGIÉS de Diderot (t. XIII, 1765, p. 917a)

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