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Denis Diderot (1713-1784) / Avertissement du tome VIII

L'Avertissement du tome VIII (p. i-ij)

Collation effectuée par M. Leca-Tsiomis
sur l'exemplaire 1 de la Bibliothèque Mazarine

A V E R T I S S E M E N T.

Lorsque nous commençâmes à nous occuper de cette Entreprise, la plus vaste peut-être qu’on ait jamais conçue en Littérature, nous ne nous attendions qu’aux difficultés qui naîtroient de l’étendue & de la variété de son objet ; mais ce fut une illusion passagere, & nous ne tardâmes pas à voir la multitude des obstacles physiques que nous avions pressentis, s’accroître d’une infinité d’obstacles moraux auxquels nous n’étions nullement préparés. Le monde a beau vieillir, il ne change pas ; il se peut que l’individu se perfectionne, mais la masse de l’espece ne devient ni meilleure ni pire ; la somme des passions malfaisantes reste la même, & les ennemis de toute chose bonne & utile sont sans nombre aujourd’hui comme autrefois.

De toutes les persécutions qu’ont eu à souffrir dans tous les tems & chez tous les peuples, ceux qui se sont livrés à la séduisante & dangereuse émulation d’inscrire leurs noms dans la liste des bienfaiteurs du genre humain, il n’en est presqu’aucune qu’on n’ait exercée contre nous. Ce que l’Histoire nous a transmis des noirceurs de l’envie, du mensonge, de l’ignorance, & du fanatisme, nous l’avons éprouvé. Dans l’espace de vingt années consécutives, à peine pouvons-nous compter quelques instans de repos. Après des journées consumées dans un travail ingrat & continu, que de nuits passées dans l’attente des maux que la méchanceté cherchoit à nous attirer ! Combien de fois ne nous sommes-nous pas levés incertains, si cédant aux cris de la calomnie, nous ne nous arracherions pas à nos parens, à nos amis, à nos concitoyens, pour aller sous un ciel étranger chercher la tranquillité qui nous étoit nécessaire, & la protection qu’on nous y offroit ! Mais notre patrie nous étoit chere, & nous avons toujours attendu que la prévention fît place à la justice. Tel est d’ailleurs le caractere de l’homme qui s’est proposé le bien, & qui s’en rend à lui-même le témoignage, que son courage s’irrite des obstacles qu’on lui oppose, tandis que son innocence lui dérobe ou lui fait mépriser les périls qui le menacent. L’homme de bien est susceptible d’un enthousiasme que le méchant ne connoit pas.

Le sentiment honnête & généreux qui nous a soutenus, nous l’avons aussi rencontré dans les autres. Tous nos Collegues se sont empressés à nous seconder ; & c’est lorsque nos ennemis se félicitoient de nous avoir accablés, que nous avons vu des hommes de lettres & des gens du monde qui s’étoient jusqu’alors contentés de nous encourager & de nous plaindre, venir à notre secours & s’associer à nos travaux. Que ne nous est-il permis de désigner à la reconnoissance publique tous ces habiles & courageux auxiliaires ! mais puisqu’il n’en est qu’un seul que nous ayons la liberté de nommer, tâchons du-moins de le remercier dignement. C’est M. le Chevalier de Jaucourt.

Si nous avons poussé le cri de joie du matelot, lorsqu’il apperçoit la terre, après une nuit obscure qui l’a tenu égaré entre le ciel & les eaux, c’est à M. le Chevalier de Jaucourt que nous le devons. Que n’a-t-il pas fait pour nous, sur-tout dans ces derniers tems ? Avec quelle constance ne s’est-il pas refusé à des sollicitations tendres & puissantes qui cherchoient à nous l’enlever ? Jamais le sacrifice du repos, de l’intérêt & de la santé ne s’est fait plus entier & plus absolu. Les recherches les plus pénibles & les plus ingrates ne l’ont point rebuté. Il s’en est occupé sans relâche, satisfait de lui-même, s’il pouvoit en épargner aux autres le dégoût. Mais c’est à chaque feuille de cet Ouvrage à suppléer ce qui manque à notre éloge ; il n’en est aucune qui n’atteste & la variété de ses connoissances & l’étendue de ses secours.

Le Public a jugé les sept premiers volumes ; nous ne demandons pour ceux-ci que la même indulgence. Si l’on ne veut pas regarder ce Dictionnaire comme un grand & bel ouvrage, on sera d’accord avec nous, pourvû qu’on ne nous envie pas jusqu’à l’avantage d’en avoir préparé les matériaux. Du point d’où nous sommes partis jusqu’au point où nous sommes arrivés, l’intervalle étoit immense ; & pour atteindre le but que nous avons eu la hardiesse ou la témérité de nous proposer, peut-être ne nous a t-il manqué que de trouver la chose où nous la laissons, & d’avoir eu à commencer où nous avons fini. Graces à nos travaux, ceux qui viendront après nous, pourront aller plus loin. Sans prononcer sur ce qu’ils auront encore à faire, nous leur transmettrons du-moins le plus beau recueil d’instrumens & de machines qui ait existé, avec les Planches relatives aux arts méchaniquesNous prévenons ici qu’on a suppléé des détails importans à la plûpart de ces arts, par des explications très-étendues & très-instructives qu’on trouvera au Recueil des Planches, à la tête de celles qui les concernent, & que quant à d’autres arts, que la célérité de l’édition n’a pas permis de placer selon leur ordre alphabétique, on en a renvoyé la description entiere soit à la fin du dix-septieme Volume de Discours, soit au Recueil même des Planches, en sorte que les Volumes de Discours, & les Volumes des Planches s’éclairent, se corrigent, & se complettent réciproquement., la description la plus complette qu’on en ait encore donnée, & sur toutes les sciences une infinité de morceaux précieux. O nos Compatriotes & nos Contemporains, avec quelque sévérité que vous jugiez cet Ouvrage, rappellez-vous qu’il a été entrepris, continué, achevé par un petit nombre d’hommes isolés, traversés dans leurs vues, montrés sous les aspects les plus odieux, calomniés & outragés de la maniere la plus atroce, n’ayant d’autre encouragement que l’amour du bien, d’autre appui que quelques suffrages, d’autres secours que ceux qu’ils ont trouvés dans la confiance de trois ou quatre commerçans.

Notre principal objet étoit de rassembler les découvertes des siecles précédens ; sans avoir négligé cette premiere vue, nous n’exagérerons point en appréciant à plusieurs volumes in-folio ce que nous avons porté de richesses nouvelles au dépôt des connoissances anciennes. Qu’une révolution dont le germe se forme peut-être dans quelque canton ignoré de la terre, ou se couve secretement au centre même des contrées policées, éclate avec le tems, renverse les villes, disperse de nouveau les peuples, & ramene l’ignorance & les ténebres ; s’il se conserve un seul exemplaire entier de cet Ouvrage, tout ne sera pas perdu.

On ne pourra du-moins nous contester, je pense, que notre travail ne soit au niveau de notre siecle, & c’est quelque chose. L’homme le plus éclairé y trouvera des idées qui lui sont inconnues, & des faits qu’il ignore. Puisse l’instruction générale s’avancer d’un pas si rapide que dans vingt ans d’ici il y ait à peine en mille de nos pages une seule ligne qui ne soit populaire ! C’est aux Maîtres du monde à hâter cette heureuse révolution. Ce sont eux qui étendent ou resserrent la sphere des lumieres. Heureux le tems où ils auront tous compris que leur sécurité consiste à commander à des hommes instruits ! Les grands attentats n’ont jamais été commis que par des fanatiques aveuglés. Oserions-nous murmurer de nos peines & regretter nos années de travaux, si nous pouvions nous flatter d’avoir affoibli cet esprit de vertige si contraire au repos des sociétés, & d’avoir amené nos semblables à s’aimer, à se tolérer & à reconnoître enfin la supériorité de la Morale universelle sur toutes les morales particulieres qui inspirent la haine & le trouble, & qui rompent ou relâchent le lien général & commun ?

Tel a été par-tout notre but. Le grand & rare honneur que nos ennemis auront recueilli des obstacles qu’ils nous ont suscités ! L’entreprise qu’ils ont traversée avec tant d’acharnement, s’est achevée. S’il y a quelque chose de bien, ce n’est pas eux qu’on en louera, & peut-être les accusera-t-on de ses défauts. Quoi qu’il en soit, nous les invitons à feuilleter ces derniers volumes. Qu’ils épuisent sur eux toute la sévérité de leur critique, & qu’ils versent sur nous toute l’amertume de leur fiel, nous sommes prêts à pardonner cent injures pour une bonne observation. S’ils reconnoissent qu’ils nous ont vu constamment prosternés devant les deux choses qui font le bonheur des sociétés & les seules qui soient vraiment dignes d’hommages, la Vertu & la Vérité, ils nous trouveront indifférens à toutes leurs imputations.

Quant à nos Collegues, nous les supplions de considérer que les matériaux de ces derniers volumes ont été rassemblés à la hâte & disposés dans le trouble : que l’impression s’en est faite avec une rapidité sans exemple : qu’il étoit impossible à un homme, quel qu’il fût, de conserver en une aussi longue révision, toute la tête qu’exigeoit une infinité de matieres diverses, & la plupart très-abstraites : & que s’il est arrivé que des fautes, même grossieres, aient défiguré leurs articles, ils ne peuvent en être ni offensés ni surpris. Mais pour que la considération dont ils jouissent, & qui doit leur être précieuse, ne se trouve compromise en aucune maniere, nous consentons que tous les défauts de cette édition nous soient imputés sans réserve. Après une déclaration aussi illimitée & aussi précise, si quelques-uns oublioient la nécessité où nous avons été de travailler loin de leurs yeux & de leurs conseils, ce ne pourroit être que l’effet d’un mécontentement que nous ne nous sommes jamais proposé de leur donner, & auquel il nous étoit impossible de nous soustraire. Eh qu’avions-nous de mieux à faire que d’appeller à notre secours tous ceux dont l’amitié & les lumieres nous avoient si bien servis ? N’avons-nous pas été cent fois avertis de notre insuffisance ? Avons-nous refusé de la reconnoître ? Est-il un seul de nos Collegues à qui dans des tems plus heureux nous n’ayons donné toutes les marques possibles de déférence ? Nous accusera-t-on d’avoir ignoré combien leur concours étoit essentiel à la perfection de l’Ouvrage ? Si l’on nous en accuse, c’est une derniere peine qui nous étoit réservée, & à laquelle il faut encore se résigner.

Si l’on ajoute aux années de notre vie qui s’étoient écoulées lorsque nous avons projetté cet Ouvrage, celles que nous avons données à son exécution, on concevra facilement que nous avons plus vécu qu’il ne nous reste à vivre. Mais nous aurons obtenu la récompense que nous attendions de nos Contemporains & de nos neveux, si nous leur faisons dire un jour que nous n’avons pas vécu tout-à-fait inutilement.

Article mis en ligne le 25 octobre 2015.

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>>> Autres extraits choisis de Diderot :

AGNUS SCYTHICUS (t. I, 1751, p. 179a-180b)

AMPHIPHON (t. I, 1751, p. 376b-377a)

ARCY (t. I, 1751, p. 622a-623b)

ART (t. I, 1751, p. 714a-717b)

AUTORITÉ, pouvoir, puissance, empire (t. I, 1751, p.  898a)

BASSESSE (t. II, 1752, p. 121b-122a)

BESANÇON (t. II, 1752, p. 212b-213a)

BISCOTINS (t. II, 1752, p. 260b)

CROIRE (t. IV, 1754, p. 502b)

DÉLICIEUX (t. IV, 1754, p. 783b-784a)

ENCYCLOPÉDIE (t. V, 1755)

FICHU (t. VI, 1756, p. 678b)

GAZE (Manufactur.) (t. VII, 1757, p. 532a-533a)

Avertissement (t. VIII, p. i-ij)

INDIGENT (t. VIII, 1758, p. 676a)

INTOLÉRANCE (t. VIII, 1765, p. 843a-844b)

JOUISSANCE (t. VIII, 1765, p. 889a-b)

MACHIAVELISME (t. IX, 1765, p. 793a-b)

NAITRE (t. XI, 1765, p. 10a-b)

NATIF (t. XI, 1765, p. 36a)

RÉFUGIÉS de Diderot (t. XIII, 1765, p. 917a)

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